‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 622 sur 785 · LE VICOMTE, LA COMTESSE, JULIE, CRIQUET · texte numérisé non relu

LE VICOMTE, LA COMTESSE, JULIE, CRIQUET

le vicomte. Madame, je viens vous avertir que la comédie sera bientôt prête , et que , dans un quart d’heure , nous pouvons passer dans la salle.

la comtesse. Je ne veux point de cohue,. au moins. {à Criquet.) Que l’on dise à mon suisse qu’il ne laisse entrer personne. le vicomte. En ce cas , madame, je vous déclare que je renonce à la comédie ; et je n’y saurois prendre de plaisir , lorsque la compagnie n’est pas nombreuse. Croyez-moi, si vous voulez vous bien divertir, qu’on dise à vos gens de laisser entrer toute la ville. la comtesse. Laquais, un siège, {au vicomte, après qu il s’est assis.) Vous voilà venu à propos pour recevoir un petit sacrifice que je veux bien vous faire. Tenez , c’est un billet de monsieur Tibaudier, qui m’envoie des poires. Je vous donne la liberté de le lire tout haut ; je ne l’ai point encore vu.

le vicomte , après avoir lu tout bas le billet. Voici un billet du beau style, madame, et qui mérite d’être bien écouté. « Madame, je n’aurois pas « pu vous faire le présent que je vous envoie , si je ne recueillois pas « plus de fruit de mon jardin, que j’en recueille de mon amour. » la comtesse. Cela vous marque clairement qu’il ne se passe rien entre nous.

le vicomte. « Les poires ne sont pas encore bien mûres ; mais elles en » cadrent mieux avec la dureté de votre ame, qui , par ses continuels « dédains, ne me promet pas poires molles. Trouvez bon, madame ,

S ci- NI- XV.

« que, sans m’engager dans une énumération de vos perfections et « charmes, qui me jetteroit dans un progrès à l’infini, je conclue ce a mot, en vous faisant considérer que je suis d’un aussi franc chrétien « que les poires que je vous envoie, puisque je rends le bien pour le « mal ; c’est-à-dire , madame, pour m’expliquer plus intelligiblement, « puisque je vous présente des poires de bon-chrétien pour des poires « d’angoisse, que vos cruautés me font avaler tous les jours.

« Tibaudier , votre esclave indigne. »

Voilà, madame, un billet à garder.

i.A comtesse. Il y a peut-être quelque mot qui n’est pas de l’Académie; mais j’y remarque un certain respect qui me plaît beaucoup.

Julie. Vous avez raison, madame; et, monsieur le vicomte dût-il s’en offenser, j’aimerois un homme qui m’écriroit comme cela.

Page 1