ACTE II, SCÈNE Vil
béline. Elle a peut-être quelque inclination en tête.
angélique. Si j’en avois , madame, elle seroit telle que la raison et 1 honnêteté pourroient me la permettre.
argan. Ouais! je joue ici un plaisant personnage !
béline. Si j’étois que de vous , mon lils , je ne la forcerois point à se marier ; et je sais bien ce que je ferois.
angélique. Je sais , madame, ce que vous voulez dire, et les bontés que vous avez pour moi; mais peut-être que vos conseils ne seront pas assez heureux pour être exécutés.
béline. C’est que les filles bien sages et bien honnêtes , comme vous , se moquent d’être obéissantes et soumises aux volontés de leurs pères. Cela étoit bon autrefois.
angélique. Le devoir d’une fille a des bornes, madame; et la raison et les lois ne l’étendent point à toutes sortes de choses.
béline. C’est-à-dire que vos pensées ne sont que pour le mariage; mais vous voulez choisir un époux à votre fantaisie.
angélique. Si mon père ne veut pas me donner un mari qui me plaise, je le conjurerai , au moins, de ne point me forcer à en épouser un que je ne puisse pas aimer.
argan. Messieurs, je vous demande pardon de tout ceci.
angélique. Chacun a son but en se mariant. Pour moi , qui ne veux un mari que pour l’aimer véritablement, et qui prétends en faire tout l’attachement de ma vie, je vous avoue que j’y cherche quelque précaution. Il y en a d’aucunes qui prennent des maris seulement pour se tirer de la contrainte de leurs parents, et se mettre en état de faire tout ce qu’elles voudront. Il y en a d’autres, madame , qui font du mariage un commerce de pur intérêt; qui ne se marient que pour gagner des douaires, que pour s’enrichir par la mort de ceux qu’elles épousent , et courent sans scrupule de mari en mari , pour s’approprier leurs dépouilles. Ces personnes-là, à la. vérité, n’y cherchent pas tant de façons, et regardent peu la personne.
béline. Je vous trouve aujourd’hui bien raisonnante, et je voudrois bien savoir ce que vous voulez dire par-là.
angélique. Moi , madame? Que voudrois-je dire que ce que je dis? béline. Vous êtes si sotte , mamie, qu’on ne sauroit plus vous souffrir. angélique. Vous voudriez bien, madame, m’obliger à vous répondre quelque impertinence; mais je vous avertis que vous n’aurez pas cet avantage.
béline. Il n’est rien d’égal à votre insolence. angélique. Non, madame, vous avez beau dire.
béline. Et vous avez un ridicule orgueil , une impertinente présomption , qui fait hausser les épaules à tout le monde. angélique. Tout cela, madame, ne servira de rien. Je serai sage en dépit
LE MALADE IMAGINAIRE
de vous; et, pour vous ôter l’espérance de pouvoir réussir dans ce que vous voulez, je vais in’ôter de votre vue.