SCENE VII
uranie. Mais, de grâce, monsieur Lysidas, faites-nous voir ces défauts dont je ne me suis point aperçue.
lys! u as. Ceux qui possèdent Aristote et Horace voient d’abord, madame, que cette comédie pèche contre toutes les règles de l’art. uranie. Je vous avoue que je n’ai aucune habitude avec ces messieurs-là et que je ne sais point les règles de l’art. douante. Vous êtes de plaisantes gens avec vos règles dont vous embarrassez les ignorants et nous étourdissez tous les jours. Il semble, à vous ouïr parler, que ees règles de l'art soient les plus grands mystères du monde; et cependant ce ne sont que quelques observations aisées que le bon sens a faites sur ce qui peut ôter le plaisir que l’on prend à ces sortes de poèmes; et le même bon sens qui a fait autrefois ces observations les fait aisément tous les jours sans le secours d’Horace et d’Aristote. Je voudrois bien savoir si la grande règle de toutes les règles n’est pas de plaire, et si une pièce de théâtre qui a attrapé son but n’a pas suivi un bon chemin. Veut-on que tout un public s’abuse sur ces sortes de choses et que chacun n’y soit pas juge du plaisir qu’il y prend?
uranie. J’ai remarqué une chose de ces messieurs-là; c’est que ceux qui parlent le plus des règles et qui les savent mieux que les autres font des comédies que personne ne trouve belles. dorante. Et c’est ce qui marque, madame, comme on doit s’arrêter peu à leurs disputes embarrassées. Car enfin, si les pièces; qui sont selon les règles ne plaisent pas et que celles qui plaisent ne soient pas selon les règles, il faudroit, de nécessité, que les règles eussent été mal faites. Moquons-nous donc de cette chicane où ils veulent assujétir le goût du public, et ne consultons dans une comédie que l’effet qu’elle lait sur nous. Laissons-nous aller de bonne foi aux choses qui nous prennent par les entrailles, et ne cherchons point de raisonnements pour nous empêcher d’avoir du plaisir.
uranie. Pour moi, quand je vois une comédie, je regarde seulement si les choses me touchent; et, lorsque je m’y suis bien divertie, je ne vais point demander si j’ai eu tort et si les règles d’Aristote me défendoient de rire.
dorante. C’est justement comme un homme qui auroit trouvé une sauce excellente et qui voudroit examiner si elle est bonne sur les préceptes du Cuisinier françois.
uranie. Il est vrai; et j’admire les raffinements de certaines gens sur des choses que nous devons sentir par nous-mêmes. dorante. Vous avez raison, madame, de les trouver étranges, tous ces raffinements mystérieux; car enfin, s’ils ont lieu, nous voilà réduits à ne nous plus croire; nos propres sens seront esclaves en toutes choses, et, jusques au manger et au boire, nous n’ose-
ions plus trouver rien tic bon sans le congé de messieurs les experts. lysidas. Enfin, monsieur, toute votre raison c’est que l’École des Femmes a plu, et vous ne vous souciez point qu’elle ne soit pas dans les règles, pourvu...
douante. Tout beau, monsieur Lysidas, je ne vous accorde pas cela. Je dis bien que le grand art est de plaire, et que cette comédie ayant plu à ceux pour qui elle est faite, je trouve que c’est assez pour elle et qu’elle doit peu se soucier du reste; mais, avec cela, je soutiens qu’elle ne pèche contre aucune des règles dont vous parlez. Je les ai lues, dieu merci, autant qu’un autre, et je ferois voir aisément que peut-être n’avons-nous point de pièce au théâtre plus régulière que celle-là.
élise. Courage, monsieur Lysidas! nous sommes perdus si vous reculez. lysidas. Quoi! monsieur, la protase, l’épitase et la péripétie... dorante. Ah! monsieur Lysidas, vous nous assommez avec vos grands mots. Ne paroissez point si savant, de grâce; humanisez votre discours et parlez pour être entendu. Pensez-vous qu’un nom grec donne plus de poids à vos raisons? et ne trouveriez-vous pas qu’il fût aussi beau de dire l’exposition du sujet que la protase, le nœud que l’épitase , et le dénouement que la péripétie? lysidas. Ce sont termes de l’art dont il est permis de se servir. Mais, puisque ces mots blessent vos oreilles, je m’expliquerai d’une autre façon, et je vous prie de répondre positivement à trois ou quatre choses que je vais dire. Peut-on souffrir une pièce qui pèche contre le nom propre des pièces de théâtre? Car enfin, le nom de poème dramatique vient d’un mot grec qui signifie agir, pour montrer que la nature de ce poème consiste dans l’action; et dans cette comédieci il ne se passe point d’actions, et tout consiste en des récits que vient faire ou Agnès ou Horace.
le marquis. Ah! ah! chevalier.
climène. Voilà qui est spirituellement remarqué, et c’est prendre le fin des choses.
lysidas. Est-il rien de si peu spirituel, ou, pour mieux dire, rien de si bas que quelques mots où tout le monde rit, et surtout celui des enfants par l’oreille?
climène. Fort bien.
élise. Ah!
lysidas. La scène du valet et de la servante au dedans de la maison n’estelle pas d’une longueur ennuyeuse et tout-à-fait impertinente? le marquis. Cela est vrai.
climène. Assurément.
élise. Il a raison.
lysidas. Arnolphe ne donne-t-il pas trop librement son argent à Horace?