‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 754 sur 785 · ACTE III, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE III

savent parler en beau latin; savent nommer en grec toutes les maladies, les définir et les diviser; mais pour ce qui est de les guérir, c’est ce qu’ils ne savent point du tout.

argan. Mais toujours faut-il demeurer d’accord que, sur cette matière, les médecins en savent plus que les autres.

béralde. Ils savent, mon frère, ce que je vous ai dit, qui ne guérit pas de grand’cliose ; et toute l’excellence de leur art consiste en un pompeux galimatias , en un spécieux babil , qui vous donne des mots pour des raisons , et des promesses pour des effets.

argan. Mais enfin, mon frère, il y a des gens aussi sages et aussi habiles ([ue vous; et nous voyons que, dans la maladie , tout le monde a recours aux médecins.

béralde. C’est une marque de la foiblesse humaine, et non pas de la vérité de leur art.

argan. Mais il faut bien que les médecins croient leur art véritable, puisqu’ils s’en servent pour eux-mêmes.

béralde. C’est qu’il y en a parmi eux qui sont eux-mêmes dans Terreur populaire, dont ils profitent, et d’autres qui en profitent sans y être. Votre monsieur Purgon, par exemple, n’y sait point de finesse; c’est un homme tout médecin , depuis la tête jusqu’aux pieds ; un homme qui croit à ses règles plus qu’à toutes les démonstrations des mathématiques , et qui croiroit du crime à les vouloir examiner ; qui ne voit rien d’obscur dans la médecine, rien de douteux, rien de difficile ; et qui, avec une impétuosité de prévention, une roideur de confiance, une brutalité de sens commun et de raison , donne au travers des purgations et des saignées, et ne balance aucune chose. Il ne lui faut point vouloir mal de tout ce qu’il pourra vous faire : c’est de la meilleure foi du monde qu’il vous expédiera ; et il ne fera en vous tuant, que ce qu’il a fait à sa femme et à ses enfants, et ce qu’en un besoin il feroit à lui-même.

argan. C’est que vous avez, mon frère , une dent de lait contre lui. Mais, enfin, venons au fait. Que faire donc quand on est malade?

béralde. Rien, mon frère.

argan. Rien?

béralde. Rien. Il ne faut que demeurer en repos. La nature d’elle-même, quand nous la laissons faire, se tire doucement du désordre où elle est tombée. C’est notre inquiétude, c’est notre impatience qui gâte tout; et presque tous les hommes meurent de leurs remèdes , et non pas de leurs maladies.

argan. Mais il faut demeurer d’accord, mon frère, qu’on peut aider celte nature par de certaines choses.

béralde. Mon dieu! mon frère , ce sont pures idées dont nous aimons à nous repaître; et, de tout temps, il s’est glissé parmi les hommes de

LE MALADE IMAGINAIRE

belles imaginations que nous venons à croire, parce qu’elles nous flattent, et qu’il seroit à souhaiter qu’elles fussent véritables. Lorsqu’un médecin vous parle d’aider, de secourir, de soulager la nature, de lui ôter ce qui lui nuit, et lui donner ce qui lui manque, delà rétablir , et de la remettre dans une pleine facilité de ses fonctions ; lorsqu’il vous parle de rectifier le sang, de tempérer les entrailles et le cerveau , de dégonfler la rate , de raccommoder la poitrine , de réparer le foie, de fortifier le cœur, de rétablir et conserver la chaleur naturelle , et d’avoir des secrets pour étendre la vie à de longues années , il vous dit justement le roman de la médecine. Mais, quand vous en venez à la vérité et à l’expérience, vous ne trouvez rien de tout cela; et il en est comme de ces beaux songes, qui ne vous laissent au réveil que le déplaisir de les avoir crus.

arg.vn. C’est-à-dire que toute la science du monde est renfermée dans votre tête ; et vous voulez en savoir plus que tous les grands médecins de notre siècle.

béralde. Dans les discours et dans les choses, ce sont deux sortes de personnes que vos grands médecins. Entendez-les parler, les plus habiles gens du monde ; voyez-les faire , les plus ignorants de tous les hommes.

argan. Ouais! vous êtes un grand docteur , à ce que je vois , et je voudrois bien qu’il y eût ici quelqu’un de ces messieurs , pour rembarrer vos raisonnements et rabaisser votre caquet.

béralde. Moi, mon frère, je ne prends pointa tâche de combattre la médecine; et chacun, à ses périls et fortune, peut croire tout ce qu’il lui plaît. Ce que j’en dis n’est qu’entre nous ; et j’aurois souhaité de pouvoir un peu vous tirer de l’erreur où vous êtes ; et, pour vous divertir, vous mener voir, sur ce chapitre, quelqu’une des comédies de Molière.

argan. C’est un bon impertinent que votre Molière , avec ses comédies ! et je le trouve bien plaisant d’aller jouer d’honnêtes gens comme les médecins!

béralde. Ce ne sont point les médecins qu’il joue, mais le ridicule de la médecine.

arcan. C’est bien à lui à faire, de se mêler de contrôler la médecine! Voilà un bon nigaud, un bon impertinent, de se moquer des consultations et des ordonnances, de s’attaquer au corps des médecins, et d’aller mettre sur son théâtre des personnes vénérables comme ces messieurs-là !

béralde. Que voulez-vous qu’il y mette que les diverses professions des hommes ? On y met bien tous les jours les princes et les rois , qui sont d’aussi bonne maison que les médecins.

argan. Par la mort non de diable ! si j’étois que des médecins , je me vengerois de son impertinence; et, quand il sera malade, je le laisserois

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