‹ ŒuvresChapitre 400 sur 629 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

ami. Il la donna en galant homme à toute l’assemblée, et chacun demeura d’accord qu’on nepouvoit pas mieux jouer qu’il fit. Apprends, marquis, je te prie, et les autres aussi, que le bon sens n’a point de place déterminée à la comédie; que la différence du demi-louis d’or et de la pièce de quinze sols ne fait rien du tout au bon goût; que, debout et assis, l’on peut donner un mauvais jugement; et qu’ enfin, à le prendre en général, je me fierois assez à l’approbation du parterre, par la raison qu’entre ceux qui le composent il y en a plusieurs qui sont capables de juger d’une pièce selon les règles, et que les autres en jugent par la bonne façon d’en juger, qui est de se laisser prendre aux choses, et de n’avoir ni prévention aveugle, ni complaisance affectée, ni délicatesse ridicule.

le marquis. Te voilà donc, chevalier, le défenseur du parterre? Parbleu! je m’en réjouis, et je ne manquerai pas de l’avertir que tu es de ses amis. Hai, liai, liai, liai, hai!

dorante. Ris tant que tu voudras. Je suis pour le bon sens, et ne saurois souffrir les ébullitions de cerveau de nos marquis de Mascarille. J’enrage devoir de ces gens qui se traduisent en ridicule, malgré leur qualité; de ces gens qui décident toujours et parlent hardiment de toutes choses sans s’y connoître; qui, dans une comédie, se récrieront aux méchants endroits et ne branleront pas à ceux qui sont bons; qui, voyant un tableau ou écoutant un concert de musique, blâment de même et louent tout à contre-sens, prennent par où ils peuvent les termes de l’art qu’ils attrapent, et ne manquent jamais de les estropier et de les mettre hors de place. Eh! morbleu, messieurs, taisez-vous! Quand Dieu ne vous a pas donné la connoissance d’une chose, n’apprêtez point à rire à ceux qui vous entendent parler, et songez qu’en ne disant mot on croira peut-être que vous êtes d’habiles gens.

le marquis. Parbleu! chevalier, tu le prends là...

dorante. Mon dieu ! marquis, ce n’est pas à toi que je parle; c’est à une douzaine de messieurs qui déshonorent les gens de cour par leurs manières extravagantes et font croire parmi le peuple que nous nous ressemblons tous. Pour moi, je m’en veux justifier le plus qu’il me sera possible, et je les dauberai tant en toutes rencontres qu’à la fin ils se rendront sages.

le marquis. Dis-moi un peu, chevalier, crois-tu que Lysandre ait de l’esprit?

dorante. Oui, sans doute, et beaucoup.

uranie. C’est une chose qu’on ne peut pas nier.

le marquis. Demandez -lui ce qu’il lui semble de l’École des Femmes: vous verrez qu’il vous dira qu’elle ne lui plaît pas.

dorante. Eh! mon dieu! il y en a beaucoup que le trop d’esprit gâte, qui voient mal les choses à force de lumière, et même qui seroient bien

fâches d’être de l’avis des autres pour avoir la gloire de décider. uranie. Il est vrai. Notre ami est de ces gens-là, sans doute. Il veut être le premier de son opinion, et qu’on attende par respect son jugement. Toute approbation qui marche avant la sienne est un attentat sur ses lumières, dont il se venge hautement en prenant le contraire parti. Il veut qu’on le consulte sur toutes les affaires d’esprit; et je suis sûre que , si l’auteur lui eût montré sa comédie avant que de la faire voir au public , il l’eût trouvée la plus belle du monde. le marquis. Et que direz-vous de la marquise Araminte, qui la publie partout pour épouvantable et dit qu’elle n’a pu jamais souffrir les ordures dont elle est pleine?

dorante. Je dirai que cela est digne du caractère qu’elle a pris; et qu’il y a des personnes qui se rendent ridicules pour vouloir avoir trop d’honneur. Bien qu’elle ait de l’esprit, elle a suivi le mauvais exemple de celles qui, étant sur le retour de l’âge, veulent remplacer de quelque chose ce qu’elles voient qu’elles perdent, et prétendent que les grimaces d’une pruderie scrupuleuse leur tiendront lieu de jeunesse et de beauté. Celle-ci pousse l’affaire plus avant qu’aucune, et l’habileté de son scrupule découvre des saletés où jamais personne n’en avoit vu. On tient qu’il va, ce scrupule, jusques à défigurer notre langue, et qu’il n’y a point presque de mots dont la sévérité de cette dame ne veuille retrancher ou la tête ou la queue pour les syllabes déshonnêtes qu’elle y trouve.

uranie. Vous êtes bien fou, chevalier.

le marquis. Enfin, chevalier, tu crois défendre ta comédie en faisant la satire de ceux qui la condamnent ?

dorante. Non pas; mais je tiens que cette dame se scandalise à tort... élise. Tout beau, monsieur le chevalier; il pourroit y en avoir d’autres qu’elle qui seroient dans les mêmes sentiments. dorante. Je sais bien que ce n’est pas vous, au moins, et que , lorsque vous avez vu cette représentation...

élise. Il est vrai; mais j’ai changé d’avis; [montrant Climène.) et madame sait appuyer le sien par des raisons si convaincantes qu’elle m’a entraînée de son côté.

dorante, à Climène. Ah! madame, je vous demande pardon; et, si vous le voulez, je me dédirai, pour l’amour de vous, de tout ce que j’ai dit.

climène. Je ne veux pas que ce soit pour l’amour de moi, mais pour l’amour de la raison; car enfin cette pièce, à le bien prendre, est toutà-fait indéfendable, et je 11e conçois pas... uranie. Ah! voici l’auteur, monsieur Lysidas. Il vient tout à propos pour cette matière. Monsieur Lysidas, prenez un siège vous-même, et vous mettez là.

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