‹ ŒuvresChapitre 403 sur 629 · SCENE Vif · texte numérisé non relu

SCENE Vif

gcnt pour les ouvrages des autres. Mais, enfin, sans choquer l’amitié que monsieur le chevalier témoigne pour l’auteur, on m’avouera que ces sortes de comédies ne sont pas proprement des comédies, et qu’il y a une grande différence de toutes ces bagatelles à la beauté des pièces sérieuses. Cependant tout le monde donne là-dedans aujourd’hui; on ne court plus qu’à cela, et l’on voit une solitude effroyable aux grands ouvrages lorsque des sottises ont tout Paris. Je vous avoue que le cœur m’en saigne quelquefois , et cela est honteux pour la France. climène. Il est vrai que le goût des gens est étrangement gâté là-dessus et que le siècle s’encanaille furieusement. élise. Celui-là est joli encore, s’encanaille! Est-ce vous qui l’avez inventé, madame?

climène. Eh?

élise. Je m’en suis bien doutée.

douante. Vous croyez donc, monsieur Lysidas, que tout l’esprit et toute la beauté sont dans les poèmes sérieux, et que les pièces comiques sont des niaiseries qui ne méritent aucune louange? uranie. Ce n’est pas mon sentiment, pour moi. La tragédie, sans doute, est quelque chose de beau quand elle est bien touchée; mais la comédie a ses charmes, et je tiens que l’une n’est pas moins difficile à faire que l’autre.

dorante. Assurément, madame; et quand, pour la difficulté, vous mettriez un peu plus du côté de la comédie, peut-être que vous ne vous abuseriez pas. Car enfin, je trouve qu’il est bien plus aisé de se guinder sur de grands sentiments, de braver en vers la fortune, accuser les destins et dire des injures aux dieux, que d’entrer comme il faut dans le ridicule des hommes et de rendre agréablement sur le théâtre les défauts de tout le monde. Lorsque vous peignez des héros, vous faites ce que vous voulez; ce sont des portraits à plaisir où l’on ne cherche point de ressemblance, et vous n’avez qu’à suivre les traits d’une imagination qui se donne l’essor et qui souvent laisse le vrai pour attraper le merveilleux. Mais lorsque vous peignez les hommes, il faut peindre d’après nature; on veut que ces portraits ressemblent, et vous n’avez rien fait si vous n’y faites reconnoître les gens de votre siècle. En un mot, dans les pièces sérieuses, il suffit, pour n’ètre point blâmé, de dire des choses qui soient de bon sens et bien écrites; mais ce n’est pas assez dans les autres, il y faut plaisanter; et c’est une étrange entreprise que celle de faire rire les honnêtes gens. climène. Je crois être du nombre des honnêtes gens; et cependant je n’ai pas trouvé le mot pour rire dans tout ce que j’ai vu. le marquis. Ma foi ! ni moi non plus.

dorante. Pour toi , marquis, je ne m’en étonne pas; c’est que tu n’y as point trouvé de turlupinades.

i.ysidas. Ma foi! monsieur, ce qu’on y rencontre ne vaut guère mieux, et toutes les plaisanteries y sont assez froides, à mon avis.

dorante. La cour n’a pas trouvé cela.

i.ysidas. Ah! monsieur, la cour!

dorante. Achevez, monsieur Lysidas. Je vois bien que vous voulez dire que la cour ne seconnoît pas à ces choses; et c’est le refuge ordinaire de vous autres messieurs les auteurs, dans le mauvais succès de vos ouvrages, que d’accuser l’injustice du siècle et le peu de lumière des courtisans. Sachez, s’il vous plaît, monsieur Lysidas, que les courtisans ont d’aussi bons yeux que d’autres ; qu’on peut être habile avec un point de Venise et des plumes aussi bien qu’avec une perruque courte et un petit rabat uni; que la grande épreuve de toutes vos comédies, c’est le jugement de la cour; que c’est son goût qu’il faut étudier pour trouver l’art de réussir; qu’il n’y a point de lieu où les décisions soient si justes; et, sans mettre en ligne de compte tous les gens savants qui y sont, que, du simple bon sens naturel et du commerce de tout le beau monde, on s’y fait une manière d’esprit qui, sans comparaison, juge plus finement des choses que tout le savoir enrouillé des pédants.

uranie. Il est vrai que, pour peu qu’on y demeure, il vous passe là tous les jours assez de choses devant les yeux pour acquérir quelque habitude de les conuoître, et surtout pour ce qui est de la bonne et mauvaise plaisanterie.

dorante. La cour a quelques ridicules, j’en demeure d’accord, et je suis, comme on voit, le premier à les fronder; mais, ma foi! il y en a un grand nombre parmi les beaux-esprits de profession; et, si l’on joue quelques marquis, je trouve qu’il y a bien plus de quoi jouer les auteurs, et que ce seroitune chose plaisante à mettre sur le théâtre que leurs grimaces savantes et leurs raffinements ridicules, leur vicieuse coutume d’assassiner les gens de leurs ouvrages, leur friandise de louanges, leurs ménagements de pensées, leur trafic de réputation, et leurs ligues offensives et défensives, aussi bien que leurs guerres d’esprit et leurs combats de prose et de vers.

lysidas. Molière est bien heureux, monsieur, d’avoir un protecteur aussi chaud que vous. Mais enfin, pour venir au fait, il est question de savoir si la pièce est bonne, et je m’offre d’y montrer partout cent défauts visibles.

uranie. C’est une étrange chose de vous autres messieurs les poètes que vous condamniez toujours les pièces où tout le monde court et ne disiez jamais du bien que de celles où personne ne va; vous montrez pour les unes une haine invincible et pour les autres une tendresse qui n’est pas concevable.

dorante. C’est qu’il est généreux de sc ranger du côté des affligés.

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