ACTE II, SCÈNE XI
fait mille civilités , nous a donné la collation , où nous avons mangé des fruits les plus excellents qui se puissent voir, et bu du vin que nous avons trouvé le meilleur du monde.
géronte. Qu’y a-t-il de si afiligeant à tout cela ?
scapin. Attendez, monsieur, nous y voici. Pendant que nous mangions, il a fait mettre la galère en mer, et, se voyant éloigné du port , il m’a fait mettre dans un esquif, et m’envoie vous dire que si vous ne lui envoyez par moi , tout à l’heure, cinq cents écus, il va vous emmener votre fils en Alger.
| céronte. Comment, diantre! cinq cents écus !
i scapin. Oui, monsieur; et de plus, il ne m’a donné pour cela que deux heures.
géronte. Ah ! le pendard de Turc ! m’assassiner de la façon ! scapin. C’est à vous , monsieur, d’aviser promptement aux moyens de sauver des fers un fils que vous aimez avec tant de tendresse. céronte. Que diable alloit— il faire dans cette galère? scapin. Il ne songeoitpas à ce qui est arrivé.
géronte. Va-t’en, Scapin, va-t’en vite dire à ce Turc que je vais envoyer la justice après lui.
scapin. La justice en pleine mer ! Vous moquez-vous des gens? géronte. Que diable alloit— il faire dans cette galère? scapin. Une méchante destinée conduit quelquefois les personnes. géronte. Il faut, Scapin, il faut que tu fasses ici l’action d’un serviteur fidèle.
scapin. Quoi, monsieur?
géronte. Que tu ailles dire à ce Turc qu’il me renvoie mon fils , et que tu j te mettes à sa place jusqu’à ce que j’aie amassé la somme qu’il demande.
scapin. Hé! monsieur, songez-vous à ce que vous dites? et vous figurez- i vous que ce Turc ait si peu de sens que d’aller recevoir un misérable comme moi à la place de votre fils?
géronte. Que diable alloit— il faire dans cette galère?
scapin. 11 ne devinoit pas ce malheur. Songez, monsieur, qu’il ne m’a donné que deux heures.
géronte. Tu dis qu’il demande...
scapin. Cinq cents écus.
géronte. Cinq cents écus! N’a-t-il point de conscience? scapin. Vraiment, oui , de la conscience à un Turc! géronte. Sait-il bien ce que c’est que cinq cents écus!
I scapin. Oui, monsieur, il sait que c’est mille cinq cents livres.
geronte. Croit-il , le traître , que mille cinq cents livres se trouvent dans le pas d’un cheval ?
scapin. Ce sont des gens qui n’entendent point de raison.
674 LGS FOIJ RIîFRIES DE SCAPIN,
géronte. Mais que diable alloit-il faire à cette galère! scapin. Il est vrai. Mais quoi ! on ne prévoyoit pas les choses. De çraee , monsieur, dépêchez.
cv. r ont f.. Tiens , voilà la clef de mon armoire.
scapin. Bon.
géronte. Tu l’ouvriras.
scapin. Fort bien.
géronte. Tu trouveras une grosse clef du côté gauche, qui est celle de mon grenier.
scapin. Oui.
géronte. Tu iras prendre toutes les hardes qui sont dans cette grande manne, et tu les vendras aux fripiers pour aller racheter mon fils. scapin, en lui rendant la clef. Eh! monsieur, revez— vous? .Te n’auroispas cent francs de tout ce que vous dites; et, de plus, vous savez le peu de temps qu’on m’a donné.
ckrontf.. Mais que diable alloit-il faire à cette galère? scapin. Oh ! que de paroles perdues! Laissez là cette galère, et songez que le temps presse , et que vous courez risque de perdre votre fils. Hclas ! mon pauvre maître! peut-être que je ne te verrai de ma vie, et qu’à l’heure que je parle, on t’emmène esclave en Alger. Mais le ciel me sera témoin que j’ai fait pour toi tout ce que j’ai pu; et que, si tu manques à être racheté, il n’en faut accuser que le peu d’amitié d’un père.
géronte. Attends, Scapin, je m’en vais quérir cette somme. scapin. Dépêchez donc vite, monsieur; je tremble que l’heure ne sonne. géronte. N’est-ce pas quatre cents cens que tu dis? scapin. Non. Cinq cents écus.
géronte. Cinq cents écus!
scapin. Oui.
géronte. Que diable alloit-il faire à cette galère? scapin. Vous avez raison : mais hâtez-vous. géronte. N’y avoit-il point d’autre promenade? scapin. Cela est vrai ; mais faites promptement. géronte. Ah! maudite galère!
scapin , à part. Cette galère lui tient au cœur.
géronte. Tiens, Scapin, je ne me souvenois pas que je viens justement de recevoir cette somme en or, et je ne croyois pas qu’elle dût m’être si tôt ravie. ( tirant sa bourse de sa poche, et la présentant à Scapin. ) Tiens, va-t’en racheter mon (ils.
scapin, tendant la main. Oui , monsieur.
géronte, retenant sa bourse qu'il fait semblant de vouloir donner à Scapin.
Mais dis à ce Turc que c’est un scélérat. scapin , tendant encore la main. Oui.