LA MORT DE ROTROU
Pièce qui a remporte le prix de poésie
décerné par la seconde classe de V Institut impérial,
dans sa séance du lo avril 1811.
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Rotrou ^, cher à Thémis et cher à Melpomène, Avait abandonné son paisible domaine ; Vers Paris un instant par la gloire entraîné, Des palmes du théâtre il marchait couronné, Et, du C/i^ méconnu défendant la merveille, Devant Richelieu même osait louer Corneille.
Le cirque s'est ouvert ; Rotrou voit, par des pleurs, Applaudir Venceslas et ses nobles douleurs : Corneille, dont l'estime et l'enflamme et l'honore, Assiste à son triomphe et l'embellit encore. Voilà qu'un bruit fatal, trop prompt à circuler,
1. Le poète Rotrou, lieutenant civil du bailliage de Dreux, sa patrie, mourut, dans cette ville, le 28 juin 1650, victime, par son dévouement, de l'épidémie qui la ravageait. {Note de fauteur.)
Œuvres de Millevoy e.
Aux applaudissements est venu se mêler.
Des tragiques douleurs la vue est détournée :
De moment en moment, la foule consternée
Attache sur Rotrou son regard inquiet;
On le plaint, il s'étonne; il s'informe, on se tait.
Son trouble s'en augmente : il insiste , il arrache
Le déplorable aveu du malheur qu'on lui cache...
O revers ! Dreux périt, sous un mal destructeur.
Rotrou frémit. Il sait qu'un hameau protecteur
Retient loin des dangers ses enfants qu'il adore ;
Mais ses concitoyens sont sa famille encore.
Ni les transports flatteurs de ce peuple exalté,
Ni les gémissements de son frère attristé,
Ni les touchants regrets, ni l'amitié sincère
Du grand homme chéri qui le nommait son père,
Rien ne l'arrête; il part, seul, à travers la nuit,
Et cherche les périls, comme un autre les fuit.
Mais, sur sa route, il croit, dans les vastes ténèbres,
Entendre des sanglots et des plaintes funèbres,
Et voir autour de lui des fantômes errer.
Le jour, qui de ses feux commence à l'éclairer,
Lui semble enveloppé de sinistres nuages.
Ces vallons si connus, ces coteaux, ces ombrages,
Tout est changé pour lui : du deuil, de la douleur.
Tout prend à ses regards la lugubre couleur.
Il arrive : à la mort il voit sa ville en proie. Hélas ! ce n'étaient plus ces longs accents de joie, Qui fêtaient son retour en des temps plus heureux. Tout demeure absorbé dans un silence affreux : Il n'entend plus, au sein de ces tristes murailles.
Poèf/ies et poésies historiques. 17
Que le bruit gémissant du char des funérailles. Il appelle, en pleurant, ceux qu'il, a tant chéris: La cloche du trépas répond seule à ses cris.
Ce peuple entier, cédant au malheur qui l'accable, De vivre et de mourir à la fois incapable, N'ose, pour son salut, tenter un noble effort; L'effroi produit l'effroi, la mort produit la mort. Cherchant à s'isoler des publiques misères , Chacun fuit. Seulement, on voyait quelques mères, Immobiles, braver le désastreux fléau, Et veiller, sans pâlir, à côté d'un berceau.
Rotrou, dieu tutélaire, en ces lieux de tristesse, Dispute, avec la mort, d'ardeur et de vitesse. Son zèle , infatigable au milieu des travaux , Donne aux uns des secours, aux autres des tombeaux. Il est partout ; son âme au loin se multiplie : Il agit, il ordonne, il menace, il suppHe; Et lui-même, affrontant l'hydre au souffle infecté. Rassure la terreur par l'intrépidité.
Digne fils d'Apollon, sa noble insouciance De l'avare Plutus dédaigna h. science ; Mais, offrant au malheur d'héroïques secours, A défaut de trésors, il prodigue ses jours. Dix fois l'astre nocturne a chassé la lumière. Sans que le doux sommeil ait touché sa paupière. Le poids de la fatigue en vain l'accable, en vain La fièvre de la mort fermente dans son sein ; Il marche, et des héros enfants de sa pensée La gloire disparaît, par la sienne effacée. Nul danger, nul effroi ne peut le retenir :
i8 OEuvres de Millevoye.
Tant de travaux heureux qu'espérait l'avenir, Tant d'écrits imparfaits, d'esquisses animées Qu'en sublimes tableaux le temps eût transformées, Tant de lauriers nouveaux à sa gloire promis. Il ne regrette rien, s'il meurt pour son pays !
D'un frère vainement le fidèle message A rappelé ses pas sur un autre rivage : Sa vertu rougirait d'hésiter un instant. Il voit venir la mort, il la voit et l'attend. Immuable, il répond au frère qui l'implore : « Pour la vingtième fois j'entends depuis l'aurore Sonner l'airain fatal... Je l'entends sans effroi : Ce soir, si Dieu l'ordonne, il sonnera pour moi. » Il disait; mais, vaincu par tant de vigilance, L'homicide fléau se retire en silence.
Déjà, de bouche en bouche à l'envi répétés, Les bienfaits de Rotrou jusqu'aux cieux sont portés : Des palmes à la main, vers le toit qu'il habite. Un peuple délivré vole et se précipite... Insensés ! retenez un aveugle transport; Ne mêlez point vos chants aux soupirs de la mort. Votre libérateur touche au moment suprême; Des coups qu'il vous épargne il est atteint lui-même ; C'est pour vous qu'il expire!... Et cette foule en deuil. Muette, tient les yeux attachés sur le seuil. On entendait encor, dans la funèbre enceinte. Le murmure affaibli de la prière sainte; Du cierge des mourants tremblaient encor les feux... Aux bruits confus succède un calme douloureux ; C'est celui des tombeaux. Près du lit d'agonie,
Poèmes et poésies historiques. ip
Le cierge s'est éteint, la prière est finie.
Un pâle serviteur se présente, interdit;
Il se tait : sa pâleur, son silence a tout dit.
Les citoyens, poussant des clameurs déchirantes,
Ont cru voir se rouvrir les tombes dévorantes ;
On dirait qu'à la fois frappés des mêmes coups,
De la mort d'un seul homme ils vont expirer tous.
Cependant du héros la grande âme exhalée Aux âmes des martyrs dans les cieux s'est mêlée. Par d'ineffables chants les séraphins ravis Fêtent l'hôte nouveau des lumineux parvis : Mais, du haut de ce trône où, près de Borromée, Il s'assied, ombragé des palmes d'Idumée, O rivages de l'Eure! ô bords délicieux! Il vous cherche toujours; et, jusque dans les cieux, Gardant le souvenir de sa ville chérie, Il forme encor des vœux pour la douce patrie.
BELZUNCE