PRÉFACE DU TARTUFE
acte une morale pernicieuse. — Mais celte morale est -elle quelque chose dont tout le monde n’ei'it les oreilles rebattues? Dit-elle rien de nouveau dans ma comédie? Et peuton craindre que des choses si généralement détestées fassent quelque impression dans les esprits; que je les rende dangereuses en les faisant monter sur le théâtre; qu’elles reçoivent quelque autorité de la bouche d’un scélérat? Il n’y a nulle apparence à cela ; et l’on doit approuver la comédie du Tartufe ou condamner généralement toutes les comédies.
C’est à quoi l’on s’attache furieusement depuis un temps, et jamais on ne s’étoit si fort déchaîné contre le théâtre. Je ne puis pas nier qu’il n’y ait eti des pères de l’église qui ont condamné la comédie; mais on ne peut pas me nier aussi qu’il n’y en ait eu quelques-uns qui l’ont traitée un peu plus doucement. Ainsi l’autorité dont on prétend appuyer la censure est détruite par ce partage ; et toute la conséquence qu’on peut tirer de cette diversité d’opinions en des esprits éclairés des mêmes lumières, c’est qu’ils ont pris la comédie différemment, et que les uns l’ont considérée dans sa pureté lorsque les autres l’ont regardée dans sa corruption et confondue avec tous ces vilains spectacles qu’on a eu raison de nommer des spectacles de turpitude.
Et en effet, puisqu’on doit discourir des choses et non pas des mots, et que la plupart des contrariétés viennent de ne se pas entendre et d’envelopper dans un même mot des choses opposées, il ne faut qu’ôter le voile de l’équivoque et regarder ce qu’est la comédie en soi pour voir si elle est condamnable. On connoîtra sans doute que, n’étant autre chose qu’un poème ingénieux qui , par des leçons agréables , reprend les défauts des hommes, on ne sauroit la censurer sans injustice ; et si nous voulons ouïr là-dessus le témoignage de l’antiquité, elle nous dira que ses plus célébrés philosophes ont donné des louanges à la comédie, eux qui faisoient profession d’une sagesse si austère et qui crioient sans cesse après les vices de leur siècle. Elle nous fera voir qu’ Aristote a consacré des veilles an théâtre et s’est donné le soin de réduire en préceptes l’art de faire des comédies; elle nous apprendra que de ses plus grands hommes et des premiers en dignité
ont fait gloire d’en composer eux-mêmes; qu’il y en a eu d’autres qui n’ont pas dédaigné de réciter en public celles qu’ils avoienl composées; que la Grèce a fait pour cet art éclater son estime par les prix glorieux et par les superbes théâtres dont elle a voulu l’honorer ; et que , dans Rome enfin , ce même art a reçu aussi des honneurs extraordinaires: je ne dis pas dans Rome débauchée et sous la licence des empereurs, mais dans Rome disciplinée, sous la sagesse des consuls et dans le temps de la vigueur de la vertu romaine.
J’avoue qu’il y a eu des temps où la comédie s’est corrompue. Et qu’est-ce que dans le inonde on ne corrompt point tous les jours? Il n’y a chose si innocente où les hommes ne puissent porter du crime; point d’art si salutaire dont ils ne soient capables de renverser les intentions ; rien de si bon en soi qu’ils ne puissent tourner à de mauvais usages. La médecine est un art profitable, et chacun la révère comme une. des plus excellentes choses que nous ayons; et cependant il y a eu des temps où elle s’est rendue odieuse , et souvent on en a fait un art d’empoisonner les hommes. La philosophie est un présent du ciel ; elle nous a été donnée pour porter nos esprits à la connoissance d’un Dieu par la contemplation des merveilles de la nature; et pourtant on n’ignore pas que souvent on l’a détournée de son emploi et qu’on l’a occupée publiquement à soutenir l’impiété. Les choses même les plus saintes ne sont point à couvert de la corruption des hommes, et nous voyons des scélérats qui tous les jours abusent de la piété et la font servir méchamment aux crimes les plus grands.
Mais on 11e laisse pas pour cela de faire les distinctions qu’il est besoin de faire. On 11’enveloppe point dans une fausse conséquence la bonté des choses que l’on corrompt avec la malice des corrupteurs. On sépare toujours le mauvais usage d’avec l’intention de l’art ; et comme on ne s’avise point de défendre la médecine pour avoir été bannie de Rome, ni la philosophie pour avoir été condamnée publiquement dans Athènes, on ne doit point aussi vouloir interdire la comédie pour avoir été censurée en de certains temps. Celle censure a eu ses raisons, qui ne subsistent point ici. Elle s’est renfermée dans ce qu’elle a pu voir, et nous ne devons point la tirer