M. JOSSE
sganarelle. Ah! l’étrange chose que la vie! et que je puis bien dire avec ce grand philosophe de l’antiquité que, qui terre a, guerre a, et qu'un malheur ne vient jamais sans l’autre! Je n’avois qu’une seule femme, qui est morte.
monsieur Guillaume. Et combien donc en voulez-vous avoir? sgan ar elle. Elle est morte, monsieur mon ami. Cette perte m’est très sensible, et je ne puis m’en ressouvenir sans pleurer. Je n’étois pas fort satisfait de sa conduite, et nous avions le plus souvent dispute ensemble; mais enfin, la mort rajuste toutes choses. Elle est morte; je la pleure. Si elle étoit en vie, nous nous querellerions. De tous les enfants que le ciel m’avoit données, il ne m’a laissé qu’une fille, et cette fille est toute ma peine. Car enfin, je la vois dans une mélancolie la plus sombre du monde, dans une tristesse épouvantable dont il n’y a pas moyen de la retirer et dont je ne saurois même apprendre la cause. Pour moi, j’en perds l’esprit, et j’aurois besoin d’un bon conseil sur cette matière, [à Lucrèce.) Vous êtes ma nièce; [à Aminte.) vous, ma voisine; ( à M. Guillaume et à M. Josse.) et vous, mes compères et mes amis; je vous prie de me conseiller tous ce que je dois faire.
monsieur josse. Pour moi, je tiens que la braverie et rajustement est la chose qui réjouit le plus les filles; et, si j’étois que de vous, je lui
L’AMOUR MÉDECIN
achèterons, dès aujourd’hui, une belle garniture de diamants, ou de rubis, ou d’émeraudes.
monsieur Guillaume. Et moi, si j’étois en votre place, j’achèterois une belle tenture de tapisserie de verdure, ou à personnages, que je i'erois mettre à sa chambre pour lui réjouir l’esprit et la vue. a junte. Pour moi, je ne ferois pas tant de façons, et je la marierois fort bien, et le plus tôt que je pourroîs, avec cette personne qui vous la fit, dit-on, demander il y a quelque temps. lucrèce. Et moi, je tiens que votre fille n’est point du tout propre pour le mariage. Elle est d’une complexion trop délicate et trop peu saine, et c’est la vouloir envoyer bientôt en l’autre monde que de l’exposer, comme elle est, à faire des enfants. Le monde n’est point du tout son fait; et je vous conseille de la mettre dans un couvent, où elle trouvera des divertissements qui seront mieux de son humeur. sgan arelle. Tous ces conseils sont admirables, assurément; mais je les tiens un peu intéressés, et trouve que vous me conseillez fort bien pour vous. Vous êtes orfèvre, monsieur Josse, et votre conseil sent
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son homme qui a envie de se défaire de sa marchandise. Vous vendez des tapisseries, monsieur Guillaume, et vous avez la mine d’avoir quelque tenture qui vous incommode. Celui que vous aimez, ma voisine, a, dit-on, quelque inclination pour ma fille; et vous ne seriez pas fâchée de lavoir la femme d’un autre. Et quant à vous, ma chère nièce, ce n’est pas mon dessein, comme on sait, de marier ma fille avec qui que ce soit, et j’ai mes raisons pour cela; mais le conseil que vous me donnez de la faire religieuse est d’une femme qui pourroit bien souhaiter charitablement d’être mon héritière universelle. Ainsi, messieurs et mesdames, quoique tous vos conseils soient les meilleurs du monde, vous trouverez bon, s’il vous plaît, que je n’en suive aucun, [seul.) Voilà de mes donneurs de conseils à la mode.