‹ ŒuvresChapitre 548 sur 629 · ACTE V, SCÈNE 11. (iüü · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE 11. (iüü

sordres de leur jeunesse, qui se font un bouclier du manteau de la religion, et, sous cet habit respecté, ont la permission d’étre les plus méchants hommes du monde? On a beau savoir leurs intrigues et les connoître pour ce qu’ils sont, ils ne laissent pas pour cela d’être en crédit parmi les gens, et quelque baissement de tète, un soupir mortifié et deux roulements d’yeux rajustent dans le monde tout ce qu’ils peuvent faire. C’est sous cet abri favorable que je veux me sauver et mettre en sûreté mes affaires. Je ne quitterai point mes douces habitudes ; mais j’aurai soin de me cacher et me divertirai «à petit bruit. Que si je viens à être découvert, je verrai, sans me remuer, prendre mes intérêts à toute la cabale, et je serai défendu par elle envers et contre tous. Enfin, c’est là le vrai moyen de faire impunément tout ce que je voudrai. Je m’érigerai en censeur des actions d’autrui, jugerai mal de tout le monde et n’aurai bonne opinion que de moi. Dès qu’une fois on m’aura choqué tant soit peu, je ne pardonnerai jamais et garderai tout doucement une haine irréconciliable. Je ferai le vengeur des intérêts du ciel; et, sous ce prétexte commode, je pousserai mes ennemis, je les accuserai d’impiété et saurai déchaîner contre eux des zélés indiscrets qui, sans connoissance de cause, crieront en public après eux, qui les accableront d’injures et les damneront hautement de leur autorité privée. C’est ainsi qu’il faut profiter des foiblesses des hommes et qu’un sage esprit s’accommode aux vices de son siècle.

sganarelle. O ciel ! qu’entends-je ici ! il ne vous manquoit plus que d’être hypocrite pour vous achever de tout point, et voilà le comble des abominations. Monsieur, cette dernière-ci m’emporte, et je ne puis m’empêcher de parler. Faites-moi tout ce qu’il vous plaira; batte zmoi, assommez-moi de coups, tuez-moi si vous voulez; il faut que je décharge mon cœur et qu’en valet fidèle je vous dise ce que je dois. Sachez, monsieur, que tant va la cruche à l’eau qu’entln elle se brise; et, comme dit fort bien cet auteur que je ne connois pas, l’homme est, en ce monde, ainsi que l’oiseau sur la branche; la branche est attachée à l’arbre; qui s’attache à l’arbre, suit de bons préceptes; les bons préceptes valent mieux que les belles paroles; les belles paroles se trouvent à la cour; à la cour sont les courtisans; les courtisans suivent la mode; la mode vient de la fantaisie; la fantaisie est une faculté de l’ame; l’ame est ce qui nous donne la vie; la vie finit par la mort; la mort nous fait penser au ciel; le ciel est audessus de la terre; la terre n’est point la mer; la mer est sujette aux orages; les orages tourmentent les vaisseaux; les vaisseaux ont besoin d’un bon pilote; un bon pilote a de la prudence; la prudence n’est pas dans les jeunes gens; les jeunes gens doivent obéissance aux vieux; les vieux aiment les richesses; les richesses font les riches;

LE FESTIN DE PIERRE

les riches ne sont pas pauvres; les pauvres ont de la nécessité; la nécessité n’a point de loi; qui n’a pas de loi vit en bête brute; et, par conséquent, vous serez damné à tous les diables. don juan. O le beau raisonnement!

sganarelle. Après cela, si vous ne vous rendez, tant pis pour vous.

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