‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 1 sur 120 · Oeuvres · texte numérisé non relu

Oeuvres

Muse d'amour et de mélancolie, Qui, dédaignant les frivoles concerts Du luth badin monté par la folie, Cherches au loin, rêveuse et recueillie, L'ombre des bois et la paix des déserts, Inspire-moi 1 Rends ma voix douce et pure, Comme les flots du ruisseau qui murmure ! Or, écoutez, cœurs tendres, cœurs aimants! Mon fabliau, de deux jeunes amants, Va vous conter la touchante aventure ; Et d'un grand roi, qu'admire l'univers.

Le nom fameux ennoblira mes vers.

Partout vainqueur, le puissant Charlemagne Avait enfin écrasé tout entier

OEuvres de Millevoye.

Ce Vitikind, l'aigle de l'Allemagne,

D'Arminius ce terrible héritier.

Laissant enfin respirer la Victoire ,

Le grand monarque, au milieu de sa gloire,

Goûtait dans Aix un repos fortuné.

De paladins sans cesse environné.

Aux jeux guerriers il formait leurs courages :

Tantôt, des bois parcourant les ombrages,

Il renversait, sous un épieu sanglant.

Le daim rapide et le chevreuil tremblant,

Les sangliers et les buffles sauvages;

Tantôt dressait, sur le terrain poudreux.

Les destriers réservés aux batailles ;

Tantôt fendait de ses bras vigoureux

Le flot captif en des bassins nombreux ;

Ou, plus tranquille, au sein de ses murailles.

Interrogeait du Celte et du Gaulois

Les simples mœurs et les naïves lois.

Il reproduit ces hymnes inspirées.

Qui, sur la harpe, aux vieux jours d'Israël,

Montaient vers Dieu des hauteurs du Carmel,

Et du Jourdain charmaient les eaux sacrées.

Autour de lui les arts obéissants

Ont prodigué leurs travaux renaissants :

Des fiers Romains la noble architecture

Vient décorer la demeure des rois.

De la chapelle étend la voûte obscure.

L'arceau gothique et les parvis étroits.

Par cent canaux, cette onde sulfureuse.

Que leïitement jaunirent les métaux,

Poèmes et poésies historiques. 5

Multipliant sa vertu généreuse, Soutient la vie et détourne les maux.

Tout se revêt d'une pompe inconnue :

La tour s'allonge et monte dans la nue ; Le cirque s'ouvre en son immensité ; Où s'enfonçaient les profondes tanières, Du pavillon s'agitent les bannières.

Et le désert se transforme en cité.

Digne ornement de la cour paternelle, La jeune Emma, si naïve et si belle, Depuis six mois, brillait dans ce séjour. Princes et rois vont la priant d'amour. Par de hauts faits et de grands coups de lance, Maint chevalier sollicite son choix.

Et, prodiguant carrousels et tournois.

Sous ses couleurs, dans les tournois s'élance. Vœux superflus ! Eginard a charmé Ce cœur sans art, qui s'ignorait encore. Humble est son nom, mais l'honneur le décore : Il est aimable, il aime, il est aimé.

Sujet zélé d'un prince magnanime.

De Charlemagne il a toute l'estime.

Soit au conseil, soit au champ des combats, Il suit partout ce maître qu'il révère, Et tour à tour du glaive arme son bras, Et de Clio tient la plume sévère.

Tant que brillait l'astre enflammé du jour Des deux amants la tendresse captive Trompait les yeux d'une cour attentive ; Le froid respect déguisait leur amour

OEuvres de Millevove.

(Amour caché devient encor plus tendre.) Mais, quand des nuits le crêpe allait s'étendre, Emma fuyait le royal appareil, Et regagnait l'asile du sommeil.

Là, chaque soir, vers cet humble ermitage, Que des jardins protégeait le feuillage. Sous les balcons, Eginard, de retour, Lui racontait les longs ennuis du jour : Et, dans l'espoir d'un consolant mensonge. Ils se quittaient, pour se revoir en songe.

Oh ! que le jour s'écoulait lentement ! Quand le soleil sur la nature entière Darde ses feux, Eginard tristement Accuse, hélas! sa jalouse lumière.

Astre plus doux, astre pâle et charmant! Sur l'univers il t'invite à descendre.

Et, par ce chant mélancolique et tendre. Sa voix t'invoque et te dit son tourment :

Heure du soir, heure paisible et sombre, Descends des cieux sur ton char nébuleux ! Du jour trop lent, viens éteindre les feux. Et verse-nous les bienfaits de ton ombre Pour qui d'absence a gémi tout le jour. Heure du soir est aurore d'amour.

Dès qu'entr'ou^Tant la porte orientale

L'aube vermeille a réjoui les cieux,

De nos forêts l'hôte mélodieux

Vient saluer l'étoile matinale ;

Mais, pour deux cœurs séparés tout le jour

Heure du soir est aurore d'amour.

Poèmes et poésies historiques. <

L'astre éclatant, sur son trône de flamme, Des nuits en vain bannit l'obscurité; Quand sur le monde il répand sa clarté, L'ombre des nuits est encor dans mon âme... Pour un amant qui languit tout le jour. Heure du soir est aurore d'amour.

Trois fois déjà la nocturne courrière Avait rempli sa paisible carrière; Au front des cieux, le troisième croissant Arrondissait son disque pâlissant.

Depuis qu'Amour, d'une chaîne fleurie.

Avait uni ces fidèles amants, Et que du soir l'ombre douce et chérie Favorisait leurs rendez-vous charmants.

Voilà qu'un jour, jour de gloire et d'alarmes. Du jeune amant, le roi s'approche, et dit : « Brave Eginard , cours préparer tes armes ! De mon repos Irène s'enhardit; J'ai pénétré sa sombre politique.

Le froid Germain, l'orgueilleux Bavarois, Le fier Saxon, terrassé tant de fois.

Vendent leurs bras à sa querelle antique ; Et l'habitant des bords de la Baltique, Et d'Attila le descendant grossier, A ses destins viennent s'associer...

Tous périront. Point de paix, point de trêve ! Je n'aurai pas en vain repris le glaive. A ta valeur, à ton zèle assidu.

Brave Eginard, un noble prix est dû; Viens l'obtenir : aux champs de la victoire,

OEuvres de Mill evoye

Je te promets les périls et la gloire. » Il dit, s'éloigne : Eginard, confondu, Reste sans voix ; sa douleur est tranquille : Morne et pensif, il demeure immobile , Pareil au flot durci par les hivers, Et dans ses yeux roulent des pleurs amers. Quitter Emma ! languir séparé d'elle !

Dans ses faveurs, que la gloire est cruelle ! L'espoir si doux de revenir vainqueur, En d'autres temps, eût enivré son cœur; Mais juge, Emma, si sa flamme est sincère! Même à la gloire, Eginard te préfère.

Le lendemain, dès le réveil du jour, S'est déployé l'étendard des conquêtes; Et Charlemagne, au milieu de sa cour, A des combats prélude par des fêtes.

De toutes parts, brillent les boucliers ; De toutes parts les jeunes chevaliers.

Rêvant déjà les hautes aventures.

L'œil enflammé, polissent leurs armures.

La lance au poing, l'un exerce, en champ clos. Son destrier fatigué du repos; L'autre, aux caveaux des vieilles basiliques, De ses aïeux vient toucher les reliques. Ou visiter la tombe des héros.

Loin des regards, beautés mélancoliques ! Vous achevez, en les baignant de pleurs, Les tendres nœuds de rubans et de fleurs. De nœuds plus doux images symboliques.

Plus d'une aussi, pour l'ami de son cœur,

Poèmes et poésies historiques. 7

Porte une offrande à la sainte chapelle, Priant tout haut qu'il revienne vainqueur, Priant tout bas qu'il revienne fidèle.

Le ménestrel commence ses chansons.

Du flageolet, de la tendre guitane, Pour les héros il renforce les sons, Et sa romance au combat les prépare :

Preux chevaliers, honneur du vieux pavois î De Charlemagne entendez-vous la voix?

Servants d'amour, la guerre vous réclame. Que chacun s'arme, et défende à la fois Son Dieu, son roi, son pays et sa dame.

Lance en arrêt, marchez, vaillants rivaux ! Le fier Roland préside à vos travaux, Le fier Roland qui rendit sa grande âme, En défendant, aux champs de Roncevaux, Son Dieu, son roi, son pays et sa dame.

Vous reviendrez briller dans les tournois ; Les ménestrels rediront vos exploits ; Et vous verrez celle qui vous enflamme Presser la main, qui servit à la fois Son Dieu, son roi, son pays et sa dame.

Les cris du brave et l'hymne des combats, Triste Éginard, ne te raniment pas ; Et leur signal redouble encor tes larmes. Tel un coursier qu'amour vient assaillir. Mort pour la gloire, entend sans tressaillir L'aigre clairon qui l'appelle aux alarmes ; Tel Éginard languit, ^u bruit des armes.

OEuvres de Millevoye.

N'importe, hélas ! il faut partir... Demain De la Baltique il suivra le chemin.

De son départ l'affligeante nouvelle N'a point encor, d'une amante fidèle, Déchiré, l'âme : heureuse par l'espoir, Elle attendait le rendez-vous du soir.

C'était aux jours où le printemps frissonne, Craignant l'hiver qui revient quelquefois D'une main brusque arracher sa couronne. De la tempête au loin mugit la voix, Et dans les airs l'ouragan tourbillonne. Éginard, seul, au vaste sein des nuits, Marche escorté de ses muets ennuis; Et la nature, un moment gémissante, A ses douleurs semble compatissante.

Des lieux aimés s'approchant lentement.

Il les regarde, et s'arrête, et soupire. « O mon Emma!... » dit-il. Sa voix expire. Emma lui parle, et parle vainement; De l'aquilon le long rugissement Couvre à grand bruit le faible et doux langage. « Ta voix chérie expire dans l'orage, Crie Eginard ; l'ouragan sans pitié De tes accents me ravit la moitié.

Oh ! laisse-moi, de ta retraite obscure, Franchir le seuil, d'un pied respectueux. Comme ton cœur, ma flamme est noble et pure : Amour sincère est toujours vertueux. »

Emma l'écoute, hésite... La tempête Gronde en fureur; Eginard, sur sa tête,

Poèmes et poésies historiques. p

Entend rouler les vents impétueux.

D'épais frimas la bruyère se couvre.

Emma le plaint. La porte enfin s'entr'ouvre, Et la pudeur se confie à l'amour.

Peindrai-je, Emma, ton paisible séjour?

Des saints martyrs les figures gothiques Ornent des murs les pilastres antiques; Le chapelet, et l'eau sainte, et la croix. Sont suspendus aux modestes parois.

Vierge du Ciel ! ton image chérie Est pour Emma le plus riche trésor :

C'est devant toi, douce et chaste Marie, Qu'à son réveil chaque jour elle prie... Demain , hélas ! l'osera-t-elle encor ?

Un seul flambeau, qui, de ses clartés sombres, Perce à demi l'obscurité du soir, Luit doucement : tel un rayon d'espoir, Du noir chagrin, vient éclaircir les ombres ; Faible rayon, qui, pour quelques moments, A d'Eginard suspendu les tourments !

Qu'à ses regards son Emma paraît belle ! Ses yeux longtemps restent fixés sur elle. Trouble enchanteur ! muets ravissements ! Ils se parlaient jusque dans leur silence, Car les soupirs sont la voix des amants.

Mais Eginard, aux pieds d'Emma, s'élance. De son Emma sa main presse la main.

Un souffle ardent s'échappe de leur âme ; Il se confond, et leurs lèvres de flamme. Sans se chercher, se rencontrent... Soudain

10 OEuvres de Mil levoye.

Dans tous leurs sens court et se précipite Un feu rapide. Emma... son sein palpite ; Elle rougit et pâlit tour à tour.

Une ombre humide, un nuage d'amour Voile ses yeux; elle tremble, chancelle; Mais tout à coup : « Fuis, Eginard ! dit-elle, Pour ton Emma, montre-toi généreux.

Fuis, Eginard, sauve-moi de moi-même !

— Te fuir, Emma ! te fuir !,.. Ah ! malheureux ! Trop tôt, hélas ! je perdrai ce que j'aime ; ■ Demain... — Qu'entends-je ? — Hélas ! tel estmon sort. Demain je pars à la voix de mon maître ; Je cours chercher la victoire ou la mort. Cet entretien est le dernier peut-être ! » Emma frissonne. « Ah! poursuit Eginard , Peut-on jamais se séparer trop tard !

O mon Emma ! que les feux de l'aurore A tes genoux me retrouvent encore ! »

Ainsi parlait Eginard éperdu.

Emma se tait : c'est avoir répondu.

Son cœur pourtant n'était pas sans alarmes. Et murmurait des reproches confus.

Un long baiser, triste, mais plein de charmes Fit sur sa bouche expirer le refus, Et le bonheur naquit du sein des larmes.

Ne craignez point mes accords indiscrets, Couple amoureux! Ma lyre sait se taire : La poésie, amante du mystère, Au dieu du jour voilera vos secrets.

Dans ces instants d'ivresse renaissante,

Poèmes et poésies historiques. ii

Les deux amants oubliaient l'univers; Et cependant la neige éblouissante Avec lenteur descend du haut des airs.

A peine, aux cieux la lumière est rendue, L'amant d'Emma, sur la morne étendue.

Silencieux, fixe l'œil : « De mes pas, Dit-il enfin, si l'empreinte perfide Allait guider le soupçon trop rapide ! » Emma répond : « A travers les frimas.

Forte d'amour, ne puis-je pas moi-même Loin de ces lieux porter celui que j'aime ? Viens , Eginard , fuyons , ne tardons pas ! » Et, soulevant son amant dans ses bras.

En frissonnant d'amour et d'éprouvante, Elle l'emporte, et la neige mouvante Crie et fléchit sous ses pieds délicats. Dans le trajet, l'amour les accompagne.

Ils approchaient du terme : Charlemagne, Laissant errer ses regards incertains, De l'Occident méditait les destins.

Il voit... Un songe, une vaine chimère, L'abusent-ils .'' O trop malheureux père ! Que feras-tu ? Quel supplice assez prompt Sur Eginard vengera ton affront ?

Lorsque le jour eut coloré la nue, Les deux amants, par son ordre appelés, L'effroi dans l'âme , interdits et troublés , Baissant les yeux, paraissent à sa vue ;• Et sur leur front une vive couleui- A remplacé l'amoureuse pâleur.

12 OEuvres de Millevoye.

Il les regarde, et d'un accent sévère : « Levez les yeux, répondez sans détour? Si, possédé d'un criminel amour.

Un serviteur, d'une obscure naissance, Croyait pouvoir avec impunité Trahir l'honneur et la reconnaissance.

Et les saints nœuds de l'hospitalité...

Si cet ingrat, lâchement téméraire. Déshonorait la fille de son roi.

Prenez ma place, et prononcez pour moi ! Au criminel assignez son salaire.

Parlez ! » Tous deux embrassent ses genoux. « C'en est assez, poursuit-il, levez-vous! Je vois l'arrêt qu'il faut que je prononce : Dans un instant, vous saurez ma réponse. » Il sort. Emma, d'une mourante voix :

« Embrassons-nous pour la dernière fois. Objet chéri que j'ai rendu coupable !

Dans un instant, on va nous séparer; Et pour jamais ! — Ah ! plutôt expirer ! Nous séparer! non, rien n'en est capable; Le tombeau seul... Si le Ciel veut ma mort, O mon Emma! par un dernier effort, Pour me pleurer, consens à me survivre, Et jure-moi... — Je jure de te suivre. » Mais Charlemagne est déjà de retour.

Des paladins, des barons de sa cour, A Ses côtés, paraît la noble élite.

Tous, l'observant d'un regard curieux, Cherchent en vain sur son front sérieux

Poèmes et poésies his toriques. 13

A démêler quel projet il médite.

La jeune Emma captive aussi les yeux.

Pudeur ! amour ! votre incarnat colore

Ses traits charmants, de douleur obscurcis ;

Et la douleur les embellit encore.

Le roi des preux, au trône, s'est assis :

« Nobles seigneurs, compagnons de ma gloire,

Vous me suivrez aux champs de la victoire !

Vous, Archambaud, propagez toutefois

Ce code utile, ami de l'innocence,

Dont j'ai dicté les prévoyantes lois ;

Et que mes lois régnent en mon absence !

Vous, Adélard, par vos efforts constants,

De l'ignorance écartez les nuages ;

Eclairez-nous des flambeaux, que les sages

Ont allumés sur la route des temps !

Vous tous, du Dieu que l'univers adore.

Parez le temple et parfumez l'autel :

Que l'hymne saint, plus solennel encore,

Arrive au pied de son trône immortel !

Rendons le Ciel à nos armes propice,

Par la valeur, surtout par la justice.

Juste est l'arrêt que je vais prononcer ;

Je sais punir ; je sais récompenser,

A mes bienfaits si quelqu'un doit prétendre,

C'est Éginard !... Eginard, sois mon gendre ! »

Les chevaliers, jaloux d'un tel honneur.

Mais consers^ant loyauté pour devise.

Confessent tous, avec grâce et franchise.

Que leur rival mérite son bonheur.

L'heureux coupable et sa douce compagne Viennent baiser la main de Charlemagne, Non sans rougir ; et, dès le même jour, Le chaste hymen consacra leur amour.

Page 1