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Oeuvres

I y a en poésie, en littérature, une classe d’hommes hors de ligne, même entre les premiers , très peu nombreuse , cinq ou six M en tout, peut-être, depuis le commenec- ‘hl ment, et dont le caractère est 1’universalité, ^l’humanité éternelle intimement mèlee a la peinture des mœurs ou des passions d’une jépoque. Génies faciles, forts et féconds, leurs principaux traits sont dans ce mélange de fertilité, de fermeté et de fran- 5 cliise ; c’est la science et la richesse du fond, une vraie indifférence sur l'emploi des moyens et des genres convenus; tout cadre, tout point de départ leur étant bon pour entrer en matière, c’est une production active, multipliée à travers les obstacles, et la plénitude de l’art fréquemment obtenue sans les appareils trop lents et les artifices. Dans le passé grec, après la grande figure d’Homère, qui ouvre glorieusement cette famille et qui nous donne le génie primitif de la plus belle portion de l’humanité, on est embarrassé de savoir qui y rattacher encore. Sophocle, tout fécond qu’il semble avoir été, tout humain qu’il se montra dans l’expression harmonieuse des sentiments et des dou-

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leurs, Sophocle demeure si parfait de contours, si sacré, pour ainsi dire, de forme et d’attitude, qu’on ne peut guère le déplacer en idée de son piédestal purement grec. Les fameux comiques nous manquent, et l’on n’a que le nom de Ménandre, qui fut peut-être le plus parfait dans la famille des génies dont nous parlons. A Rome je ne vois à y ranger que Plaute , Plaute mal apprécié encore l, peintre profond et divers , directeur de troupe, acteur et auteur, comme Shakspeare et comme Molière, dont il faut le compter pour un des plus légitimes ancêtres. Mais la littérature latine fut trop directement importée, trop artificielle dès l’abord et apprise des Grecs, pour admettre beaucoup de ces libres génies. Les plus féconds des grands écrivains de cette littérature en sont aussi les plus littérateurs et rimeurs dans l’ame, Ovide et Cicéron. Au reste, à elle l’honneur d’avoir produit les deux plus admirables poètes des littératures d’imitation, d’étude et de goût, ces types châtiés et achevés, Virgile, Horace ! C’est aux temps modernes et à la renaissance qu’il faut demander les autres hommes que nous cherchons: Shakspeare, Cervantes, Rabelais, Molière, et deux ou trois depuis, à des rangs inégaux, les voilà tous; on les peut caractériser par les ressemblances. Ces hommes ont des destinées diverses, traversées; ils souffrent, ils combattent, ils aiment. Soldats, médecins, comédiens, captifs, ils ont peine à vivre; ils subissent la misère, les passions, les tracas, la gêne des entreprises. Mais leur génie surmonte les liens, et, sans se ressentir des étroitesses de la lutte, il garde le collier franc , les coudées franches. Vous avez vu de ces beautés vraies et naturelles qui éclatent et se font jour du milieu de la misère, de l’air malsain, de la vie chétive; vous avez, bien que rarement, rencontré de ces admirables filles du peuple, qui vous apparaissent formées et éclairées on ne sait d’oii, avec une haute perfection de l’ensemble, et dont l’ongle même est élégant; elles empêchent de périr l’idée de cette noble race humaine, image des dieux. Ainsi ces génies rares, de grande et facile beauté, de beauté native et géminé , triomphent, d’un air d’aisance, des conditions les plus contraires; ils se déploient, ils s’établissent invinciblement. Ils ne se déploient pas simplement au hasard et tout droit à la merci de la circonstance, parce qu’ils ne sont pas seulement féconds et faciles comme ces génies secondaires, les Ovide, les Dryden, les abbé Prévost. Non; leurs œuvres, aussi promptes, aussi multipliées que celles des esprits principalement faciles, sont encore com-

(1 ) M. Naudet , dans ses travaux sur Plaute , et M. Patin , dans un excellent cours aussi attique de pensée que de diction, remettent à sa place ce grand comique latin.

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binées, fortes, nouées quand il le faut, achevées maintes fois et sublimes. Mais aussi cet achèvement n’est jamais pour eux le souci quelquefois excessif, la prudence constamment châtiée, des poètes de l’école studieuse et polie, des Gray, des Pope, des Despréaux, de ces poètes que j’admire et que je goûte autant que personne, chez qui la correction scrupuleuse est, je le sais, une qualité' indispensable, un charme, et qui paroissent avoir pour devise le mot exquis de Vauvenargues : la netteté est le vernis des maîtres. Il y a dans la perfection même des autres poètes supérieurs quelque chose de plus libre et hardi, de plus irrégulièrement trouvé, d’incomparablement plus fertile et plus dégagé des entraves ingénieuses, quelque chose qui va de soi seul et qui se joue, qui étonne et déconcerte par sa ressource inventive les poètes distingués d'entre les contemporains, jusque sur les moindres détails du métier. C’est ainsi que parmi tant de naturels motifs d’étonnement, Boileau ne peut s’empêcher de demander à Molière où il trouve la rime. A les bien prendre, les excellents génies dont il est question tiennent le milieu entre la poésie des époques primitives et celle des siècles cultivés, civilisés , entre les époques homériques et les époques alexandrines ; ils sont les représentants glorieux, immenses encore, les continuateurs distincts et individuels des premières époques au sein des secondes. Il est en toutes choses une première fleur, une première et large moisson; ces heureux mortels y portent la main et couchent à terre en une fois des milliers de gerbes; après eux, autour d’eux, les autres s’évertuent, épient et glanent. Ces génies abondants, qui ne sont pourtant plus les divins vieillards et les aveugles fabuleux, lisent, comparent, imitent, comme tous ceux de leur âge ; cela ne les empêche pas de créer , comme aux âges naissants. Ils font se succéder, en chaque journée de leur vie, des productions, inégales sans doute, mais dont quelques-unes sont le chef-d’œuvre de la combinaison humaine et de l’art; ils savent l’art déjà, ils l’embrassent dans sa maturité et son étendue, et cela sans en raisonner comme on le fait autour d’eux; ils le pratiquent nuit et jour avec une admirable absence de toute préoccupation et fatuité littéraire. Souvent ils meurent, un peu comme aux époques primitives, avant que leurs œuvres soient toutes imprimées ou du moins recueillies et fixées, à la différence de leurs contemporains les poètes et littérateurs de cabinet , qui vaquent à ce soin de bonne heure; mais telle est, à eux, leur négligence et leur prodigalité d’eux-mêmes. Ils ont un entier abandon surtout au bon sens général, aux décisions de la multitude, dont ils savent d’ailleurs les hasards autant que quiconque parmi les poètes dédaigneux

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du vulgaire. En un mot, ces grands individus me paroissent tenir au génie même de la poétique humanité, et en être la tradition vivante perpétuée, la personnification irrécusable.

Molière est un de ces illustres témoins : bien qu’il n’ait pleinement embrassé que le côté comique, les discordances de l’homme, vices, laideurs ou travers, et que le côté pathétique n’ait été qu’à peine entamé par lui et comme un rapide accessoire, il ne le cède à personne parmi les plus complets, tant il a excellé dans son genre et y est allé depuis la plus libre fantaisie jusqu’à l’observation la plus grave, tant il a occupé en roi toutes les régions du monde qu’il s’est choisi, et qui est la moitié de l’homme, la moitié la plus fréquente et la plus activement en jeu dans la société.

Molière est du siècle où il a vécu , par la peinture de certains travers particuliers et dans l’emploi des costumes, mais il est plutôt encore de tous les temps, il est l’homme de la nature humaine. Rien ne vaut mieux, pour se donner dès l’abord la mesure de son génie, que de voir avec quelle facilité il se rattache à son siècle, et comment il s’en détache aussi; combien il s’y adapte exactement, et combien il en ressort avec grandeur. Les hommes illustres , ses contemporains, Despréaux, Racine, Bossuet, Pascal, sont bien plus spécialement les hommes de leur temps, du siècle de Louis XIV, que Molière. Leur génie (je parle même des plus vastes) est marqué à un coin particulier qui tient du moment où ils sont venus, et qui eût été probablement bien autre en d’autres temps. Que seroit Bossuet aujourd’hui? qu’écriroit Pascal? Racine et Despréaux accompagnent à merveille le règne de Louis XIV dans toute sa partie jeune, brillante, galante, victorieuse ou sensée. Bossuet domine ce règne à l’apogée, avant la bigoterie extrême, et dans la période déjà hautement religieuse. Molière, qu’auroit opprimé, je le crois, cette autorité religieuse de plus en plus dominante, et qui mourut à propos pour y échapper, Molière, qui appartient comme Boileau et Racine (bien que plus âgé qu'eux) à la première époque, en est pourtant beaucoup plus indépendant, en même temps qu’il l’a peinte au naturel plus que personne. Il ajoute à l’éclat de cette forme majestueuse du grand siècle; il n’en est ni marqué, ni particularisé, ni rétréci; il s'y proportionne, il ne s’y enferme pas.

Le seizième siècle avoit été dans son ensemble une vaste décomposition de l’ancienne société religieuse, catholique, féodale, l’avénement de la philosophie dans les esprits et de la bourgeoisie dans la société. Mais cet avènement s’étoit fait à travers tous les désordres, à travers l'orgie des intelligences et l’anarchie matérielle la plus sanglante, principalement

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en France, moyennant Rabelais et la ligue. Le dix-septième siècle eut - pour mission de réparer ce désordre, de réorganiser la société, la religion , la résistance ; à partir d’Henri IV, il s’annonce ainsi , et dans sa plus haute expression monarchique, dans Louis XIV, il couronne son but avec pompe. Nous n’essaierons pas ici d’énumérer tout ce qui se fit, dès le commencement du dix-septième siècle, de tentatives sévères au sein de la religion, par des communautés, des congrégations fondées, des réformes d’abbayes, et au sein de l’Université, de la Sorbonne, pour rallier la milice de Jésus -Christ, pour reconstituer la doctrine. En littérature cela se voit et se traduit évidemment. A la littérature gauloise, grivoise et irrévérente des Marot, des Bonaventure Desperriers , Rabelais, Régnier, etc.; à la littérature païenne, grecque, épicurienne de Ronsard, Baïf, Jodelle, etc., philosophique et sceptique de Montaigne et de Charion, en succède une qui offre des caractères bien différents et opposés. Malherbe, homme de forme, de style, esprit caustique, cynique même, comme M. de Buffon l’étoit dans l’intervalle de ses nobles phrases, Malherbe , esprit-fort au fond , n’a de chrétien dans ses odes que les dehors ; mais le génie de Corneille, du père de Polyeucte et de Pauline, est déjà profondément chrétien. D’Urfé l’est aussi. Balzac, bel-esprit vain et fastueux , savant rhéteur occupé des mots , a les formes et les idées toutes rattachées à l’orthodoxie. L’école de Port-Royal se fonde; l’antagoniste du doute et de Montaigne, Pascal apparolt. La détestable école poétique de Louis XIII, Boisrobert, Ménage, Costar, Conrart, d’Assoucy, Saint- Amant, etc., ne rentre pas sans doute dans cette voie de réforme; elle est peu grave, peu morale, à l’italienne, et comme une répétition affadie de la littérature des Valois. Mais tout ce qui l’étouffe et lui succède sous Louis XIV se range par degrés à la foi , à la régularité : Despréaux , Racine, Bossuet. La Fontaine lui-même, au milieu de sa bonhomie et de ses fragilités, et tout du seizième siècle qu’il est, a des accès de religion lorsqu’il écrit la captivité de saint Male, l’épître à M"'° de La Sablière, et qu’il finit par la pénitence. En un mot, plus on avance dans le siècle dit de Louis XIV, et plus la littérature, la poésie, la chaire, le théâtre, toutes les facultés mémorables de la pensée, revêtent un caractère religieux, chrétien, plus elles accusent, même dans les sentiments généraux qu elles expriment, ce retour de croyance à la révélation, à l’humanité vue dans et par Jésus- Christ ; c’est là un des traits les plus caractéristiques et profonds de cette littérature immortelle. Le dix-septième siècle en masse fait digue entre le seizième et le dix-huitième qu’il sépare.

Mais Molière, nous le disons sans en porter ici éloge ni blâme moral,

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et comme simple preuve de la liberté de son génie, Molière ne rentre pas dans ce point de vue. Bien que sa figure et son œuvre apparoissent et ressortent plus qu’aucune dans ce cadre admirable du siècle de Louis-le- Grand, il s’étend et se prolonge au dehors, en arrière, au-delà; il appartient à une pensée plus calme, plus vaste, plus indifférente, plus universelle. L’élève de Gassendi, l’ami de Bernier, de Chapelle et de Hesnault se rattache assez directement au seizième siècle philosophique, littéraire ;

11 n’avoit aucune antipathie contre ce siècle et ce qui en restoit; il n’entroit dans aucune réaction religieuse ou littéraire, ainsi que firent Pascal et Bossuet, Racine et Boileau à leur manière, et les trois quarts du siècle de Louis XIV ; il est, lui, de la postérité continue de Rabelais, de Montaigne, Larrivey, Régnier, des auteurs de la satire Ménippée; il n’a ou n'auroit nul effort à faire pour s’entendre avec Lamothe-Le-Vayer, Xaudet ou Guy-Patin même, tout docteur en médecine qu’est ce mordant personnage. Molière est naturellement du monde de ]Ninon, de M,ue de La Sablière

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avant sa conversion; il reçoit à Auteuil Desbarreaux et nombre de jeunes seigneurs un peu libertins. Je ne veux pas dire du tout que Molière, dans son œuvre ou dans sa pensée, fut un esprit-fort décidé, quil eut un système là-dessus, que, malgré sa traduction de Lucrèce, son gassendisme originel et ses libres liaisons, il n’eut pas un fonds de religion modérée, sensée, d’accord avec la coutume du temps, qui reparoît à sa dernière heure, qui éclate avec tant de solidité dans le morceau deCléante du Tartufe. Non; Molière, le sage, l’Ariste pour les bienséances, l’ennemi de tous les excès de l’esprit et des ridicules , le père de ce Philinte qu’eussent reconnu Érasme et Atticus, ne devoit rien avoir de cette forfanterie libertine et cynique des Saint- Amant, Boisrobert et Desbarreaux. Il étoit de bonne foi quand il s’indignoit des insinuations malignes qu’à partir de l’École des Femmes ses ennemis alloient l’épandant sur sa religion. Mais ce que je veux établir, et ce qui le caractérise entre ses contemporains de génie, c’est qu’habituellement il a vu la nature humaine en elle-même , dans sa généralité de tous les temps , comme Boileau, comme La Bruyère l’ont vue et peinte souvent, je le sais, mais sans mélange, lui, d’épître sur l’Amour de Dieu, comme Boileau, ou de discussion sur le quiétisme comme La Bruyère. Il peint l’humanité comme s’il n’y avoit pas eu de venue , et cela lui étoit plus possible, il faut le dire, la peignant surtout dans ses vices et ses laideurs ; dans le tragique on élude moins aisément le christianisme. Il sépare l’humanité d’avec Jésus-Christ, ou plutôt il nous montre à fond l’une sans trop songer à rien autre; et il se détache par là de son siècle. C’est lui qui, dans la scène du Pauvre, a pu faire dire à don Juan, sans penser à mal , ce mot qu’il lui fallut retirer, tant il souleva d’orages : « Tu passes ta vie à prier Dieu, et tu meurs de faim ; prends cet argent, je te le donne pour l’amour de l’humanité. » La bienfaisance et la philanthropie du dix-huitième siècle, celle de d’Alembert, de Didei’ot, de d’Holbach, se retrouve tout entière dans ce mot-là. C’est lui qui a pu dire du pauvre qui lui rapportoit le louis d’or, cet autre mot si souvent cité, mais si peu compris, ce me semble, dans son acception la plus grave, ce mot échappé à une habitude d’esprit invinciblement philosophique : « Où la vertu va-t-elle se nicher? » Jamais homme de Port- Royal ou du voisinage (qu’on le remarque bien) n’auroit eu pareille pensée, et c’eût été plutôt le contraire qui eût paru naturel, le pauvre étant aux yeux du chrétien l’objet de grâces et de vertus singulières. C’est lui aussi qui, causant avec Chapelle de la philosophie de Gassendi, leur maître commun, disoit, tout en combattant la partie théorique et la chimère des atomes: « Passe encore pour la morale. » Molière étoit donc simplement,

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« Où la verlu va-l-rlle se nicher? »

selon moi, de la religion, je ne veux pas dire de don Juan ou d’ Epieu re, mais de Chrémès dans Térence: liomo sum. On lui a appliqué en un sens sérieux ce mot du Tartufe: un homme... un homme enfin ! Cet homme savoit les foiblesses et ne s’en étonnoit pas; il pratiquoit le bien plus qu'il n’y croyoit; il comptoit sur les vices, et sa plus ardente indignation tournoit au rire. Il considéroit volontiers cette triste humanité comme une vieille enfant et une incurable, qu’il s’agit de redresser un peu, de soulager surtout en l’amusant.

Aujourd’hui que nous jugeons les choses à distance et par les résultats dégagés, Molière nous semble beaucoup plus radicalement agressif contre la société de son temps qu’il ne crut l’être; c’est un écueil donl nous devons nous garder en le jugeant. Parmi ces illustres contemporains que je citois tout à l’heure, il en est un, un seul, celui qu’on seroit le moins tenté de rapprocher de notre poète, et qui pourtant , comme lui, plus que lui , mit en question les principaux fondements de la société d'alors, et qui envisagea sans préjugé aucun la naissance, la qualité, la propriété; mais Pascal (car ce fut l’audacieux) ne se servit de ce peu de fondement, ou plutôt de celte ruine qu’il faisoit de toutes les choses d'a-

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lentour, que pour s’attacher avec plus d’effroi à la colonne du temple,

I pour embrasser convulsivement la Croix.Tous les deux, Pascal et Molière, nous apparoissent aujourd’hui comme les plus formidables témoins de la société de leur temps; Molière, dans un espace immense et jusqu’au pied de l’enceinte religieuse, battant, fourrageant de toutes parts avec sa troupe le champ de la vieille société, livrant pêle-mêle au rire la fatuité titrée, l’inégalité conjugale, l’hypocrisie captieuse, et allant souvent effrayer du même coup la grave subordination, la vraie piété et le mariage; Pascal , lui, à l’intérieur et au cœur de l’orthodoxie, faisant trembler aussi à sa manière la voûte de l’édifice par les cris d’angoisse qu’il pousse et par la force de Samson avec laquelle il en embrasse le sacré pilier. Mais en accueillant ce rapprochement, qui a sa nouveauté et sa justesse, il ne faudroit pas prêter à Molière , je le crois, plus de préméditation de renversement qu’à Pascal ; il faut même lui accorder peut-être un moindre calcul de l’ensemble de la question. Plaute avoit-il une arrière-pensée systéma- | tique quand il se jouoit de l’usure, de la prostitution, de l’esclavage, ces

vices et ces ressorts de l’ancienne société?

Le moment où vint Molière servit tout-à-fait cette liberté qu’il eut et qu’il se donna. Louis XIV, jeune encore , le soutint dans ses tentatives hardies ou familières, et le protégea contre tous. En retraçant le Tartufe, et dans la tirade de don Juan sur l’hypocrisie qui s’avance, Molière préi sageait déjà de son coup d’œil divinateur la triste fin d’un si beau règne, et il se hâtoit, quand c’étoit possible à grand’peine et que ce pouvoit être utile, d’en dénoncer du doigt le vice croissant. S’il avoitvécu assez pour arriver vers 1685, au règne déclaré de Mmc de Maintenon, ou même s’il avoit seulement vécu de 1673 à 1685, durant cette période glorieuse où domine l’ascendant de Bossuet , il eut été sans doute moins efficacement protégé, il eût été persécuté à la fin. Quoi qu’il en soit, on doit comprendre à merveille, d’après cet esprit général, libre, naturel, philosophique, indifférent au moins à ce qu’ils essayoient de restaurer, la colère des oracles religieux d’alors contre Molière, la sévérité cruelle d’expression avec laquelle Bossuet se raille et triomphe du comédien mort en riant, et cette indignation même du sage Bourdaloue en chaire après le Tartufe , de Bourdaloue, tout ami de Boileau qu’il étoit. On conçoit jusqu’à cet effroi naïf du janséniste Baillet qui , dans ses Jugements des Savants, commence en ces termes l’article sur Molière : « Monsieur de Molière est un des plus dangereux ennemis que le siècle ou le monde ait suscités à l’église de Jésus- Christ, etc. » Il est vrai que des religieux plus aimables, plus mondains, se montraient pour lui moins sévères. Rapin louoit au long

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Molière dans ses Réflexions sur la Poétique, et ne le chicanoit que sur la négligence de ses dénouements; Bouhours lui fit une épitaphe en vers françois agréables et judicieux.

Molière au reste est tellement homme dans le libre sens, qu’il obtint plus tard les anathèmes de la philosophie altière et prétendue réformatrice , autant qu’il avoit mérité ceux de l’épiscopat dominateur. Sur quatre chefs différents, à propos de l’Avare, du Misanthrope , de Georges Dandin et du Bourgcois-Genlilhomme, Jean-Jacques n’entend pas raillerie et ne l’épargne guère plus que n’ avoit fait Bossuet.

Tout ceci est pour dire que, comme Shakspeare et Cervantes, comme trois ou quatre génies supérieurs dans la suite des âges, Molière est peintre de la nature humaine au fond , sans acception ni préoccupation de culte, de dogme fixe, d’interprétation formelle; qu’en s’attaquant à la société de son temps, il a représenté la vie qui est partout celle du grand nombre, et qu’au sein de mœurs déterminées qu’il châtioit au vif, il s’est trouvé avoir écrit pour tous les hommes.

Jean-Baptiste Poquelin naquit à Paris le 15 janvier 1622, non pas, comme on l’a cru long-temps , sous les piliers des halles, mais, d'après la découverte qu’en a faite M. Beffara, dans une maison de la rue Saint-Honoré, au coin de la rue des Vieilles-Étuves *. Il étoit par sa mère et par son père d’une famille de tapissiers. Son père, qui, outre son état, avoit la charge de valet-de-chambre-tapissier du roi, destinoit son fils à lui succéder, et le jeune Poquelin, mis de bonne heure en apprentissage dans la boutique, ne savoit guère à quatorze ans que lire, écrire, compter, enfin les éléments utiles à sa profession. Son grand-père maternel, pourtant, qui

(1) J’ai mis surtout à contribution , dans cette étude sur Molière, V Histoire de sa Vie et de ses Ouvrages par M. Taschereau ; c’est un travail complet et définitif dont il faut conseiller la lecture sans avoir la prétention d’y suppléer. M. Taschereau a bien voulu y joindre envers moi tous les secours de son obligeance amicale pour les renseignements et sources directes auxquelles je voulois remonter. J’ai beaucoup usé aussi de la Notice et du Commentaire de M. Auger, travail trop peu recommandé ou même déprécié injustement. C’est dans ce Commentaire qu’à propos du vers des Femmes Savantes:

Ou voit partout chez vous l’ithos et le pathos,

M. Auger, ne s’apercevant pas que i/hos n’est autre que éthos, plus correctement prononcé, se mit en de faux frais d’étymologie. On en plaisanta dans le temps beaucoup plus qu’il ne falloit , et ce rire facile couvrit les louanges dues à l’ensemble du très estimable commentaire.

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aimoit fort la comédie, le menoit quelquefois à l’hôtel de Bourgogne, où jouoient Bellerosc dans le haut comique, Gauthier- Garguille, Gros- Guillaume et Turlupin dans la farce. Chaque fois qu’il revenoit de la comédie, le jeune Poquelin étoit plus triste, plus distrait du travail de la

boutique, plus dégoûté de la pei'spective de sa profession. Qu’on se figure ces matinées rêveuses d’un lendemain de comédie pour le génie adolescent devant qui , dans la nouveauté de l’apparition , la vie humaine se dérouloit déjà comme une scène perpétuelle. Il s’en ouvrit enfin à son père, et, appuyé de son aïeul qui le gâtoit , il obtint de faire des études. On le mit dans une pension, à ce qu’il paroît, d’où il suivit, comme externe , le collège de Clermont , depuis de Louis-le-Grand , dirigé par les jésuites.

Cinq ans lui suffirent pour achever tout le cours de ses études, y compris la philosophie; il fit de plus au collège d’utiles connoissances, et qui influèrent sur sa destinée. Le prince de Conti, frère du grand Condé, fut un de ses condisciples et s’en ressouvint toujours dans la suite. Ce prince, bien qu’ecclésiastique d’abord, et tant qu’il resta sous la conduite des jésuites, aimoit les spectacles et les défrayoit magnifiquement; en se convertissant plus tard du côté des jansénistes, et en rétractant ses premiers goûts au point d’écrire contre la comédie, il sembla transmettre du moins à son illustre aîné le soin de protéger jusqu’au bout Molière. Chapelle devint aussi l’ami d’étude de Poquelin et lui procura la connoissance et les leçons de Gassendi, son précepteur. Ces leçons privées de Gassendi étoient en outre entendues de Bernier, le futur voyageur, et de llesnault connu par son invocation à Vénus; elles durent influer sur la

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façon de voir de Molière, moins par les détails de l’enseignement que par l’esprit qui en émanoit et auquel participèrent tous les jeunes auditeurs. Il est à remarquer en effet combien furent libres d’humeur et indépendants tous ceux qui sortirent de cette école : et Chapelle le franc parleur, l’épicurien pratique et relâché ; et ce poète Hesnault , qui attaquoit Colbert puissant et traduisoit à plaisir ce qu’il y a de plus hardi dans les chœurs des tragédies de Sénèque; et Bernier qui couroit le monde et revenoit sachant combien sous les costumes divers l’homme est partout le même, répondant à Louis XIV, qui l’interrogeoit sur le pays où la vie lui sembleroit meilleure, que c’ctoit la Suisse, et déduisant sur tout point ses conclusions philosophiques, en petit comité, entre Mlle de Lenclos et Mmc de La Sablière. Il est à remarquer aussi combien ces quatre ou cinq esprits étoient de pure bourgeoisie et du peuple : Chapelle , fils d'un riche magistrat, mais fils bâtard; Bernier, enfant pauvre, associé par charité à l’éducation de Chapelle ; Hesnault, fils d’un boulanger de Paris; Poquelin, fils d’un tapissier; et Gassendi leur maître, non pas un gentilhomme, comme on l’a dit de Descartes, mais fils de simples villageois. Molière prit dans ces conférences de Gassendi l’idée de traduire Lucrèce; il le fit partie en vers et partie en prose, selon la nature des endroits; mais le manuscrit s’en est perdu. Un autre compagnon qui s’immisça à ces leçons philosophiques fut Cyrano de Bergerac, devenu suspect à son tour d’impiété par quelques vers d 'Agrippine, mais surtout convaincu de mauvais goût. Molière prit plus tard au Pédant, joué de Cyrano deux scènes qui ne déparent certainement pas les Fourberies de Scapin : c’étoit son habitude, disoit-il à ce propos, de reprendre son bien partout où il le trouvoit ; et puis, comme l’a remarqué spirituellement M. Auger, en agissant de la sorte avec son ancien camarade , il ne sembloit guère que prolonger cette coutume de collège par laquelle les écoliers sont faisants et mettent leurs gains de jeu en commun. Mais Molière, qui n’y alloit jamais petitement, ne s’avisa pas de cette fine excuse.

Au sortir de ses classes, Poquelin dut remplacer son père trop âgé dans la charge de valet-de-chambre-tapissier du roi , qu’on lui assura en survivance. Il suivit, pour son noviciat, Louis XIII dans le voyage de Narbonne en 1641, et fut témoin, au retour, de l’exécution de Cinq-Mars et de De Thou : amère et sanglante dérision de la justice humaine. Il paroît que, dans les années qui suivirent, au lieu de continuer l’exercice de la charge paternelle, il alla étudier le droit à Orléans et s’y fit recevoir avocat. Mais son goût du théâtre l’emporta décidément, et revenu à Paris, après avoir hanté, dit-on, les tréteaux du Pont-Neuf, suivi de près les

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Italiens et Scaramouche, il se mit à la tète d’une troupe de comédiens de société, qui de\int bientôt une troupe régulière et de profession. Les deux frères Béjart, leur sœur Madeleine, Duparc dit Gros-René , faisoient partie de cette bande ambulante qui s’intituloit l'illaslrc théâtre. Notre poète rompit dès lors avec sa famille et les Poquelin; il prit nom Molière. Molière courut avec sa troupe les divers quartiers de Paris, puis la province. On dit qu’il fit jouer à Bordeaux une Thcbaïde, tentative du genre sérieux , qui échoua. Mais il n’épargnoit pas les farces, les canevas à l’italienne, les impromptus, tels que le Médecin volant et la Jalousie du Barbouillé!, premiers crayons du Médecin malgré lui et de Georges Dandin , cl qui sont conservés, les Docteurs rivaux , le Maître d' École, dont on n’a que les titres, le Docteur amoureux , que Boileau daignoit regretter. Il alloit ainsi à l'aventure, bien reçu du duc d'Épernon à Bordeaux, du prince de Conti en chaque rencontre , loué de d’Assouci qu’il recevoit et hébergeoit en prince à son tour, hospitalier, libéral, bon camarade, amoureux souvent, essayant toutes les passions, parcourant tous les étages, menant à bout ce train de jeunesse, comme une fronde joyeuse à travers la campagne, avec force provision, dans son esprit, d’originaux et de caractères. C’est dans le cours de cette vie errante qu’en 1G53 , à Lyon, il fit représenter l’Étourdi, sa première pièce régulière ; il avoit trente et un ans.

Molière, on le voit, débuta par la pratique de la vie et des passions avant de les peindre. Mafs il ne fauclroit pas croire qu’il y eut dans son existence intérieure deux parts successives comme dans celle de beaucoup de moralistes et satiriques éminents; une première part active et plus ou moins fervente; puis, cette chaleur foiblissant par l’excès ou par l’âge, une observation âcre, mordante, désabusée enfin, qui revient sur les motifs, les scrute et les raille. Ce n’est pas là du tout le cas de Molière ni celui des grands hommes doués, à cette mesure, du génie qui crée. Les hommes distingués, qui passent par cette double phase et arrivent promptement à la seconde, n’y acquièrent, en avançant, qu’un talent critique fin et sagace, comme M. de la Rochefoucauld par exemple, mais pas de mouvement animateur ni de force de création. Le génie dramatique, et celui de Molière en particulier, a cela de merveilleux que le procédé en est tout différent et plus complexe. Au milieu des passions de sa jeunesse, des entraînements emportés et crédules comme ceux du commun des hommes, Molière avoit déjà à un haut degré le don d'observer et de reproduire, la faculté de sonder et de saisir des ressorts qu’il faisoit jouer ensuite au grand amusement de tous; et plus tard, au milieu de son entière et triste connoissance du cœur humain et des mobiles divers, du

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haut de sa mélancolie de contemplateur philosophe , il avoit conservedans son propre cœur, on le verra, la jeunesse des impressions actives, la faculté des passions, de l’amour et de ses jalousies, le foyer véritablement sacré. Contradiction sublime et qu’on aime dans la vie du grand poète! assemblage indéfinissable qui répond à ce qu’il y a de plus mystérieux aussi dans le talent dramatique et comique, c’est-à-dire la peinture des réalités amères moyennant des personnages animés, faciles, réjouissants, qui ont tous les caractères de la nature; la dissection du cœur la plus profonde se transformant en des êtres actifs et originaux qui la traduisent aux yeux, en étant simplement eux-mêmes!

On rapporte que, pendant son séjour à Lyon, Molière, qui s’étoit déjà lié assez tendrement avec Madeleine Béjart, s’éprit de Mademoiselle Duparc (ou de celle qui devint Mademoiselle Duparc en épousant le comédien de ce nom), et de Mademoiselle de Brie, qui toutes deux faisoient parti d’une autre troupe que la sienne; il parvint, malgré la Béjart, diton, à engager dans sa troupe les deux comédiennes, et l’on ajoute que, rebuté de la superbe Dupai-c, il trouva dans Mademoiselle de Brie des consolations auxquelles il devoit revenir encore durant les tribulations de son mariage. On est allé jusqu’à indiquer dans la scène de Clitandre , Armande et Henriette , au premier acte des Femmes savantes , une réminiscence de cette situation antérieure de vingt années à la comédie. Nul doute qu’entre Molière fort enclin à l’amour, et les jeunes comédiennes qu’il dirigeoit, il ne se soit formé des nœuds mobiles, croisés, parfois interrompus et repris; mais il seroit téméraire, je le crois, d’en vouloir retrouver aucune trace précise dans ses œuvres, et ce qui a été mis en avant sur cette allusion , pour laquelle on oublie les vingt années d'intervalle, ne me semble pas justifié.

On conserve à Pézénas un fauteuil dans lequel, dit-on, Molière venoit s’installer tous les samedis, chez un barbier fort achalandé, pour y faire la recette et y étudier à ce propos les discours et la physionomie d’un chacun. On se rappelle que Machiavel, grand poète comique aussi, ne dédaignoit pas la conversation des bouchers, boulangers et autres. Mais Molière avoit probablement, dans ses longues séances chez le barbier chirurgien, une intention plus directement applicable à son art que l’ancien secrétaire florentin, lequel cherchoit surtout, il le dit, à narguer la fortune et à tromper l’ennui de l’exil. Cette disposition de Molière à observer durant des heures et à se tenir en silence s’accrut avec l’âge, avec l’expérience et les chagrins de la vie; elle frappoit singulièrement Boileau qui appeloit son ami le Contemplateur. « Vous connoissez l'homme, dit

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Le fauteuil de Pé/.énas.

< Elise dans la Critique de l'École des Femmes , et sa paresse naturelle à

< soutenir la conversation. Célimène l’avoit invité à souper comme bel- ■< esprit, et jamais il ne parut si sot parmi une demi-douzaine de gens à qui « elle avoit fait fête de lui... Il les trompa fort par son silence. » L’un des ennemis de Molière , de Villiers , en sa comédie de Zélinde , représente un marchand de dentelles de la rue Saint-Denis, Argimont, qui entretient dans la chambre haute de son magasin une dame de qualité, Oriane. On vient dire qu 'Êlomire (anagramme de Molière) est dans la chambre d’en bas. Oriane désireroit qu’il montât, afin de le voir, et le marchand descend, comptant bien ramener en haut le nouveau chaland sous prétexte de quelque dentelle; mais il revient bientôt seul. « Madame, dit-il à Oriane, « je suis au désespoir de n’avoir pu vous satisfaire; depuis que je suis >< descendu, Élomire n’a pas dit une seule parole; je l’ai trouvé appuyé « sur ma boutique dans la posture d’un homme qui rêve. Il avoit les yeux « collés sur trois ou quatre personnes de qualité qui marchandoient des

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« dentelles; il paroissoit attentif à leurs discours, et il serabloit, par le « mouvement de ses yeux, qu’il regardoit jusqu’au fond de leurs âmes « pour y voir ce qu’elles ne disoient pas. Je crois même qu’il avoit des « tablettes, et qu’à la faveur de son manteau il a écrit, sans être aperçu , « ce qu’elles ont dit de plus remarquable. » Et sur ce que répond Oriane qu’Élomire avoit peut-être même un crayon et dessinoit leurs grimaces pour les faire représenter au naturel dans le jeu du théâtre, le marchand reprend: « S’il ne les a pas dessinées sur ses tablettes, je ne doute « point qu’il ne les ait imprimées dans son imagination. C’est un dange- « reux personnage. Il y en a qui ne vont point sans leurs mains, mais on « peut dire de lui qu’il ne va point sans ses yeux ni sans ses oreilles. » Il est aisé, à travers l’exagération du portrait, d’apercevoir la ressemblance. Molière fut une fois vu durant plusieurs heures, assis à bord du coche d’Auxerre, à attendre le départ. Il observoit ce qui se passoit autour de lui; mais son observation étoit si sérieuse en face des objets, qu’elle ressembloit à l’abstraction du géomètre, à la rêverie du fabuliste.

Le prince de Conti, qui n’et'oit pas janséniste encore, avoit fait jouer plusieurs fois Molière et la troupe de Yillustre théâtre , en son hôtel, à Paris. Étant en Languedoc à tenir les États, il manda son ancien condisciple, qui vint de Pézénas et de Narbonne à Béziers ou à Montpellier *, près du prince. Le poète fit œuvre de son répertoire le plus varié, de ses canevas à l’italienne, de V Étourdi, sa dernière pièce, et il y ajouta la charmante comédie du Dépit amoureuse. Le prince, enchanté, voulut se l’attacher comme secrétaire et le faire succéder au poète Sarrazin qui venoit de mourir; Molière refusa par attachement pour sa troupe, par amour de son métier et de la vie indépendante. Après quelques années encore de courses dans le midi , où on le voit se lier d’amitié avec le peintre Mignard à Avignon, Molière se rapprocha de la capitale et séjourna à Rouen , d’où il obtint, non pas, comme on l’a conjecturé, par la protection du prince de Conti , devenu pénitent sous l’évêque d’Alet dès 1655 , mais par celle de Monsieur, duc d’Orléans, de venir jouer à Paris sons lés yeux du roi. Ce fut le 24 octobre 1658 , dans la salle des gardes au vieux Louvre, en présence de la cour et aussi des comédiens de l’hôtel de Bourgogne, périlleux auditoire, que Molière et sa troupe se hasardèrent à représenter A’»-

(1) Tous les biographes, depuis Grimarest, avoient dit Béziers; M. Taschereau donne de bonnes raisons pour (pie ce soit Montpellier. Ce détail a peu d’importance; mais en général toutes les anecdotes sur Molière sont mêlées d’incertitude, faute d’un premier biographe scrupuleux et bien informé.

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comède. Cette tragi-comédie achevée avec applaudissement, Molière, qui aivnoit à parler comme orateur de la troupe ( qrea ) , et qui en cette occasion décisive ne pouvoit céder ce rôle a nul autic, s avança vois la rampe, et , après avoir « remercié Sa Majesté en des termes très modestes „ de la bonté qu’elle avoit eue d’excuser ses défauts et ceux de sa troupe,

« qui n’avoit paru qu’en tremblant devant une assemblée si auguste, il « lui dit que l’envie qu’ils avoient eue d’avoir l’honneur de divertir le « plus grand roi du monde leur avoit fait oublier que Sa Majesté avoit « à son service d’excellents originaux, dont ils n’étoient que de très foi- « blés copies; mais que, puisqu’elle avoit bien voulu souffrir leurs ma- « nières de campagne, il la supplioit très humblement d’avoir agréable « qu'il lui donnât un de ces petits divertissements qui lui avoient acquis « quelque réputation et dont il régaloit les provinces. » Ce fut le Docteur amoureux qu’il choisit. Le roi , satisfait du spectacle, permit à la troupe de Molière de s’établir à Paris sous le titre de Troupe de Monsieur, et déjouer alternativement avec les comédiens italiens sur le théâtre du Petit-Bourbon. Lorsqu’on commença de bâtir, en 16G0, la colonnade du Louvre à l’emplacement même du Petit-Bourbon, la troupe de Monsieur passa au théâtre du Palais-Royal. Elle devint troupe du Roi en 1G65; et plus tard, à la mort de Molière, réunie à la troupe du Marais d’abord, et sept ans après ( 1680) à celle de l’hôtel de Bourgogne, elie forma le Théâtre- François.

Dès l’installation de Molière et de sa troupe, l' Étourdi et le Dépit amoureux se donnèrent pour la première fois à Paris et n’y réussirent pas moins qu’en province. Bien que la première de ces pièces ne soit encore qu’une comédie d’intrigue tout imitée des imbroglios italiens, quelle verve, déjà! quelle chaude pétulance! quelle activité folle et saisissante d’imaginative dans ce Mascarille que le théâtre n’avoit pas jusqu’ici entendu nommer! Sans doute Mascarille, tel qu’il apparoit d’abord, n’est guère qu’un fils naturel direct des valets de la farce italienne et de l’antique comédie, de l’esclave de l’Épidique , du Clirysale des Bacchides , de ces valets d’or, comme ils se nomment, du valet de Marot; c’est un fils de Villon, nourri aussi aux repues franches, un des mille de cette lignée antérieure à Figaro. Mais dans les Précieuses , il va bientôt se particulariser, il va devenir le Mascarille marquis, un valet tout moderne et qui n’est qu’à la livrée de Molière. Le Dépit amoureux , à travers l’invraisemblance et le convenu banal des déguisements et des reconnoissances, offre dans la scène de Lucile et d’Eraste une situation de cœur éternellement renouvelée, éternellement jeune depuis le dialogue d’IIorace et de Lydie, si-

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luation que Molière a reprise lui-même clans le Tartufe et clans le Bourgeois-Gentilhomme, avec bonheur toujours, mais sans surpasser l’excellence de cette première peinture ; celui cpii savoit le plus fustiger et railler se montrait en même temps celui qui sait comment on aime. Les Précieuses ridicules , jouées en 1G-59 , attaquèrent les mœurs modernes au vif. Molière y laissoit les canevas italiens et les traditions de théâtre pour y voir les choses avec ses yeux , pour y parler haut et ferme selon sa nature contre le plus irritant ennemi de tout grand poète dramatique au début, le bégueulisme bel-esprit, et ce petit goût d’alcôve, qui n’est que dégoût. Lui, l’homme au masque ouvert et à l’allure naturelle, il avoit à déblayer avant tout la scène de ces mesquins embarras pour s’y déployer à l’aise et y établir son droit de franc-parler. On raconte qu’à la première représentation des Précieuses , un vieillard du parterre, transporté de cette franchise nouvelle, un vieillard qui sans cloute avoit applaudi dix -sept ans auparavant au Menteur de Corneille, ne put s’empêcher de s’écrier, en apostrophant Molière qui jouoit Mascarille : « Courage, courage, Molière ! voilà « la bonne comédie! » A ce cri, qu’il devinoit bien être celui du vrai publie et de la gloire, à cet universel et sonore applaudissement, Molière sentit, comme le dit Segrais, s’enfler son courage, et il laissa échapper ce mot de noble orgueil , qui marque chez lui l’entrée de la grande carrière : « Je « n’ai plus que faire cl’étudier Plaute et Térence et d’éplucher les frag- « ments de Ménandre; je n’ai qu’à étudier le monde. » Oui, Molière, le monde est à vous, vous l’avez découvert et il est vôtre; vous n’avez désormais qu’à y choisir vos peintures. Si vous imitez encore, ce sera que vous le voulez bien, ce sera parce que vous reprendrez votre bien là où vous le trouverez épars ; ce sera en rival qui ne craint pas les rencontres, en roi puissant pour agrandir votre empire. Tout ce qui sera emprunté par vous restera embelli et honoré.

Après le sel un peu gros, mais franc, du Cocu imaginaire , et l’essai pâle et noble de Don Garde , l'École des Maris revient à cette large voie d’observation et de vérité dans la gaité. Sganarelle, que le Cocu imaginaire nous avoit montré pour la première fois, reparaît et se développe par l'École des maris; Sganarelle va succéder à Mascarille dans la faveur de Molière. Né probablement du théâtre italien, employé de bonne heure par Molière dans la farce du Médecin volant , introduit sur le théâtre régulier en un rôle qui sent un peu son Scarron, il se naturalise comme a fait Mascarille; il se perfectionne vite et grandit sous la prédilection du maître. Le Sganarelle de Molière, dans toutes ses variétés de valet, de mari, de père de Lucinde, de frère d’Ariste, de tuteur, de fagotier, de

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médecin, est un personnage qui appartient on propre au poète, comme Panurge à Rabelais, Falstaff «à Shakspeare, Sancho à Cervantes; c’est le côté du laid humain personnifié, le côté vieux, rechigné, morose, intéressé, bas, peureux, tour-à-tour piètre ou charlatan, bourru et saugrenu, le vilain côté , et qui fait rire. A certains moments joyeux , comme quand Sganarelle touche le sein de la nourrice, il se rapproche du rond Gorgibus, lequel ramène au bonhomme Chrysale, cet autre comique cordial et à plein ventre. Sganarelle, chétif comme son grand-père Panurge, a pourtant laissé quelque postérité digne de tous deux, dans laquelle il convient de rappeler Pangloss et de ne pas oublier Gringoire. Chez Molière, en face de Sganarelle, au plus haut bout de la scène, Alceste apparoît; Alceste, c’est-à-dire ce qu’il y a de plus sérieux, de plus noble, de plus élevé dans le comique, le point où le ridicule confine au courage, à la vertu. Une ligne plus haut et le comique cesse, et on a un personnage purement généreux, presque héroïque et tragique. Même tel qu’il est, avec un peu de mauvaise humeur, on a pu s’y méprendre; Jean- Jacques et Fabre d’Églantine, gens à contradiction, en ont fait leur homme. Sganarelle embrasse les trois quarts de l’échelle comique, le bas tout entier, et le milieu qu’il partage avec Gorgibus et Chrysale; Alceste tient l’autre quart, le plus élevé. Sganarelle et Alceste, voilà tout Molière.

Voltaire a dit que, quand Molière n’auroit fait que l’École des Maris , il seroit encore un excellent comique; Boileau ne put entendre l’École des Femmes sans adresser à Molière, attaqué de beaucoup de côtés et qu’il ne connoissoit pas encore, des stances faciles, où il célèbre la charmante naïveté de cette comédie qu’il égale à celles de Te'rence, supposées écrites par Scipion. Ces deux amusants chefs-d’œuvre ne furent séparés que par la légère, mais ingénieuse comédie-impromptu des Fâcheux , faite, apprise et représentée en quinze jours pour les fêtes de Vaux. La Fontaine en a dit, dans un éloge de ces fêtes, les dernières du malheureux Oronle :

C’est une pièce de Molière ;

Cet écrivain par sa manière

Charme à présent toute la cour.

Nous avons changé de méthode ; Jodelet n’est plus à la mode ,

Et maintenant il ne faut pas Quitter la nature d’un pas.

Jamais le libre et prompt talent de Molière pour les vers n’éclata plus

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évidemment que dans cette comedie satirique, dans les scènes du piquet ou de la chasse. La scène de la chasse ne se trouvoit pas dans la pièce à la première représentation; mais Louis XIV, montrant du doigt à Moliève M. de Soyecourt, grand-veneur, lui dit: « Voilà un original que vous

n'avez pas encore copie. « Le lendemain la scène du chasseur éloit faite et exécutée. Boileau, dont cette pièce des Fâcheux devançoit la manière en la surpassant, y songeoit sans doute quand il demanda trois ans plus tard à Molière où il trouvoit la rime. C’est que Molière ne la cherchoit pas; c’est qu’il ne faisoit pas d’habitude son second vers avant le premier, et n’attendoit pas un demi-jour et plus pour trouver ensuite au coin d’un bois le mot qui l’avoit fui. Il étoit de la veine rapide , prime-saulière, de Regnier, de d’Aubigné; ne marchandant jamais la phrase ni le mot, au risque même d’un pli dans le vers, d’un tour un peu violent ou de l’hiatus au pire; un duc de Saint-Simon en poésie; une façon d’expression toujours en avant, toujours certaine, que chaque flot de pensée emplit et colore. M. Auger s’est attaché à relever comme fautes tous les man-

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ques de repos à l’hémistiche chez Molière ; c’est peine puérile, puisque notre poète ne suit pas là-dessus la loi de Boileau et des autres réguliers. Molière faisoit si naturellement les vers que ses pièces en prose sont remplies devers blancs ; on l’a remarqué pour le Festin de Pierre , et l’on a été jusqu’à conjecturer que la petite pièce du Sicilien avoit été primitivement ébauchée en vers et que Molière avoit ensuite brouillé le tout dans une prose qui en avoit gardé trace. Fénelon , lorsqu’à propos de l’Avare il déclare préférer (comme aussi le pensoit Ménage) les pièces en prose de Molière à celles qui sont en vers, lorsqu’il parle de cette multitude de métaphores qui, suivant lui, approchent du galimatias, Fénelon, poète élégant en prose, n’entend rien , il faut le dire, à cette riche manière de poésie, qui n’est pas plus celle de Virgile et de Térence qu’en peinture la manière de Rubens n’est celle de Raphaël. Boileau, tout artiste sobre qu’il étoit et dans unautre procédé que Molière, lui rendoit haute justice là-dessus ; il le reprenoit sans doute quelquefois et auroit voulu épurer maint détail , comme on le voit par exemple en cette correction qui a été conservée de deux vers des Femmes savantes. Molière avoit mis d’abord :

Quand sur une personne on prétend s’ajuster,

C’est par les beaux côtés qu’il la faut imiter.

« M. Despréaux, dit Cizeron-Rival d’après Brossette , trouva du jargon * dans ces deux vers et les rétablit de cette façon :

Quand sur une personne on prétend se régler,

C’est par ses beaux endroits qu’il lui faut ressembler. »

Mais, jargon ou non, il étoit le premier à proclamer Molière maître dans l’art de frapper les bons vers, et il n’auroit pas admis le jugement par trop dégoûté de Fénelon. Rien d’étonnant, au reste, que cette fine et mystique nature de Fénelon , dans sa blanche robe de lin, dans sa simple tunique , un peu longue, un peu traînante (en fait de style), n’ait pas entendu ces admirables plis mouvants, étoffés, du manteau du grand comique. Ce qui est ubéreux , surtout la gaîté, répugne singulièrement aux natures délicates et rêveuses. En dépit de ces juges difficiles, comme satire dialoguée en vers , les Fâcheux sont un chef-d’œuvre.

Durant les quatorze années qui suivirent son installation à Paris, et jusqu’à l’heure de sa mort, en 1673 , Molière ne cessa de produire. Pour le roi , pour la cour et les fêtes de commande, pour le plaisir du gros public

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et les intérêts de sa troupe, pour sa propre gloire et la sérieuse postérité, Molière se multiplie et suffit à tout. Rien de méticuleux en lui etqui sente l’auteur de cabinet. Vrai poète de drame, ses ouvrages sont en scène, en action; il ne les écrit pas, pour ainsi dire, il les joue. Sa vie de comédien de province avoit été un peu celle des poètes primitifs populaires, des rapsodes , jongleurs ou pèlerins de la passion ; ils alloient , comme on sait, se répétant les uns les autres , se prenant leurs canevas et leurs thèmes, y ajoutant à l’occasion, s’oubliant eux et leur œuvre individuelle, et ne gardant guère copie de leurs représentations. C’est ainsi que les ébauches et improvisades à l’italienne, que Molière avoit multipliées (on a les titres d’une dizaine) durant ses courses en province, furent perdues, hors deux, le Médecin volant et la Jalousie du Barbouillé. Et encore, telles qu’on a celles-ci , il est douteux que la version en soit de Molière. Suivant le procédé des poètes primitifs, qui font volontiers entrer un de leurs ouvrages dans un autre, ces ébauches furent plus tard introduites et employées dans des actes de pièces plus régulières. Les poètes dont nous parlons transposent , utilisent , si l’on peut se servir de ce mot, certains morceaux une fois faits ; ainsi , Don Garde de Navarre n’ayant pas eu de succès , des tirades entières ont passé de ce prince jaloux au Misanthrope et ailleurs. L’Étourdi et le Dépit amoureux, premières pièces régulières de notre poète, ne furent imprimés que dix ans après leur apparition à la scène (1653- 1663); les Précieuses le furent dans les environs du succès, mais malgré l’auteur, comme l’indique la préface; et ce n’est pas ici une simagrée de douce violence comme tant d’autres l’ont jouée depuis. L’embarras de Molière qui se fait imprimer pour la première fois, à son corps défendant, est visible dans cette préface. Le Cocu imaginaire, ayant eu près de cinquante représentations, ne devoit pas être imprimé, quand un amateur de comédie, nommé Neufvillenaine, s’aperçut qu’il avoit retenu par cœur la pièce tout entière; il en fit une copie et la publia en dédiant l’ouvrage à Molière. Ce M. de Neufvillenaine se connoissoit en procédés. L’insouciance de Molière fut telle qu’il ne donna jamais d’autre édition du Cocu imaginaire , bien que Neufvillenaine avoue, ce qui seroit assez vraisemblable quand il ne l’avoueroit pas, qu’il peut s’être glissé dans sa copie, faite de mémoire, quantité de mots les uns pour les autres. O Racine ! 6 Boileau ! qu’eussiez-vous dit si un tiers eût ainsi manié devant le public vos prudentes œuvres où chaque mot a son prix ! On doit maintenant saisir toute la différence native qu’il y a de Molière à cette famille sobre, économe, méticuleuse, et avec raison, des Despréaux et des La Bruyère. Dans l'édition de Neufvillenaine, qu’il faut bien considérer, par suite du silence de

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Molière, comme l’édition originale , la pièce est d’un seul acte, quoique plus tard les éditeurs de 1734 l’aient donnée en trois; mais il y a lieu de croire que pour Molière, comme pour les anciens tragiques et comiques, cette division d’actes est imaginée ici après coup et artificielle. Molière dans ses premières pièces ne s'astreint guère plus que Plaute à cette division régulière; il laisse fréquemment la scène vide, sans qu’on puisse supposer l’acte terminé en ces endroits. Il se rangea bien vite, il est vrai , à la régularité dès lors professée ; mais on voit (et c’est sur quoi j’insiste) combien il avoit naturellement les habitudes de l’époque antérieure. Pour obvier à des larcins pareils à celui de Neufvillenaine, Molière dut songer à publier dorénavant lui-même ses pièces au fur et à mesure des succès. L’École des Maris , dédiée au duc d’Orléans, son protecteur, est le premier ouvrage qu’il ait publié de son plein gré ; à partir de ce moment (1661), il entra en communication suivie avec les lecteurs. On le retrouve pourtant en défiance continuelle de ce côté ; il craint les boutiques de la galerie du Palais ; il préfère être jugé aux chandelles, au point de vue de la scène, sur la décision de la multitude. On a cru, d’après un passage de la préface des Fâcheux , qu’il auroit eu dessein de faire imprimer ses remarques et presque sa poétique , à l’occasion de ses pièces ; mais, à mieux entendre le passage, il en ressort que cette promesse, mal d’accord avec sa tournure de génie, n’est pas sérieuse en effet ; ce seroit plutôt de sa part une raillerie contre les grands raisonneurs selon Horace et Aristote. Sa poétique, du reste , comme acteur et comme auteur, se trouve tout entière dans la Critique de l’École des Femmes et dans l’Impromptu de Versailles, et elle y est en action, en comédie encore. A la scène VII de la Critique , n’est-ce pas Molière qui nous dit par la bouche de Dorante : « Vous êtes de plaisantes gens avec vos règles dont vous embarras- « sez les ignorants et nous étourdissez tous les jours. 11 semble, à vous “ ouïr parler, que ces règles de l’art soient les plus grands mystères du « monde, et cependant ce ne sont que quelques observations aisées que le « bon sens a faites sur ce qui peut ôter le plaisir que l’on prend à ces sor- « tes de poèmes ; et le même bon sens, qui a fait autrefois ces observations, « les fait aisément tous les jours sans le secours d’Horace et d’Aristote.... « Laissons-nous aller de bonne foi aux choses qui nous prennent par les « entrailles , et ne cherchons point de raisonnements pour nous empê- « cher d’avoir du plaisir. « Pour en finir avec cette négligence de littérateur que nous démontrons chez Molière, et qui contraste si fort avec son ardente prodigalité comme poète et son zèle minutieux comme acteur et directeur, ajoutons qu’aucune édition complète de ses œuvres ne parut

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de son vivant ; ce fut La Grange, son camarade de troupe, qui recueillit et publia le tout en 1082, neuf ans après sa mort.

Molière, le plus créateur et le plus inventif des génies, est celui peutêtre qui a le plus imité, et de partout; c’est encore là un trait qu’ont en commun les poètes primitifs populaires et les illustres dramatiques qui les continuent. Boileau, Racine, André Chénier, les grands poètes d'étude et de goût, imitent sans doute aussi; mais leur procédé d’imitation est beaucoup plus ingénieux, circonspect et déguisé, et porte principalement sur des détails. La façon de Molière en ses imitations est bien plus familière, plus à pleine main et à la merci de la mémoire. Ses ennemis lui reprochoient de voler la moitié de ses œuvres aux vieux bouquins. Il vécut d’abord, dans sa première manière, sur la farce traditionnelle italienne et gauloise; à partir des Précieuses et de l’École des Maris il devint lui-même; il gouverna et domina dès lors ses imitations, et, sans les modérer pour cela beaucoup, il les mêla constamment à un fonds d’observation originale. Le fleuve continua de charrier du bois de tous bords, mais dans un courant de plus en plus étendu et puissant. Riccoboni a donné une liste assez complète, et parfois même gonflée, des imitations que Molière a faites des Italiens, des Espagnols et des Latins; Cailhava et d’autres y ont ajouté. Riccoboni a eu le bon esprit de sentir que le génie de Molière ne souffroit pas de ces nombreux butins. Au contraire, l’admiration du commentateur pour son poète va presque en raison du nombre des imitations qu’il découvre en lui, et elle n’a plus de bornes lorsqu’il le voit dans l’Avare mener, à ce qu’il dit, jusqu'à cinq imitations de front, et être là-dessous, et à travers cetle mêlée de souvenirs, plus original que jamais. Tous les Italiens n’ont pas eu si bonne grâce, et le sieur Angelo, docteur de la comédie italienne, alloit jusqu’à revendiquer le sujet du Misanthrope , qu’il avoit , affirmoit-il , raconté tout entier à Molière, d’après une certaine pièce de Naples, un jour qu'ils se promenoient ensemble au Palais-Roval. C’est quinze jours après cette conversation mémorable que la comédie du Misanthrope auroit été achevée et sur l’affiche. A de pareilles prétentions, appuyées de pareils dires, on n’a à opposer que le judicieux dédain de Jean-Baptiste Rousseau qui, dans sa correspondance avec d’Olivet et Brossette, a d'ailleurs le mérite d’avoir fort bien apprécié Molière ; la lettre du poète à M. Chauvelin sur le sujet qui nous occupe vaut mieux, comme pensée, que les trois quarts de ses odes. Ce qu’il faut reconnoilre, c'est que les imitations chez Molière sont de toute source et infinies; elles ont un caractère de loyauté en même temps que de sans-façon, quelque chose de cette première vie

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où tout étoit en commun, bien qu’aussi d’ordinaire elles soient parfaitement combinées et descendant quelquefois à de purs détails. Piaule et Térence pour des fables entières, Strapparole et Boccace pour des fonds de sujets, Rabelais et Régnier pour des caractères, Boisrobert et Rotrou et Cyrano pour des scènes, Horace et Montaigne et Balzac pour de simples phrases, tout y figure; mais tout s’y transforme, rien n’y est le même. Là où il imite le plus, qui donc pourroit se plaindre? A côté de Sosie qu'il copie, ne voilà-t-il pas Cléanthis qu’il invente? De telles imitations, loin de nous refroidir envers notre poète, nous sont chères; nous aimons à les rechercher, à les poursuivre jusqu’au bout, dans un intérêt de parenté. Ces masques fameux de la bonne comédie, depuis Plaute jusqu’à Patelin, ces malicieux conteurs de tous pays, ces philosophes satiriques et ingénieux, nous les convoquons un moment autour de notre auteur dans un groupe qu’il unit et où il préside ; les moins considérables , les Boisrobert , les Sorel , les Cyrano , y sont même introduits à la faveur de ce qu'ils lui ont prêté, de ce qui surtout les recommande et les honore. Ces imitations, en un mot, ne sont le plus souvent pour nous que le résumé heureux de toute- une famille d’esprits et de tout un passé comique dans un nouveau type original et supérieur, comme un enfant aimé du ciel qui, sous un air de jeunesse, exprime à la fois tous ses aïeux.

Chacune des pièces de Molière, à les suivre dans l’ordre de leur apparition, fourniroit matièreà un historique étendu et intéressant ; ce travail a déjà été fait, et trop bien, par d'autres, pour le reprendre; ce seroit presque toujours le copier1. Autour de l’École des Femmes, en 1662, et plus tard autour du Tartufe, il se livra des combats comme précédemment il s’en étoit livré autour du Cid, comme il s’en renouvela ensuite autour de Phèdre; ce furent là d’illustres journées pour l’art dramatique. La Critique de l’École des Femmes et V Impromptu de Versailles en apprennent suffisamment sur le premier démêlé, qui fut surtout une querelle de goût et d’art, quoique déjà la religion s'y glissât à propos des commandements du mariage donnés à Agnès. Les Placets au Roi et la préface du Tartufe marquent assez le caractère tout moral et philosophique de la seconde lutte, si souvent depuis et si ardemment continuée. Ce que je veux rappeler ici, c’est qu’attaqué des dévots, envié des auteurs, recherché des grands, valet-de-chambre du Roi et son indispensable ressource pour toutes les fêtes, Molière, avec cela troublé de passions et de

(I) Voir MM. Atiger et Taschereau,

tracas domestiques , dévoré de jalousie conjugale, fréquemment malade de sa fluxion de poitrine et de sa toux, directeur de troupe et comédien infatigable bien qu’au régime et au lait, Molière, durant quinze ans, suffit à tous les emplois; qu’à chaque nécessité survenante, son génie est présent et répond, gardant de plus ses heures d’inspiration propre et d’initiative. Entre la dette précipitamment payée aux divertissements de Versailles ou de Chambord et ses cordiales avances au bon rire de la bourgeoisie, Molière trouve jour à des œuvres méditées et entre toutes immortelles. Pour Louis XIV, son bienfaiteur et son appui, on le trouve toujours prêt; V Amour médecin est fait, appris et représenté en cinq jours ; la Princesse d’Élide n’a que le premier acte en vers, le reste suit en prose, et comme le dit spirituellement un contemporain de Molière, la comédie n’a eu le temps cette fois que de chausser un brodequin; mais elle parolt à l’heure sonnante, quoique l’autre brodequin ne soit pas lacé. Mélicerte seule n’est pas finie; mais les Fâcheux le furent en quinze jours; mais le Mariage forcé et le Sicilien , mais Georges Dandin, mais Pourceaugnac. mais le Bourgeois-Gentilhomme , ces comédies de verve avec intermèdes et ballets, ne firent jamais faute. Dans les intérêts de sa troupe, il lui fallut souvent dépêcher l’ouvrage, comme quand il fournit son théâtre d’un Don Juan , parce que les comédiens de l’hôtel de Bourgogne et ceux de Mademoiselle avoient déjà le leur, et que cette statue qui marche ne cessoit de faire merveille. — Et ces diversions ne l’empêchoient pas tout aussitôt de songer à Boileau, aux juges difficiles, à lui -même et au genre humain, par le Misanthrope , par le Tartufe et les Femmes savantes. L’année du Misanthrope est en ce sens la plus mémorable et la plus significative dans la vie de Molière. A peine hors de ce chef-d’œuvre sérieux, et qui le parut un peu trop au gros du public, il dut pourvoir en hâte à la jovialité bourgeoise par le Médecin malgré lui , et de là, de ce parterre de la rue Saint-Denis, raccourir vite à Saint-Germain pour Mélicerte, la Pastorale comique et cette vallée de Tempé où l’attendoit sur le pré M. de Benserade : Molière faisoit face à tous les appels.

Dans une épître adressée en 1669 au peintre Mignard, sur le dôme du Val-de-Grace, Molière a fait une description et un éloge de la fresque qui s’applique merveilleusement à sa propre manière; il y préconise, en effet.

Cette belle peinture , inconnue en ces lieux ,

La fresque , dont la grâce , à l’autre préférée ,

.Se conserve un éclat d’éternelle durée ,

Mais dont la promptitude et les brusques fiertés

MOLIERE

Veulent un grand génie à toucher ses beautés.

De l’autre qu’on eonnoît la traitable méthode Aux foiblesses d’un peintre aisément s’accommode.

La paresse de l’huile , allant avec lenteur ,

Du plus tardif génie attend la pesanteur.

Elle sait secourir , par le temps qu’elle donne ,

Les faux pas que peut faire un pinceau qui tâtonne ;

Et sur cette peinture on peut , pour faire mieux , Revenir , quand on veut , avec de nouveaux yeux.

Mais la fresque est pressante et veut sans complaisance Qu’un peintre s’accommode à son impatience ,

La traite à sa manière , et d’un travail soudain Saisisse le moment qu’elle donne à sa main.

La sévère rigueur de ce moment qui passe ,

Aux erreurs d’un pinceau ne fait aucune grâce ;

Avec elle il n’est point de retour à tenter,

Et tout au premier coup se doit exécuter, etc...

A cetle belle chaleur de Molière pour la fresque, pour la grande et dramatique peinture, pour celle-là même qui agit sur les masses prosternées dans les chapelles romaines, qui n’aimeroit reconnoître la sympathie naturelle au poète du drame, au poète de la multitude, à l’exécuteur soudain, véhément, de tant d’œuvres impérieuses aussi et pressantes? Dans les œuvres finies, au contraire, faites pour être vues de près, vingt fois remaniées et repolies, à la Miéris, à la Despréaux, à la La Bruyère, nous retrouvons la paresse de l’huile. L’allusion est trop directe pour que Molière n’y ait pas un peu songé. Cizeron-Rival , d’ordinaire exact , a dit d’après Brossette : « Au jugement de Despréaux (et autant que je puis me con- « noître en poésie, ce n’est pas son meilleur jugement), de tous les ou- « vrages de Molière, celui dont la versification est la plus régulière et la « plus soutenue, c’est le poème qu’il a fait en faveur du fameux Mignard, « son ami. Ce poème, disoit-il à M. Brossette, peut tenir lieu d’un traité « complet de peinture, et l’auteur y a fait entrer toutes les règles de cet « art admirable (et Despréaux ciloit les mêmes vers que nous avons don- •< nés plus haut). Remarquez, monsieur, ajoutoit Despréaux, que Molière « a fait, sans y penser, le caractère de ses poésies, en marquant ici la dif- " férence de la peinture à l’huile et de la peinture à fresque. Dans ce poème « sur la peinture, il atravaillé comme les peintres à l’huile, qui reprennent « plusieurs fois le pinceau pour retoucher et corriger leur ouvrage,

MOLIÈRE

« au lieu que dans ses comédies, où il falloit beaucoup d’action et de « mouvement, il préférait les brusques fiertés de la fresque à la paresse de « l'huile. » Ce jugement de Boileau a été fort contesté depuis Cizeron- Rival. M. Auger le mentionne comme singulier. Y au\enargues, qui est de l'avis de Fénelon sur la poésie de Molière, trouve ce poème du Val-de- Grace peu satisfaisant et préfère en général, comme peintre, La Bruyère au grand comique : prédilection de critique moraliste pour le modèle du genre. Vous êtes peintre à l’huile, M. de Vauvenargues ! Boileau, tout aussi intéressé qu’il étoit dans la question, se montre plus fermement judicieux. Non que j’admette que ce poème du Val-de-Grace soit bon et satisfaisant d’un bout à l’autre, ou que Molière ait modifié, ralenti sa manière en le composant. La poésie en est plus chaude que nette; elle tombe dans le technique et s’y embarrasse souvent en le voulant animer. Mais Boileau a bien mis le doigt sur le côté précieux du morceau. Boileau ,

reconnoissons - le , malgré ce qu'on a pu reprocher à ses réserves un peu fortes de l’Art poétique ou à son étonnement bien innocent et bien permis sur les rimes de Molière, fut souverainement équitable en tout ce qui concerne le poète son ami, celui qu'il appeloit le Contemplateur. Il le comprenoit et l’admiroit dans les parties les plus étrangères à luimême; il se plaisoit à être son complice dans le latin macaronique de ses plus folles comédies; il lui fournissoit les malignes étymologies grecques de l’Amour médecin; il mesurait dans son entier cette faculté multipliée, immense; et le jour où Louis XIV lui demanda quel étoit le plus rare

MOLIERE

des grands écrivains qui auraient honoré la France durant son règne, le juge rigoureux n’hésita pas et répondit : « Sire, c'est Molière. » — « Je ne .< le croyois pas, répliqua Louis XIV; mais vous vous y connoissez mieux « que moi. »

On a loué Molière de tant de façons, comme peintre des mœurs et de la vie humaine, que je veux indiquer surtout un côté qu’on a trop peu mis en lumière, ou plutôt qu’on a méconnu. Molière, jusqu’à sa mort, fut en progrès continuel dans la poésie du comique. Qu’il ait été en progrès dans l’observation morale et ce qu’on appelle le haut comique, celui du Misanthrope , du Tartufe et des Femmes savantes, le fait est trop évident, et je n’y insiste pas. Mais autour, au travers de ce développement, où la raison de plus en plus ferme, l'observation de plus en plus mûre , ont leur part, il faut admirer ce surcroît toujours montant et bouillonnant de verve comique, très folle, très riche, très inépuisable, que je distingue fort, quoique la limite soit malaisée à définir, de la farce un peu bouffonne et de la lie un peu scarronesque où Molière trempa au début. Que dirai-je? c’est la distance qu’il y a entre la prose du Roman comique et tel chœur d’Aristophane ou certaines échappées sans fin de Rabelais. Le génie de l’-irOnique et mordante gaîté a son lyrique aussi, ses purs ébats, son rire étincelant, redoublé, presque sans cause en se prolongeant, désintéressé du réel, comme une flamme folâtre qui voltige de plus belle après que la combustion grossière a cessé, — un rire des dieux, suprême, inextinguible. C’est ce que n'ont pas senti beaucoup d’esprits de goût, Voltaire, Vauvenargues et autres, dans l’appréciation de ce qu'on a appelé les dernières farces de Molière. M. de Schlegel aurait dû le mieux sentir; lui qui célèbre mystiquement les poétiques fusées finales de Calderon, il aurait dû ne pas rester aveugle à ces fusées, pour le moins égales, d’éblouissante gaîté, qui font aurore à l’autre pôle du monde dramatique. 11 a bien accordé à Molière d’avoir le génie du burlesque, mais en un sens prosaïque, comme il eût fait à Scarron, et en préférant de beaucoup le génie fantastique et poétique du comédien Legrand. M. de Schlegel gardoit-il rancune à Molière pour le trait innocent du pédant Caritidès sur les Allemands d’alors, grands inspectateurs d'inscriptions et enseignes? Quoi qu’on ait dit, Monsieur de Pourceaugnac, le Bourgeois-Gentilhomme, le Malade imaginaire , attestent au plus haut point ce comique jaillissant et imprévu qui, à sa manière, rivalise en fantaisie avec le Songe d’une nuit d’été et la Tempête. Pourceaugnac, M. Jourdain, Argan, c'est le côté deSganarelle continué, mais plus poétique, plus dégagé de la farce du Barbouillé , plus enlevé souvent par-delà le réel. Molière, forcé pour les divertissements

MOLIERE

de cour de combiner ses comédies avec des ballets, en vint à déployer, à déchaîner dans ces danses de commande les chœurs bouffons et pétulants des avocats, des tailleurs, des Turcs, des apothicaires; le génie se fait de chaque nécessité une inspiration. Cette issue une fois trouvée, l’imagination inventive de Molière s’y précipita. Les comédies à ballets dont nous parlons n’étoient pas du tout, qu’on se garde de le croire, des concessions au gros public, des provocations directes au rire du bourgeois, bien que ce rire y trouvât son compte; elles furent imaginées plutôt à l’occasion des fêtes de la cour. Mais Molière s’y complut bien vite et s’y exalta comme éperdument; il fit même des ballets et intermèdes au Malade imaginaire , de son propre mouvement, et sans qu’il y eût pour cette pièce destination de cour ni ordre du roi. Il s’y jetoit d’ironie à la fois et de gaîté de cœur, le grand homme, au milieu de ses amertumes journalières, comme dans une âcre et étourdissante ivresse. Il y mourut en pleine crise et dans le son le plus aigu de cette saillie montée au délire. Or, maintenant, entre ces deux points extrêmes du Malade imaginaire ou de Pourceaugnac,et du Barbouillé , du Cocu imaginaire , par exemple, qu’on place successivement la charman te naïveté (expression de Boileau) de l’École des Femmes , de l’École des Maris, l’excellent et profond caractère de l’Avare , tant de personnages vrais, réels, ressemblant à beaucoup, et non copiés pourtant, mais trouvés, le sens docte, grave et mordant du Misanthrope , le Tartufe qui réunit tous les mérites par la gravité du ton encore, par l’importance du vice attaqué et le pressant des situations, les Femmes savantes enfin, le plus parfait style de comédie en vers, le troisième et dernier coup porté par Molière aux critiques de l’École des Femmes , à cette race des prudes et précieuses; qu’on marque ces divers points, et l’on aura toute l’échelle comique imaginable. De la farce franche et un peu grosse du début, on se sera élevé, en passant par le naïf, le sérieux , le profondément observé, jusqu’à la fantaisie du rire dans toute sa pompe et au gai sabbat le plus délirant.

Les Fourberies de Scapin, jouées entre le Bourgeois-Gentilhomme et l’École des Femmes , appartiennent-elles à cette adorable folie comique dont j’ai tâché de donner idée, ou retombent-elles par moments dans la farce un peu enfarinée et bouffonne, comme l’a pensé Boileau en son Art poétique? Je serois peut-être de ce dernier avis , sauf les conclusions trop générales qu’en tire le poète régulateur:

Etudiez la cour et connoissez la ville ;

1,’uue et l’autre est toujours en modèles fertile.

MOLIÈRE

an

C’est par-là que Molière , illustrant ses écrits ,

Peut-être de son art eut remporte le prix ,

Si , moins ami du peuple , en ses doctes peintures Il n’eilt pas fait souvent grimacer ses ligures ,

Quitté pour le bouffon l’agréable et le fin ,

Et sans honte à Térence allié Tabarin.

Dans ce sac ridicule où Scapin V enveloppe ,

Je ne recounois plus l’auteur du Misanthrope.

Quant aux restrictions reprochées et reproehables à Boileau en cet endroit, son tort est d’avoir trop généralisé un jugement qui, appliqué à Scapin, pourroit sembler vrai au pied de la lettre. Cette pièce est effectivement imitée en partie du Phormion de Térence , et en partie de la Francisquine de Tabarin. De plus , en lisant convenablement le vers

Dans ce sac ridicule où Scapin /'enveloppe 1

(car Molière en cette pièce jouoit le rôle de Géronte, et par conséquent il entroit en personne dans le sac ), on conçoit l’impression pénible que causoit à Boileau cette vue de l’auteur du Misanthrope , malade , âgé de près de cinquante ans et bâtonné sur le théâtre. Si nous eussions vu notre Talma à la scène dans la même situation subalterne, nous en aurions certes souffert. Je lis dans Cizeron-Rival le trait suivant qui éclaire et précise le passage de l’Art poétique : « Deux mois avant la mort de Mo- « lière, M. Despréaux alla le voir et le trouva fort incommodé de sa toux « et faisant des efforts de poitrine qui sembloient le menacer d’une fin pro- « chaîne. Molière, assez froid naturellement, fit plus d’amitié que jamais à « M. Despréaux. Cela l’engagea à lui dire : Mon pauvre monsieur Molière ,

« vous voilà dans un pitoyable état. La contention continuelle de votre « esprit, l’agitation continuelle de vos poumons sur votre théâtre, tout « enfin devroit vous déterminer à renoncer à la représentation. N’y a-t-il « que vous dans la troupe qui puisse exécuter les premiers rôles ? Con- « tentez-vous de composer, et laissez l’action théâtrale à quelqu’un de vos « camarades; cela vous fera plus d’honneur dans le public qui regardera « vos acteurs comme vos gagistes; vos acteurs d’ailleurs, qui ne sont pas « des plus souples avec vous, sentiront mieux votre supériorité. — Ah!

(I) Celle ingénieuse correction, qui, une fois faite, paroit si nécessaire et si simple, est de M. Daunou dans son excellent commentaire de Boileau.

MOLIÈRE

« monsieur, répondit Molière, que me dites-vous là? il y a un honneur « pour moi à ne point quitter. — Plaisant point d’honneur, disoit en soi- « même le satirique, qui consiste à se noircir tous les jours le visage pour « se faire une moustache de Sganarelle, et à dévouer son dos à toutes les « bastonnades de la comédie! Quoi! cet homme, le premier de notre ■< temps pour l’esprit et pour les sentiments d’un vrai philosophe, cet « ingénieux censeur de toutes les folies humaines, en a une plus ex- « traordinaire que celles dont il se moque tous les jours ! Cela montre « bien le peu que sont les hommes. » Boileau en effet ne conseilloit pas à Molière d’abandonner ses camarades ni d’abdiquer la direction, ce que le chef de troupe auroit pu refuser par humanité, comme on a dit, et par beaucoup d’autres raisons; il le pressoit seulement de quitter les planches : c’étoit le vieux comédien obstiné qui chez Molière ne vouloit pas. Boileau dut écrire , ce me semble, le passage de l’Art poétique sous l’impression qui lui resta du précédent entretien.

La postérité sent autrement; loin de les blâmer, on aime ces foiblesses et ces contradictions dans le poète de génie; elles ajoutent au portrait de Molière et donnent à sa physionomie un air plus proportionné à celui du commun des hommes. On le retrouve tel encore, et l’un de nous tous, dans ses passions de cœur, dans ses tribulations domestiques. Le comique Molière étoit né tendre et facilement amoureux, de même que le tendre

Racine étoit né assez caustique cl enclin à l’épigramme. Sans sortir des œuvres de Molière, on auroit des preuves de cette sensibilité, dans le penchant qu’il eut toujours au genre noble et romanesque, dans beaucoup de vers de Von durcie el de lu Princesse d'Élidc, dans ccs trois charmantes

MOLIÈRE

scènes de dépit amoureux, tant de la pièce de ce nom que du Tartufe et du Bourgeois-Gentilhomme , enfin dans la scène touchante d’Elvire voilée, au IVe acte de Don Juan. Plaute et Rabelais, ces grands comiques, offrent aussi, malgré leur réputation, des traces d’une faculté sensible, délicate, qu’on surprend en eux avec bonheur, mais Molière surtout; il y a tout un Térence dans Molière. En amitié, on n’auroit que de beaux traits à en dire; son sonnet sur la mort de l’abbé Lamothe-le-Yayer et la lettre qu’il y a jointe, honorent sa douleur; bien mieux que le lyrique Malherbe, il s’entendoit à pleurer avec un père. Je veux citer de Don Garde quelques vers de tendresse, desquels Racine eût pu être jaloux pour sa Bérénice :

Un soupir, un regard , une simple rougeur,

Un silence est assez pour expliquer un cœur.

Tout parle dans l’amour, et sur cette matière Le moindre jour doit être une grande lumière...

Oh ! que la différence est connue aisément De toutes ces faveurs qu’on fait avec étude ,

A celles où du cœur fait pencher l’habitude !

Dans les unes toujours on paroit se forcer ;

Mais les autres , hélas! se font sans y penser ,

Semblables à ces eaux si pures et si belles Qui coulent sans effort des sources naturelles.

Et dans les Fâcheux :

L’amour aime surtout les secrètes faveurs ;

Dans l’obstacle qu’on force il trouve des douceurs ,

Et le moindre entretien de la beauté qu’on aime ,

Lorsqu’il est défendu , devient grâce suprême.

Et dans la Princesse d’Élide , premier acte, première scène, ces vers qui expriment une observation si vraie sur les amours tardives, développées long-temps seulement après la première rencontre :

Ah ! qu’il est bien peu vrai que ce qu’on doit aimer,

Aussitôt qu’on le voit , prend droit de nous charmer,

Et qu’un premier coup-d’œil allume en nous les flammes Où le ciel en naissant a destiné nos âmes!

avec toute la tirade qui suit. — Or Molière, de complexion sensible à ce

MOLIÈRE

point et amoureuse, vers le temps où il peignoit le plus gaîment du monde Arnolphe dictant les commandements du mariage à Agnès, Molière, âgé de quarante ans lui-même (16G2), épousoit la jeune Armande Béjart, âgée de dix-sept ans au plus et sœur cadette de Madeleine '. Malgré sa passion pour elle et malgré son génie, il n’écliappa point au malheur dont il avoit donné de si folâtres peintures. Uon Garcie étoit moins jaloux que Molière; Georges Dandin et Sganarelle étoient moins trompés. A partir de la Princesse d’Êlide, où l’infidélité de sa femme commença de lui apparoître, sa vie domestique ne fut plus qu’un long tourment. Averti des succès qu’on attribuoità M. de Lauzun près d’elle, il en vint à une explication. Mademoiselle Molière, dans cette situation difficile, lui donna le change sur Lauzun en avouant une inclination pour M. deGuiche, et s’en tira, dit la chronique, par des larmes et un évanouissement.

(I) On a cVu long-temps que cetlc Béjart, femme de Molière, étoit tille naturelle et non sœur de l’autre Béjart; on l’a même cru du vivant de Molière , et depuis sans inter-

MOLIÈRE

Tout meurtri de sa disgrâce notre poète se remit à aimer Mademoiselle de Brie, ou plutôt il venoit s’entretenir près d’elle des injures de l’autre amour; Alceste est ramené à Élianthe par les rebuts de Célimène. Lorsqu’il donna le Misanthrope , Molière , brouillé avec sa femme , ne la voyoit plus qu’au théâtre, et il est difficile qu’entre elle, qui jouoit en effet Célimène, et lui, qui représentait Alceste, quelque allusion à leurs sentiments et à leurs situations réelles ne se retrouve pas. Ajoutez, pour compliquer les ennuis de Molière, la présence de l’ancienne Béjart, femme impérieuse, peu débonnaire, à ce qui semble. Le grand homme cheminoit entre ces trois femmes, aussi embarrassé parfois, comme le lui

ruplion , jusqu’à ce que M. Beffara découvrît de nos jours l’acte de mariage qui dérange celte parenté. M. Forlia d’Urban a essayé d’infirmer, non pas l’authenticité, mais ta valeur de cet acte, et au milieu de beaucoup de raisons, vaines , il a avancé quelques réflexions assez plausibles. Il est bien singulier, en effet, que tous les biographes de Molière, à partir de Grimarest, aient écrit, sans contradiction, qu’il avoit épousé la fille naturelle de la Béjart , sa première maîtresse. Mo ni fleuri adressa même à Louis XIV une i dénonciation contre l’illustre comique , l’accusant d’avoir épousé la fille après avoir vécu

MOLIÈRE

disoit agréablement Chapelle, que Jupiter au siège d’Ilion entre les trois déesses. Mais laissons parler sur ce chapitre domestique un contemporain du poète dans un récit fort peu authentique sans doute, assez vraisemblable pourtant de fond ou même de couleur, et à quoi, comme familiarité de détail , rien ne peut suppléer.

« Cependant ce ne fut pas sans se faire une grande violence que Molière « résolut de vivre avec sa femme dans cette indifférence. La raison la lui « faisoit regarder comme une personne que sa conduite rendoit indigne « des caresses d’un honnête homme. Sa tendresse lui faisoit envisager la « peine qu’il auroit de la voir, sans se servir des privilèges que donne le « mariage, et il y rêvoit un jour dans son jardin d’Auteuil, quand un de « ses amis nommé Chapelle, qui s’y venoit promener par hasard, l'aborda,

Chapelle.

avec la mère , et insinuant par-là qu’il avoit pu épouser sa propre fille : ce qui , dans tous les cas, seroit invinciblement réfutable par les dates. Louis XIV 11e répondit à ce déchaînement de la haine qu’en devenant parrain du premier enfant qu eut Molière. Certes, la plus directe justification que Molière put offrir au roi en cette circonstance , fut l’acte da son mariage et la preuve que les deux Béjart n’étoient que sœurs. Mais comment tous ceux qui ont écrit sur Molière, comment Grimarest , son principal biographe, qui écrivoit d’après Baron, comment les autres contemporains, Marcel, auteur présumé dune piemière Vie abrégée, l’auteur inconnu de Ici Fnmeuse Comédienne , Bayle, de Visé (pu contredit Grimarest sur plusieurs points , ont-ils ignoré cette façon dont Molière dut répondre? Comment une erreur aussi forte, sur une relation aussi rapprochée , a-t-elle fait autorité du temps de Molière , et meme auprès des personnes qui l’avoient beaucoup vu et pratiqué?... Et cependant , malgré la difficulté de l’explication , c’est bien à l’acte qu’il huit

crome.

MOLIERE

« et, le trouvant plus inquiet que de coutume, il lui en demanda plusieurs « fois le sujet. Molière, qui eut quelque honte de se sentir si peu de cons- « tance pour un malheur si fort à la mode, résista autant qu’il put; mais « il étoit alors dans une de ces plénitudes de cœur si connues par les gens « qui ont aimé; il céda à l’envie de se soulager et avoua de bonne foi à son « ami que la manière dont il étoit forcé d’en user avec sa femme étoit la « cause de cet abattement où il se trouvoit. Chapelle, qui croyoit être au- « dessus de ces sortes de choses, le railla sur ce qu’un homme comme « lui, qui savoit si bien peindre le foible des autres, tomboit dans celui « qu'il blâmoit tous les jours, et lui fit voir que le plus ridicule de tous « étoit d’aimer une personne qui ne répond pas à la tendresse qu’on a pour « elle. Pour moi, lui dit-il, je vous avoue que si j’étois assez malheureux « pour me trouver en pareil état , et que je fusse persuadé que la même « personne accordât des faveurs à d’autres, j’aurois tant de mépris pour « elle qu’il me guériroit infailliblement de ma passion. Encore avez-vous « une satisfaction que vous n’auriez pas si c’étoit une maîtresse, et la ■< vengeance, qui prend ordinairement la place de l’amour dans un cœur « outragé, vous peut payer tous les chagrins que vous cause votre épouse, « puisque vous n’avez qu’à l’enfermer ; ce sera un moyen assuré de vous « mettre l’esprit en repos.

« Molière, qui avoit écouté son ami avec assez de tranquillité, l’inter- « rompit afin de lui demander s’il n’avoit jamais été amoureux. Oui, lui « répondit Chapelle, je l’ai été comme un homme de bon sens doit l’être; « mais je ne me serais jamais fait une si grande peine pour une chose que « mon honneur m’auroit conseillé de faire, et je rougis pour vous de vous « trouver si incertain. — Je vois bien que vous n’avez encore rien aimé, ré- « pondit Molière, et vous avez pris la figure de l’amour pour l’amour « même. Je ne vous rapporterai point une infinité d’exemples qui vous « feraient connoître la puissance de cette passion; je vous ferai seule- « ment un récit fidèle de mon embarras , pour vous faire comprendre « combien on est peu maître de soi-même, quand elle a une fois pris sur « nous un certain ascendant, que le tempérament lui donne d’ordinaire. « Pour vous répondre donc sur la connoissance parfaite que vous dites « que j’ai du cœur de l’homme par les portraits que j’en expose tous les ■< jours, je demeurerai d’accord que je me suis étudié autant que j’ai pu « à connoître leur foible; mais si ma science m’a appris qu’on pouvoit « fuir le péril , mon expérience ne m’a que trop fait voir qu’il est impos- « siblc de l’éviter; j’en juge tous les jours par moi-même. Je suis né avec « les dernières dispositions à la tendresse, et comme j’ai cru que mes

MOLIÈRE

« efforts pourraient inspirer à ma femme, par l’habitude, des sentiments « que le temps ne pourrait détruire , je n’ai rien oublié pour y parvenir. « Comme elle étoit encore fort jeune quand je l’épousai , je ne m’aperçus

« pas de ses méchantes inclinations, et je me crus un peu moins mal- « heureux que la plupart de ceux qui prennent de pareils engagements. « Aussi le mariage ne ralentit point mes empressements ; mais je lui trou- « vai tant d’indifférence que je commençai à m’apercevoir que toute ma « précaution avoit été inutile et que ce qu’elle senloit pour moi étoit bien « éloigné de ce que j’avois souhaité pour être heureux, .le me lis à moi- « même ce reproche sur une délicatesse qui me sembloit ridicule dans « un mari , et j’attribuai à son humeur ce qui étoit un effet de son peu de « tendresse pour moi. Mais je n’eus que trop de moyens de m'apercevoir « de mon erreur, et la folle passion qu’elle eut, peu de temps après, pour

MOLIÈRE

« le comte de Guiche, fit trop de bruit pour me laisser dans cette tran- « quillité apparente. Je n’épargnai rien, à la première connoissance que « j’en eus, pour me vaincre moi-même, dans l’impossibilité que je trouvai « à la changer. Je me servis pour cela de toutes les forces de mon esprit; « j’appelai à mon secours tout ce qui pouvoit contribuer à ma consolation. « Je la considérai comme une personne de qui tout le mérite étoit dans « l’innocence, et qui par cette raison n’en conservoit plus depuis son in- « fidélité. Je pris dès lors la résolution de vivre avec elle comme un hon- « néte homme qui a une femme coquette, et qui est bien persuadé, quoi « qu’on puisse dire, que sa réputation ne dépend point de la mauvaise « conduite de son épouse; mais j’eus le chagrin de voir qu’une personne « sans beauté , qui doit le peu d’esprit qu’on lui trouve à l’éducation que « je lui ai donnée, détruisoit en un moment toute ma philosophie. Sa pré- « sence me fit oublier mes résolutions, et les premières paroles qu’elle « me dit pour sa défense me laissèrent si convaincu que mes soupçons « étoient mal fondés que je lui demandai pardon d’avoir été si crédule. « Cependant mes bontés ne l’ont point changée. Je me suis donc déter- « miné de vivre avec elle comme si elle n’étoit pas ma femme; mais si « vous saviez ce que je souffre, vous auriez pitié de moi. Ma passion est « venue à tel point qu’elle va jusqu’à entrer avec compassion dans ses in- « térêts. Et quand je considère combien il m’est impossible de vaincre « ce que je sens pour elle, je me dis en même temps qu’elle a peut-être « une même difficulté à détruire le penchant qu’elle a d’être coquette, et « je me trouve plus dans la disposition de la plaindre que de la blâmer. « Vous me direz sans doute qu’il faut être poète pour aimer de cette ma- « nière; mais pour moi, je crois qu’il n’y a qu’une sorte d’amour et que -< les gens qui n’ont point senti de semblables délicatesses n’ont jamais « aimé véritablement. Toutes les choses du monde ont du rapport avec « elle dans mon cœur. Mon idée en est si fort occupée que je ne sais « rien en son absence qui m’en puisse divertir. Quand je la vois, une « émotion et des transports qu’on peut sentir, mais qu’on ne sauroit dire, « m’ôtent l’usage de la réflexion; je n’ai plus d’yeux pour ses défauts, il « m’en reste seulement pour tout ce qu’elle a d’aimable '. N’est-ce pas là

(1) Les mêmes sentiments se retrouvent exprimés par des termes presque semblables dans la bouche d’ Alceste :

Mais avec tout cela quoi que je puisse faire.

Je confesse mon foible, elle a l’art de me plaire;

J’ai beau voir ses défauts et j’ai beau l’en blâmer,

T'.n dépit qu’on en ait, elle se fait aimer.

MOLIÈRE

« le dernier point de folie, et n’admirez-vous pas que tout ce que j’ai de « raison ne sert qu’à me faire connoitre ma foiblesse, sans en pouvoir « triompher 1 P — Je vous avoue à mon tour, lui dit son ami, que vous « êtes plus à plaindre que je ne pensois, mais il faut tout espérer du « temps. Continuez cependant à faire vos efforts ; ils feront leur effet lors- « que vous y penserez le moins; pour moi, je vais faire des vœux afin que « vous soyez bientôt content. Il se retira et laissa Molière, qui rêva encore « fort long-temps aux moyens d’amuser sa douleur. »

Cette touchante scène se passoit à Auteuil, dans ce jardin plus célèbre par une autre aventure que l’imagination classique a brodée à l’infini , qu’Andrieux a fixée avec goût, et dont la gaîté convient mieux à l’idée commune qu’éveille le nom de Molière. Je veux parler du fameux souper

(t) Ainsi encore , au cinquième acte, Alceste dit a Éliante et à Phihnte :

Vous voyez ce que peut une iudigne tendresse.

Et je vous fais tons deux témoins de ma foiblesse, etc.

cl tout ce qui suit.

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o», pendant que l’amphitryon malade gardoit la chambre, Chapelle fit si bien les honneurs de la cave et du festin, que tous les convives, Despréaux en tête, couroient se noyer à la Seine de gaîté de cœur, si Molière, amené par le bruit, ne les avoit persuadés de remettre l’entreprise au lendemain, à la clarté des cieux. Notez que cette joyeuse histoire n’a eu tant de vogue que parce que le nom populaire de notre grand comique s'y mêle et l’anime. Le nom littéraire de Boileau n’auroit pas suffi pour la vulgariser à ce point ; on ne va pas remuer de la sorte des anecdotes sur Racine. Ces espèces de légendes n’ont cours qu’à l’occasion de poètes vraiment populaires. C’est aussi à un retour par eau de la maison d’Auteuil qu’eut lieu entre Molière et Chapelle l’aventure du minime. Chapelle, resté pur gassendistepar souvenir de collège, comme quelque ancien barbiste de nosjours qui, buveur et paresseux, est resté fidèle aux vers latins, Chapelle disputoit à tue-tête dans le bateau sur la philosophie des atomes, et Molière lui nioit vivement cette philosophie, en ajoutant toutefois, dit l’histoire : Passe pour la morale! Or, un religieux se trouvoit là, qui paroissoit attentif au différend, et qui, interpellé tour-à-tour par l’un et par l’autre, lâchoit de temps en temps un hum! du ton d’un homme qui en dit

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moins qu’il ne pense ; les deux amis attendoient sa décision. Mais en arrivant devant les Bons-Hommes, le religieux demanda à être mis à terre et prit sa besace au fond du bateau; ce n’étoit qu’un moine mendiant. Son hum! discret et lâché à propos l’avoit fait juger capable , « Voyez, petit « garçon, dit alors Molière à Baron enfant qui étoit là, voyez ce que fait « le silence quand il est observé avec conduite. »

Quant à la scène sérieuse, mélancolique, du jardin, entre Chapelle et Molière, que nous avons donnée, Grimarest la raconte à peu près dans les mêmes termes, mais il y fait figurer le physicien Rohault au lieu de Chapelle. Il est très possible que Molière ait parlé à Rohault de ses chagrins dans le même sens qu’à son autre ami ; mais on est tenté plus volontiers d’accueillir la version précédente, bien qu’elle fasse partie d’un libelle scandaleux (la Fameuse Comédienne ) publié contre la veuve de Molière, la Guérin, qui, comme tant de veuves de grands hommes, s’étoit remariée peu dignement. On trouve dans ce même écrit, qui ne semble pas, du reste, dirigé contre Molière lui-même, d’étranges détails racontés en passant sur sa liaison première avec le jeune Baron, — Baron qui jouoit alors Myrtil dans Mélicerte. La pensée se reporte involontairement à certains sonnets de Shakspeare. Mais ignorons, repoussons pour Molière ce que dément tout d’abord son génie, si franc du collier , comme la duchesse palatine d’Orléans le disoit de Louis XIV, et ce que dans Shakspeare au moins on peut tenter d’expliquer honorablement et d’idéaliser.

Si Molière n’a pas laisséde sonnets, à la façon de quelques grands poètes, sur ses sentiments personnels, ses amours, ses douleurs, en a-t-il transporté indirectement quelque chose dans ses comédies? et en quelle mesure l’a-t-il fait? On trouve dans sa vie, par M. Taschereau, plusieurs rapprochements ingénieux des principales circonstances domestiques avec les endroits des pièces qui peuvent y correspondre. « Molière, disoit La « Grange , son camarade et le premier éditeur de ses œuvres complètes , « Molière faisoit d’admirables applications dans ses comédies, où l'on peut « dire qu’il a joué tout le monde, puisqu’il s’y est joué le premier, en plu- « sieurs endroits, sur les affaires de sa famille, et qui regardoient ce qui se « passoit dans son domestique; c’est ce que ses plus particuliers amis ont « remarqué bien dès fois. » Ainsi, au troisième acte du Bourgeois-Gentilhomme, Molière a donné un portrait ressemblant de sa femme; ainsi, dans la scène première de l’Impromptu de Versailles s il place un trait piquant sur la date de son mariage; ainsi, dans la cinquième scène du second acte de l’Avare, il se raille lui-même sur sa fluxion et sa loux; ainsi encore, dans l’Avare, il accommode au rôle de La flèche la marche boiteuse deBejart aîné,

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comme il avoit attribué au Jodelet des Précieuses la pâleur de visage du comédien Brécourt. Il est infiniment probable qu’il a songé dans Arnolphe, dans Alceste, à son âge, à sa situation, à sa jalousie, et que sons le travestissement d’Argan il donne cours à son antipathie personnelle j contre la Faculté. Mais une distinction essentielle est à faire, et l’on ne sauroit trop la méditer parce qu’elle touche au fond même du génie dramatique. Les traits précédents ne portent que sur des conformités assez j vagues et générales ou sur de très simples détails, et en réalité aucun des personnages de Molière n’est lui. La plupart même de ces traits tout-àl’heure indiqués ne doivent être pris que pour des artifices et de menus à-pi’opos de l’acteur excellent, ou pour quelqu’une de ces confusions passagères entre l’acteur et le personnage, familières aux comiques de tous les temps et qui aident au rire. Il n’en faut pas dire moins de ces prétendues copies que Molière auroit faites de certains originaux. Alcéste seroit le portrait de M. de Montausier, le Bourgeois-gentilhomme celui de Rohault, l’Avare celui du président de Bercy; que sais-je? ici c’est le comte de Grammont, là le duc de LaFeuillade, qui fait les frais de la pièce.

Les Dangeau, les Tallemant, les Guy-Patin, les Gizeron-Rival , ces amateurs d'ana , donnent là-dedans avec un zèle ingénu et nous tiennent au

courant de leurs découvertes anecdotiques sans nombre; tout cela est futile. Non, Alceste n’est pas plus M. de Montausier qu’il n’est Molière, qu’il n’est Despréaux, dont il reproduit également quelque trait. Non, le chasseur même des Fâcheux n’est pas tout uniment M. de Soyecourt, et Trissotin n’est l’abbé Cotin qu’un moment. Les personnages de Molière, en un mot, ne sont pas des copies, mais des créations. Je crois à ce que dit Molière des prétendus portraits dans son Impromptu de Versailles , mais par des raisons plus radicales que celles qu’il donne. Il y a des traits à l’infini chez Molière, mais pas ou peu de portraits. La Bruyère et les peintres critiques font des portraits. Patiemment, ingénieusement, ils collationnent les observations, et, en face d’un ou de plusieurs modèles, ils reportent sans cesse sur leur toile un détail à côté d’un autre. C’est la différence d’Onuphre à Tartufe; La Bruyère qui critique Molière ne la j sentoit pas. Molière, lui, invente, engendre ses personnages, qui ont bien çà et là des airs de ressembler à tels ou tels, mais qui, au total, ne sont qu’eux-mêmes. L’entendre autrement, c’est ignorer ce qu’il y a de mul- ! tiple et de complexe dans cette mystérieuse physiologie dramatique dont l’auteur seul a le secret. Il peut se rencontrer quelques traits d’emprunt dans un vrai personnage comique, mais entre cette réalité copiée un moment, puis abandonnée, et l’invention, la création, qui la continue,

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qui la porte, qui la transfigure, la limite est insaisissable. Le grand nombre superficiel salue au passage un trait de sa connoissance et s’écrie: « C’est le portrait de tel homme. » On attache pour plus de commodité une étiquette connue à un personnage nouveau. Mais véritablement l’auteur seul sait jusqu’où va la copie et où l’invention commence; seul il distingue la ligne sinueuse, la jointure plus savante et plus divinement accomplie que celle de l’épaule de Pélops.

Dans cette famille d’esprit qui compte, en divers temps et à divers rangs, Cervantes, Rabelais, Le Sage, Fielding, Beaumarchais et Walter

Cervantes.

Scott, Molière est, avec Shakspeare, l’exemple le plus complet de la faculté dramatique, et, à proprement parler, créatrice, que je voudrois exactement déterminer. Shakspeare a de plus que Molière les touches pathétiques et les éclats du terrible: Macbeth, le roi Lear, Ophélie; mais Molière

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rachète à certains égards cette perte par le nombre, la perfection, la contexture profonde et continue de ses principaux caractères. Chez tous ces grands hommes évidemment, chez Molière plus évidemment encore, le °énie dramatique n’est pas une extension, un épanouissement au dehors d'une faculté lyrique et personnelle, qui, partant de ses propres sentiments intérieurs, travailleroit à les transporter et à les faire revivre le plus possible sous d’autres masques (Byron dans ses tragédies), pas plus que ce n’est l’application pure et simple d’une faculté d’observation critique , analytique , qui relèveroit avec soin dans des personnages de sa composition les traits épars qu’elle auroit rassemblés (Gresset dans le Méchant). Il y a toute une classe de dramatiques véritables qui ont quelque chose de lyrique, en un sens, ou de presque aveugle dans leur inspiration, un échauffement qui naît d’un vif sentiment actuel et qu’ils communiquent directement «à leurs personnages. Molière disoit du grand Corneille :

« Il a un lutin qui vient de temps en temps lui souffler d’excellents vers « et qui ensuite le laisse là en disant: Voyons comme il s’en tirera quand « il sera seul; et il ne fait rien qui vaille, et le lutin s’en amuse. » N’estce pas dans ce même sens, et non dans celui qu’a supposé Voltaire, que Richelieu reprochoit à Corneille de n’avoir pas l'esprit de suite? Corneille,

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en effet, Crébillon, Schiller, Ducis, le vieux Marlowe, sont ainsi sujets à des lutins, à des émotions directes et soudaines, dans les accès de leur veine dramatique. Us ne gouvernent pas leur génie selon la plénitude et la suite de la liberté humaine. Souvent sublimes et superbes, ils obéissent à je ne sais quel cri de l’instinct et à une noble chaleur de sang, comme les animaux généreux, lions ou taureaux; ils ne savent pas bien ce qu’ils font. Molière, comme Sliakspeare, le sait; comme ce grand devancier, il se meut, on peut le dire, dans une sphère plus librement étendue, et par cela supérieure, se gouvernant lui-même, dominant son feu, ardent à l’œuvre, mais lucide dans son ardeur. Et sa lucidité, néanmoins, sa froideur habituelle de caractère au centre de l’œuvre si mouvante, n’aspiroit en rien à l’impartialité calculée et glacée, comme on l’a vu de Goethe, le Talleyrand de l’art : ces raffinements critiques au sein de la poésie n’étoient pas alors inventés. Molière et Shakspeare sont de la race primitive, deux frères, avec cette différence, je me le figure, que dans la vie commune Shakspeare, le poète des pleurs et de l’effroi, développoit volontiers une nature plus riante et plus heureuse, et que Molière, le comique réjouissant, se laissoit aller à plus de mélancolie et de silence.

Le génie lyrique, élégiaque, intime, personnel ( je voudrais lui donner tous les noms plutôt que celui de subjectif , qui sent trop l’école), ce génie qui est l’antagoniste-né du dramatique , se chante , se plaint , se raconte et se décrit sans cesse. S’il s’applique au dehors , il est tenté à chaque pas de se mirer dans les choses, de se sentir dans les personnes, d’intervenir et de se substituer partout en se déguisant à peine; il est le contraire de la diversité. Molière, en son épître à Mignard, a dit du dessin des physionomies et des visages :

Et c’est là qu’un grand peintre , avec pleine largesse ,

D’une féconde idée étale la richesse ,

Taisant briller partout de la diversité Et ne tombant jamais dans un air répété ;

Mais un peintre commun trouve une peine extrême A sortir dans ses airs de l’amour de soi-même ;

De redites sans nombre il fatigue les yeux ,

Et plein de son image , il se peint en tous lieux.

Notre poète caractérisoit, sans y songer, le génie lyrique qui, du reste, n’étoit pas développé et isolé de son temps comme depuis. La Fontaine,

qui en avoit de naïves effusions, y associoit une remarquable faculté dramatique qu’il mit si bien en jeu dans ses fables. Racine, génie admirablement heureux et proportionné, capable de tout dans une belle mesure, auroit excellé à se chanter, à se soupirer et à se décrire, si ç’ avoit été la mode alors, de même qu’en se tournant à la réalité du dehors, il auroit excellé au portrait, à l’épigramme fine et à la raillerie, comme cela se voit par la lettre à l’auteur des Imaginaires. Les Plaideurs trahissent en lui la vocation la plus opposée à celle d'Eslher. Son principal talent naturel étoit pourtant, je le crois, vers l’épanchement de l’élégie; mais on ne peut trop le décider, tant il a su convenablement s’identifier avec ses nobles personnages , dans la région mixte , idéale et modérément dramatique, où il se déploie à ravir.

Une marque souveraine du génie dramatique fortement caractérisé, c’est, selon moi, la fécondité de production, c’est le maniement de tout un monde qu’on évoque autour de soi et qu'on peuple sans relâche. J’ai cherché à soutenir ailleurs que chaque esprit sensible, délicat et attentif, peut faire avec soi-même, et moyennant le souvenir choisi et réfléchi de ses propres situations, un bon roman, mais un seul; j’en dirai presque autant du drame. On peut faire jusqu’à un certain point une bonne comédie, un bon drame, en sa vie; témoins Gresset et Piron. C’est dans la récidive, dans la production facile et infatigable, que se déclare le don dramatique. Tous les grands dramatiques , quelques-uns même fabuleux

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