‹ ŒuvresChapitre 504 sur 629 · ACTE I, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE I

son cœur là-dessus et L’a-t-il dit qu’il eût pour nous quelque froideur qui l’ait obligé à partir?

scanarf.lt k. Non pas; mais à vue de pays je connois à peu près le train des choses, et, sans qu’il m’ait encore rien dit, je gagerois presque que l’affaire va là. Je pourrais peut-être me tromper; mais enfin, sur de tels sujets, l’expérience m’a pu donner quelques lumières. cusman. Quoi! ce départ si peu prévu seroit une infidélité de don Juan?

Il pourrait faire cette injure aux chastes feux de done Elvire? scanarf.li.f.. Non, c’est qu’il est jeune encore et qu’il n’a pas le courage! cusman. Un homme de sa qualité ferait une action si lâche? sc a n a r elle. Eh! oui, sa qualité! La raison en est belle; et c’est par là qu’il s’empêcherait des choses!

cusman. Mais les saints nœuds du mariage le tiennent engagé. scanarki le. Eli! mon pauvre Gusman, mon ami, tu ne sais pas encore, crois-moi, quel homme est don Juan.

cusman. Je ne sais pas, de vrai, quel homme il peut être, s’il faut qu’il nous ait fait cette perfidie; et je ne comprends point comme, après tant d’amour et tant d’impatience témoignée, tant d’hommages pressants, de vœux, de soupirs et de larmes, tant de lettres passionnées, de protestations ardentes et de serments réitérés, tant de transports enfin, et tant d’emportements qu’il a fait paraître, jusqu’à forcer, dans sa passion, l’obstacle sacré d’un couvent pour mettre done Elvire en sa puissance; je ne comprends pas, dis-je, comme, après tout cela, il aurait le cœur de pouvoir manquer à sa parole, sganarelle. Je n’ai pas grande peine à le comprendre, moi, et si tu connoissois le pèlerin, tu trouverais la chose assez facile pour lui. Je ne dis pas qu’il ait changé de sentiments pour done Elvire, je n’en ai point de certitude encore. Tu sais que, par son ordre, je partis avant lui, et, depuis son arrivée, il ne m’a point entretenu; mais, par précaution, je t’apprends, inter nos, que tu vois en don Juan, mon maître, le plus grand scélérat que la terre ait jamais porté, un enragé, un chien, un diable, un Turc, un hérétique qui ne croit ni ciel, ni saint, ni Dieu, ni loup-garou, qui passe cette vie en véritable bête brute, un pourceau d’Epicure, un vrai Sardanapale qui ferme l’oreille à toutes les remontrances chrétiennes qu’on lui peut faire et traite de billevesées tout ce que nous croyons. Tu me dis qu’il a épousé ta maîtresse; crois qu’il aurait plus fait pour sa passion, et qu’avec elle il aurait encore épousé, toi, son chien et son chat. Un mariage ne lui coûte rien à contracter; il ne se sert point d’autres pièges pour attraper les belles, et c’est un epouseur à toutes mains. Dame, demoiselle, bourgeoise, paysanne, il ne trouve rien de trop chaud ni de trop froid pour lui, et si je te disois le nom de toutes celles qu’il a épousées en divers lieux, ce seroit un chapitre à durer jusqu’au

010 LE FESTIN DE PIERRE

soir. Tu demeures surpris et changes de couleur à ce discours; ce n’est là qu’une ébauche du personnage, et, pour en achever le portrait, il iàudroit bien d’autres coups de pinceau. Suffit qu’il faut que le courroux du ciel l’accable quelque jour; qu’il me vaudroit bien mieux d’être au diable que d’être à lui, et qu’il me fait voir tant d’horreurs que je souhaiterois qu’il fût déjà je ne sais où; mais un grand seigneur méchant homme est une terrible chose; il faut que je lui sois lidèle en dépit que j’en aie; la crainte en moi fait l’office du zèle, bride mes sentiments et me réduit d’applaudir bien souvent à ce que mon ame déteste. Le voilà qui vient se promener dans ce palais, séparons-nous. Écoute, au moins; je t’ai fait cette confidence avec franchise et cela m’est sorti un peu bien vite de la bouche; mais s’il falloit qu’il en vînt quelque chose à ses oreilles, je dirois hautement que tu aurois menti.

Page 1