PRÉFACE DU TARTUFE
dos bornes qu’elle s’est données , l’étendre plus loin qu il ne faut et lui faire embrasser
I innocent avec le coupable. La comédie qu elle a eu dessein d’attaquer n’est point du tout la comédie que nous voulons délendre. Il se faut bien garder de confondre celle-là avec celle-ci. Ce sont deux personnes de qui les mœurs sont tout-à-fait opposées. Elles n’ont aucun rapport l’une avec l’autre que la ressemblance du nom , et ce seroit une injustice épouvantable que de vouloir condamner Olympe , qui est femme de bien , parce qu’il y a une Olympe qui a été une débauchée. De semblables arrêts, sans doute, feroient un grand désordre dans le monde.
II n’y auroit rien par là qui ne fut condamné; et, puisque l’on ne garde point celte rigueur à tant de choses dont on abuse tous les jours, on doit bien faire la même grâce à la comédie et approuver les pièces de théâtre où l’on verra régner l’instruction et l’honnêteté.
Je sais qu’il y a des esprits dont la délicatesse ne peutsouffrir aucune comédie, qui disent que les plus honnêtes sont les plus dangereuses; que les passions que l’on y dépeint sont d’autant plus touchantes qu’elles sont pleines de vertu , et que les âmes sont attendries par ces sortes de représentations. Je ne vois pas quel grand crime c’est que de s’attendrir à la vue d’une passion honnête, et c’est un haut étage de vertu que cette pleine insensibilité où ils veulent faire monter
notre ame. Je doute qu’une si grande perfection soit dans les forces de la nature humaine, et je ne sais s’il n’est pas mieux de travailler à rectifier et adoucir les passions des hommes que de vouloir les retrancher entièrement. J’avoue qu’il y a des lieux qu’il vaut mieux fréquenter que le théâtre , et si l’on veut blâmer toutes les choses qui ne regardent pas directement Dieu et notre salut, il est certain que la comédie en doit être, et je ne trouve point mauvais qu’elle soit condamnée avec le reste; mais, supposé, comme il est vrai , que les exercices de la piété souffrent des intervalles et que les hommes aient besoin de divertissement , je soutiens qu’on ne leur en peut trouver un qui soit plus innocent que la comédie. Je me suis étendu trop loin. Finissons par un mot d’un grand prince sur la comédie du Tartufe.
Huit jours après qu’elle eut été défendue, on représenta devant la cour une pièce intitulée Scaramouche Ermite; et le roi , en sortant, dit au grand prince que je veux dire : « Je voudrois bien savoir pourquoi les gens « qui se scandalisent si fort de la comédie de « Molière ne disent mot de celle de Scara- « mouche ; » à quoi le prince répondit : « La «raison de cela, c’est que la comédie de « Scaramouche joue le ciel et la religion, dont « ces messieurs-là ne se soucient point ; mais « celle de Molière les joue eux-mêmes ; c’est «ce qu’ils ne peuvent souffrir. »