‹ ŒuvresChapitre 2 sur 629 · MO LIE HE · texte numérisé non relu

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en cela , ont montré cette fertilité primitive de génie , une fécondité digne des patriarches. Voilà bien la preuve du don, de ce qui n’est pas explicable par la seule observation sagace, par le seul talent de peindre, de cette faculté magique de certains hommes qui, enfants, leur fait jouer des scènes, imiter, reproduire et inventer des caractères avant presque d’en avoir observé; qui plus tard, quand la connoissance du monde leur est venue, réalise à leur gré des originaux en foule, qu’on reconnoîtpour vrais sans les pouvoir confondre avec aucun des êtres déjà existants, l’inventeur s’effaçant et se perdant lui-même dans cette foule bruyante, comme un spectateur obscur. Le grand critique allemand Tieck a essayé de discerner la personne de Shakspeare dans quelques profils secondaires de ses drames, dans les Horatio, les Antonio, aimables et heureuses figures. On a cru voir ainsi la physionomie bienveillante de Scott dans les Mordaunt Morton et autres personnages analogues de ses romans. On ne peut même en conjecturer autant pour Molière.

Mademoiselle Poisson, femme du comédien de ce nom, a donné de Molière le portrait suivant1, que ceux qu’a laissés Mignard ne démentent pas pour les traits physiques, et qui satisfait l’esprit par l’image franche qu’il suggère : « Molière, dit-elle, n’étoit ni trop gras ni trop maigre; il « avoit la taille plus grande que petite, le port noble, la jambe belle; il « marchoit gravement, avoit l’air très sérieux, le nez gros, la bouche « grande, les lèvres épaisses, le teint brun, les sourcils noirs et forts, et « les divers mouvements qu’il leur donnoit lui rendoient la physionomie « extrêmement comique. A l’égard de son caractère, il étoit doux, com- « plaisant, généreux; il aimoit fort à haranguer, et, quand il lisoit ses « pièces aux comédiens , il vouloit qu’ils y amenassent leurs enfants , pour « tirer des conjectures de leurs mouvements naturels. » Ce qui apparolt en ce peu de lignes de la mâle beauté du visage de Molière m’a rappelé ce que Tieck raconte de la face tout humaine de Shakspeare. Shakspeare, jeune, inconnu encore, attendoit dans la chambre d’une auberge l’arrivée de lord Southampton qui alloit devenir son protecteur et son ami. Il écoutoit en silence le poète Marlowe qui s’abandonnoit à sa verve bruyante sans prendre garde au jeune inconnu. Lord Southampton, étant arrivé dans la ville, dépêcha son page à l’hôtellerie. «Tu vas aller, lui dit-il en l’envoyant, dans la chambre commune; là, regarde attentivement tous les visages : les uns, remarque-le bien, te paraîtront ressembler à des figures d’animaux moins nobles, les autres à des figures d'animaux plus

(I) Mercure rie France, niai 1710.

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nobles; clierche toujours jusqu’à ce que tu aies rencontré un visage qui ne te paroisse ressembler à rien autre qu’à un visage humain. C’est là l’homme que je cherche; salue-le de ma part et amène-le-moi. »Et le jeune page s’empressa d’aller, et, en entrant dans la chambre commune, il se mit à examiner les visages; et après un lent examen, trouvant le visage du poète Marlovve le plus beau de tous, il crut que c’étoit l’homme, et il l’amena à son maître. La physionomie de Marlovve, en effet , ne manquoit pas de ressemblance avec le front d’un noble taureau, et le page, comme un enfant qu'il étoit encore, en avoit été frappé plus que de toute autre. Mais lord Soutliampton lui fit ensuite remarquer son erreur et lui expliqua comment le visage humain et proportionné de Shakspeare, qui frappoit peut-être moins au premier abord, étoit pourtant le plus beau. Ce que Tieck a dit là si ingénieusement des visages , il le veut dire surtout, on le sent, de intérieur des génies.

Shakspeare.

Molière ne séparoit pas les œuvres dramatiques de la représentation qu’on en faisoit, et il n’étoit pas moins directeur et acteur excellent qu’admirable poète. Il aimoit , avons-nous dit , le théâtre , les planches , le public; il tenoit à ses prérogatives de directeur, à haranguer en certains cas solennels, à intervenir devant le parterre parfois orageux. On îaconte qu un jour il apaisa par sa harangue MM. les mousquetaires

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furieux de ce qu’on leur avoit supprimé leurs entrées. Comme acteur, ses contemporains s’accordent à lui reconnoître une grande perfection dans le jeu comique, mais une perfection acquise à force d’étude et de volonté, a La nature, dit encore mademoiselle Poisson, lui avoit refusé « ees dons extérieurs si nécessaires au théâtre, surtout pour les rôles « tragiques. Une voix sourde, des inflexions dures, une volubilité de « langue qui précipitait trop sa déclamation , le rendoient de ce côté fort « inférieur aux acteurs de l’hôtel de Bourgogne. Il se rendit justice et se « renferma dans un genre où ses défauts étoient plus supportables. Il eut « même bien des difficultés pour y réussir et ne se corrigea de cette volu- « bilité si contraire à la belle articulation que par des efforts continuels « qui lui causèrent un hoquet qu’il a conservé jusqu’à la mort et dont il « savoit tirer parti en certaines occasions. Pour varier ses inflexions, il a mit le premier en usage certains tons inusités, qui le firent d’abord a accuser d’un peu d’affectation, mais auxquels on s’accoutuma. Nona seulement il plaisoit dans les rôles de Mascarillc, de Sganarelle, a d’Hali, etc. , etc. ; il excelloit encore daus les rôles de haut comique, tels « que ceux d’Arnolplie, d’Orgon, d’Harpagon. C’est alors que par la vé- « rité des sentiments, par l'intelligence des expressions et par toutes les « finesses de l'art, il séduisoit les spectateurs au point qu’ils ne distin-

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« guoient plus le personnage représenté d’avec le comédien qui le repré- « sentoit. Aussi se chargeoit-il toujours des rôles les plus longs et les plus « difficiles. » Tous les contemporains, deVisé, Segrais, sont unanimes sur ce succès prodigieux obtenu par Molière dès qu’il consentoit à déposer la couronne tragique de laurier pour laquelle il avoit un foible. Dans cequ’on appelleles rôles d manteau où il jouoit, le seul Grandmesnil peut-être l’a égalé depuis. Mais dans le tragique aussi, sa direction, si ce n’est son exécution, étoit parfaite. La lutte qu’il soutint avec l’hôtel de Bourgogne, et dont l'Impromptu de Versailles constate plus d’un détail piquant, n’est autre que celle du débit vrai contre l’empliase déclamatoire, de la nature contre l'école. Mascarille, dans les Précieuses , se moque des comédiens ignorants qui récitent comme l’on parle; Molière etsatroupe éloient de ceux-ci. On croiroit dans V Impromptu entendre les conseils de notre Talma sur Nicomède. Comme Talma encore, Molière étoit grand et somptueux en manière de vivre , riche à trente mille livres de revenu , qu’il dépensoit amplement en libéralités, en réceptions, en bienfaits. Son domestique ne se bornoit pas a celte bonne Laforest , confidente célèbre de ses vers , et les gens de

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qualité, à qui il rendoit volontiers leurs régals , ne trouvoient nullement chez lui un ménage bourgeois et à la Corneille. Il habitoit, dans la dernière partie de sa vie, une maison de la rue de Richelieu , à la hauteur et en face de la rue Traversière, vers le n° 34 d’aujourd’hui.

Molière, arrivé à l’âge de quarante ans, au comble de son art, et, ce semble, de la gloire, affectionné du roi , protégé et recherché des plus grands, mandé fréquemment par M. Je Prince, allant chez M. de La Rochefoucauld lire les Femmes Savantes et chez le vieux cardinal de Retz lire le Bourgeois-Gentilhomme , Molière, indépendamment de ses désaccords domestiques, étoit-il, je ne dis pas heureux dans la vie, mais satisfait de sa position selon le monde ? on peut affirmer que non. Éteignez, atténuez, déguisez le fait sous toutes les réserves imaginables; malgré l’éclat du talent et de la faveur, il restoit dans la condition de Molière quelque chose dont il souffroit. Il souffroit de manquer parfois d’une certaine considération sérieuse, élevée; le comédien en lui nuisoit au poète. Tout le monde rioit de ses pièces, mais tous ne les estimoient pas assez; trop de gens ne le prenoient, il le sentoit bien, que comme le meilleur sujet de divertissement :

Molière avec Tartufe y doit jouer son rôle.

On le faisoit venir pour égayer ce bon vieux cardinal, pour l'émoustiller un peu; Mme de Sévigné en parle sur ce ton. Chapelle l’appeloit grand homme , mais ses amis considérables, et Boileau le premier, regrettoient en lui le mélange du bouffon. On voit, après sa mort, de Visé, dans une lettre à Grimarest, contester le monsieur à Molière; et à son convoi, une femme du peuple à qui l’on demandoit quel étoit ce mort qu’on enterroit : « Eh! répondit-elle, c’est ce Molière. » Une autre femme qui étoit à sa fenêtre et qui entendit ce propos, s’écria: « Comment, malheureuse! il est bien monsieur pour toi.» — Molière, observateur clairvoyant et inexorable comme il étoit, devoit ne rien perdre de mille chétives circonstances qu’il dévoroit avec mépris. Certains honneurs même le dédommageoient médiocrement, et parfois le flattoient assez amèrement, je pense, comme, par exemple, l’honneur de faire, en qualité de domestique, le lit de Louis XIV. Lorsque Louis XIV encore, pour fermer la bouche aux calomnies, étoit parrain avec la duchesse d’Orléans du premier enfant de Molière, et couvroit ainsi le mariage du comédien de son manteau

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fleurdelisé; lorsqu'en une autre circonstance il le faisoit asseoir à sa table,

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et disoit tout haut, eu lui servant une aile de son cn-cas-de-nuil : « Me « voilà occupé de faire manger Molière, que mes officiers ne trouvent « pas assez bonne compagnie pour eux, » le fier offensé étoit-il et demeuroit-il aussi touché de la réparation que de l’injure ? Vauvenargues, dans son dialogue de Molière et d’un jeune homme, a fait exprimer au poètecomédien, d'une manière touchante et grave, ce sentiment d’une position incomplète. 11 aura pris l’idée de ce dialogue dans un entretien réel, rapporté par Grimarest, et où le poète dissuada un jeune homme qui le venoit consulter sur sa vocation pour le théâtre.

Dix mois avant sa mort, Molière, par la médiation d’amis communs , s’étoit rapproché de sa femme qu’il aimoit encore , et il étoit même devenu père d’un enfant qui ne vécut pas. Le changement de régime, causé par cette reprise de vie conjugale, avoit accru son irritation de poitrine. Deux mois avant sa mort, il reçut cette visite de Boileau dont nous avons parlé. Le jour de la quatrième représentation du Malade imaginaire , Molière se sentit plus indisposé que de coutume; mais je laisse parler Grimarest, qui a dû tenir de Baron les détails de la scène, et dont la naïveté plate me semble préférable sur ce point à la correction plus concise de ceux qui l’ont reproduit. Ce jour-là donc « Molière, se trouvant tour- « menté de sa fluxion beaucoup plus qu’à l’ordinaire, fit appeler sa femme, « à qui il dit, en présence de Baron : Tant que ma vie a été mêlée égale- « ment de douleur et de plaisir, je me suis cru heureux; mais aujour- « d’hui que je suis accablé de peines sans pouvoir compter sur aucuns mo- « ments de satisfaction et de douceur, je vois bien qu’il me faut quitter « la partie; je ne puis plus tenir contre les douleurs et les déplaisirs, qui « ne me donnent pas un instant de relâche. Mais, ajouta-t-il en réflé- « chissant, qu’un homme souffre avant que de mourir! Cependant je sens « bien que je finis. — La Molière et Baron furent vivement touchés du dis- « cours de M. de Molière, auquel ils ne s’attendoient pas, quelque incom- « modé qu’il fût. Ils le conjurèrent, les larmes aux yeux, de ne point *< jouer ce jour-là et de prendre du repos pour se remettre. — Comment « voulez-vous que je fasse, leur dit-il? il y a cinquante pauvres ouvriers « qui n’ont que leur journée pour vivre; que feront-ils si l'on ne joue « pas? Je me reprocherais d’avoir négligé de leur donner du pain un seul « jour, le pouvant faire absolument. — Mais il envoya chercher les comé- <* diens à qui il dit que, se sentant plus incommodé que de coutume, il ne « jouerait point ce jour-là s’ils n’étoient prêts à quatre heures précises « pour jouer la comédie. Sans cela, leur dit-il, je ne puis m’y trouver, et a vous pourrez rendre l’argent. Les comédiens tinrent les lustres allu-

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« mes , et la toile levée , précisément à quatre heures. Molière représenta « avec beaucoup de difficulté, et la moitié des spectateurs s’aperçurent « qu’en prononçant jura, dans la cérémonie du Malade imaginaire, il lui « prit une convulsion. Ayant remarqué lui-même que l’on s’en étoit « aperçu, il se fit un effort et cacha par un ris forcé ce qui venoit de lui « arriver.

« Quand la pièce fut finie, il prit sa robe-de-chambre et fut dans la loge « de Baron, et il lui demanda ce que l’on disoit de sa pièce. M. Baron lui « répondit que ses ouvrages avoient toujours une heureuse réussite à les « examiner de près, et que plus on les représentoit, plus on les goûtoit. « Mais, ajouta-t-il, vous me paroissez plus mal que tantôt. — Cela est vrai, a lui répondit Molière, j’ai un froid qui me tue. — Baron, après lui avoir « touché les mains, qu’il trouva glacées, les lui mit dans son manchon « pour les réchauffer; il envoya chercher ses porteurs pour le porter a promptement chez lui, et il ne quitta point sa chaise, de peur qu’il ne « lui arrivât quelque accident du Palais-Royal dans la rue Richelieu , où « il logeoit, Quand il fut dans sa chambre. Baron voulut lui faire prendre « du bouillon, dont la Molière avoit toujours provision pour elle, car on « ne pouvoit avoir plus de soin de sa personne qu’elle en avoit. — Eh ! non, « dit-il, les bouillons de ma femme sont de vraie eau-forte pour moi; « vous savez tous les ingrédients qu’elle y fait mettre, Donnez-moi plutôt « un petit morceau de fromage de Parmesan. — Laforest lui en apporta; il « en mangea avec un peu de pain, et il se fit mettre au lit. Il n’y eut pas « été un moment qu’il envoya demander à sa femme un oreiller rempli a d’une drogue qu’elle lui avoit promis pour dormir. Tout ce qui n’entre « point dans le corps, dit-il, je l’éprouve volontiers; mais les remèdes « qu’il faut prendre me font peur; il ne faut rien pour me faire perdre ce « qui me reste de vie. Un instant après il lui prit une toux extrêmement « forte, et après avoir craché il demanda de la lumière. Voici, dit-il, du « changement, Baron, ayant vu le sang qu’il venoit de rendre, s’écria avec « frayeur, — Ne vous épouvantez point, lui dit Molière, vous m’en avez vu « rendre bien davantage. Cependant, ajouta-t-il, allez dire à ma femme « qu’elle monte, Il resta assisté de deux soeurs religieuses., de celles qui a viennent ordinairement à Paris quêter pendant le carême, et auxa quelles il donnoit l’hospitalité. Elles lui donnèrent à ce dernier mo- « ment de sa vie tout le secours édifiant que l’on pouvoit attendre de leur « charité, et il leur fit paroitre tous les sentiments d’un bon chrétien et « toute la résignation qu’il devoit à la volonté du Seigneur. Enfin il ren- « dit l’esprit entre les bras de ces deux bonnes sœurs; le sang qui sorloit

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« par sa bouche en abondance l’étouffa. Ainsi, quand sa femme et Baron « remontèrent , ils le trouvèrent mort. »

C’étoit le vendredi, 17 février 1673, à dix heures du soir, une heure au plus après avoir quitté le théâtre, que Molière rendit ainsi le dernier soupir, âgé de cinquante et un ans, un mois et deux ou trois jours. Le curé de Saint- Eustache, sa paroisse, lui refusa la sépulture ecclésiastique, comme n’ayant pas été réconcilié avec l’Église. La veuve de Molière adressa, le 20 février, une requête à l’archevêque de Paris, Harlay de Cliampvalon. Accompagnée du curé d’Auteuil, elle courut à Versailles se jeter aux pieds du roi; mais le bon curé saisit l’occasion pour se justifier lui-même du soupçon de jansénisme, et le roi le fit taire. Et puis, il faut tout dire, Molière étoit mort, il ne pouvoit plus désormais amuser Louis XIV; et l’égoïsme immense du monarque, cet égoïsme hideux, incurable, qui nous est mis à nu par Saint-Simon, reprenoit le dessus. Louis XIV congédia brusquement le curé et la veuve; en même temps il écrivit à l’archevêque d'aviser à quelque moyen terme. Il fut décidé qu’on accorderoit un peu de terre , mais que le corps s’en iroit directement et sans être présenté à l’église. Le 21 février, nu soir, le corps, accompagné de deux ecclésias-

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tiques, fut porté au cimetière de Saint-Joseph , rue Montmartre. Deux cents personnes environ suivoient, tenant chacune un flambeau; il ne se

chanta aucun chant funèbre. Dans la journée meme des obsèques, la foule, toujours fanatique, s’étoit assemblée autour de la maison mortuaire avec des apparences hostiles; on la dissipa en lui jetant de l’argent. Il fut moins aisé de la dissiper au convoi de Louis XIV.

A peine mort, de toutes parts on apprécia Molière. On sait les magnifiques vers de Boileau, qui s’y éleva à l’éloquence 1 et qui eut un accent de Bossuet sur une mort où Bossuet eut la violence d’un Le Tellier. La réputation de Molière a brillé croissante et incontestée depuis. Le dixhuitième siècle a fait plus que la confirmer, il l’a proclamée avec une sorte

(1) Avant qu'un peu de terre, elc., clans l’épître à Racine. Je ferai remarquer que, malgré la brouillerio ancienne de Molière et de Racine , c’étoit par l’éclatant exemple de Molière que Boileau songeoit à consoler l’auteur de Phèdre des critiques injustes cpi’il essuyoit. Il n’entroit pas dans la pensée de Boileau que cet éloge de Molière pût déplaire à Racine ; il y avoit équité et décence jusque dans les brouilleries des grands hommes de ce temps-là.

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d'orgueil philosophique. Il ne se fit entendre contre, que les réclamations morales de Jean-Jacques et quelques réserves du bon Thomas, l’ami de Mme Necker, en faveur des femmes savantes. Ginguené a publié une brochure pour montrer Rabelais précurseur et instrument de la Révolution françoise; c’étoit inutile à prouver sur Molière. Tous les préjugés et tous les abus flagrants avoient évidemment passé par ses mains, et, comme instrument de circonstance, Beaumarchais lui-même n’étoit pas plus présent que lui; le Tartufe , à la veille de 89, parloit aussi net que Figaro. Après 94, et jusqu’en 1800 et au-delà, il y eut un incomparable moment de triomphe pour Molière, et par les transports d’un public ramené au rire de la scène, et par l’esprit philosophique régnant alors et vivement satisfait, et par l’ensemble, la perfection, des comédiens françois chargés des rôles comiques, et l’excellence de Grandmesnil en particulier’. La révolution close, Napoléon, qui restauroit nombre de vieilleries sociales qu’avoit ébréchées autrefois Molière , lui rendit un singulier et tacite hommage; en l’établissant les Princes, Ducs, Comtes et Barons, il désespéra des Marquis, et sa volonté impériale s’arrêta devant Mascarille. Notre jeune siècle, en recevant cette gloire qu’il n’a jamais révoquée en doute, s’en est surtout servi quelque temps comme d’une auxiliaire, comme d’une arme de défense ou de renversement. Mais bientôt, en l’embrassant d’une plus équitable manière, en la comparant, selon la philosophie et l’art, avec d’autres renommées des nations voisines, il l’a mieux comprise encore et respectée. Sans cesse agrandie de la sorte, la réputation de Molière, mei’veilleux privilège! n’est parvenue qu’à s’égaler au vrai et n’a pu être surfaite. Le génie de Molière est désormais un des ornements et des litres du génie même de l’humanité. La Rochefoucauld, en son style ingénieux, a dit que l’absence éteint les petites passions et accroît les grandes, comme un vent violent qui souffle les chandelles et allume les incendies. On en peut dire autant de l’absence, de l’éloignement , et de la violence des siècles, par rapport aux gloires. Les petites s’y abîment, les grandes s’y achèvent et s’en augmentent. Mais parmi les grandes gloires

(I) Cet ensemble n’eut lieu qu’après la réunion du théâtre de l'Odéon avec celui du Palais-Royal ou de la République ; car les opinions politiques avoient aussi séparé la Comédie en deux camps. Revenue a son complet par une réconciliation, la Comédie françoise présentoit alors, pour les pièces de Molière, Grandmesnil, Molé , Fleuri, Dazincourt , Dugazon , Baptiste aîné, Mlles Contât , Devienne , M'|c Mars déjà ; le \ieux Préville reparut même deux ou trois fois dans le Malade imaginaire. Un pareil moment ne se reproduira plus jamais pour le jeu de ces pièces immortelles.

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elles-mêmes, qui durent et survivent, il en est beaucoup qui ne se maintiennent que de loin, pour ainsi dire, et dont le nom reste mieux que les oeuvres dans la mémoire des hommes. Molière, lui, est du petit nombre toujours présent, au profit de qui se font et se feront toutes les conquêtes possibles de la civilisation nouvelle. Plus cette mer d’oubli du passé s’étend derrière et se grossit de tant de débris, et plus aussi elle porte ces mortels fortunés et les exhausse; un flot éternel les ramène tout d’abord au rivage des générations qui recommencent. Les réputations, les génies futurs , les livres , peuvent se multiplier, les civilisations peuvent se transformer dans l’avenir, pourvu qu’elles se continuent; il y a cinq ou six grandes œuvres qui sont entrées dans le fonds inaliénable de la pensée humaine. Chaque homme de plus qui sait lire est un lecteur de plus pour Molière.

Sainte-Beuve.

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