EGLOGUE H IT I T I E M E
Alter ab undecimo tum me jam cœperat annus, Jam fragiles poteram a terra contingere rames.
Racan a rendu ces deux vers, par deux vers délicieux :
Il n'avait que douze ans, et, de ses petits bras. Cueillait déjà des fruits dans les branches d'en bas.
Ut vidi, ut perii, ut me malus abstulit error!
Nous n'avons pas en français de tour qui réponde à la chaleur de celui-ci. Ut vidi f tit perii ! est expressil
Notes des traductions. 43
et passionné : comme je le vis ! comme je péris ! serait ridicule.
Nunc scio quid sit Amor...
J'ai fondu ce couplet avec le suivant, d'abord parce que les deux idées tiennent l'une à l'autre, et ensuite pour éviter la monotonie des refrains, déjà très multipliés.
Crudelis tu quoque, mater !
Crudelis mater magis, an puer improbus ille? Improbus ille puer : crudelis tu quoque mater.
Ces petites combinaisons de mots roulant sur la même idée m'ont semblé sortir un peu de la manière de Virgile, pour rentrer dans celle d'Ovide. Je me suis servi d'un tour moins recherché.
Numéro Deus impare gaudet.
Ces espèces de maximes doivent, ce me semble, être toujours détachées, et conserver, dans la version française, la précision de l'original. C'est à quoi je me suis attaché.
Limus ut hic durescit, et hœc ut cera liquescit, Uno eodemque igni ; sic nostro Daphnis amore.
\'irgile, ici comme en beaucoup d'autres passages, franchit les idées intermédiaires. La traduction littérale de cette phrase très elliptique ne serait qu'une énigme. J'ai cherché à l'éclaircir, en la développant; car il s'agit d'être entendu, et non de compter les mots : ce qui est obscur paraît toujours long.
On sait que la seconde partie de cette églogue est une imitation textuelle de la seconde idylle de Théocrite, que Racine nommait l'une des plus belles pièces de l'antiquité.
ÉGLOGUE NEUVIÈME
V^'irgile, comme l'on sait, composa sa neuvième églogue de vers et de couplets qui n'avaient pu trouver place
^22 CEuvres de Alillevoye.
dans les huit premières, et qu'il a rattachés entre eux par des liens quelquefois un peu faibles. Cette pièce n'en contient pas moins des détails pleins de grâce et de fraîcheur.
Nec tuus hic Mœris, nec viveret ipse Menalcas.
A ce vers, placé dans la bouche de Méris, Lycidas répond :
Heu ! cadit in quemquam tantum scelus! heu! tua nobis Pêne simul tecum solatia rapta, Menalca! Quis caneret Nymphas? quis humum florentibus herbis Spargeret, aut viridi fontes induceret umbra?
et il semble compter pour rien la mort, dont Méris, son interlocuteur, dit avoir lui-même été menacé. Cela n'est guère obligeant ; et j'ai cru à propos d'éviter cette légère inconvenance, défaut si peu habituel à Virgile, Lycidas, dans ma traduction, parle des deux bergers à la fois :
Quoi ! nos consolateurs nous seraient enlevés ! Qui, sans vous, eût chanté les Nymphes du bocage, Versé des fleurs, couvert les fontaines d'ombrage?
Insère, Daphni, piros : carpent tua poma nepotes.
Le souvenir de ce vers semble avoir inspirécelui-ci au bon La Fontaine :
Mes arrière-neveux me devront cet ombrage.
Ceux qui viennent ensuite n'appartiennent qu'à son génie et à son cœur:
Eh quoi! défendez-vous au sage De se donner des soins, pour le plaisir d'autrui? Cela même est un fruit, que je goûte aujourd'hui : J'en puis jouir demain, et quelques jours encore.
Virgile n'a rien d'un caractère plus touchant, ni d'une plus ravissante naïveté.
Notes des traductions. 433
Vox quoque Mœrim
Jam fugit ipsa : lupi Mœrim videre priores.
htre aperçu par un loup, avant de l'avoir vu soi-même, était regardé, chez les anciens, comme un présage funeste à la voix des bergers ; quelques-unes de ces croyances superstitieuses subsistent encore dans nos campagnes : il en est même de très favorables à la poésie.
ÉGLOGUE DLXIÈME
On sait/ar cceut-j et dans toute l'acception du terme, cette délicieuse églogue de Gallus, ce chef-d'œuvre d'amoureuse mélancolie. Je n'y remarquerai rien, parce que tout y est remarquable. Jamais l'amitié ne répandit et ne fît répandre de plus douces larmes sur les blessures de l'amour.
SIMETHEi
Cette pièce, à laquelle Théocrite a donné le nom d'idylle, sort absolument du genre pastoral. Il y a loin des combats de la flûte et du chant, de la peinture des amours paisibles, aux évocations magiques, au tableau d'une passion brûlante et malheureuse. Théocrite a employé, dans cette production, les couleurs les plus vives, les mouvements leS plus dramatiques,
Virgile l'a imitée, dans sa huitième églogue ; il l'a rendue avec moins de force que de grâce. Il a imité Théocrite, comme il imite souvent Homère, en perfectionnant, mais en affaiblissant quelquefois.
On sait que Racine regardait l'idylle de Théocrite
I. Ces notes ne se trouvent que dans la seconde édition des Plaisirs du Poète (1804), où cette belle traduction a paru ponr la première fois, avec suppression de certains passages, que le traducteur avait rejetés dans les notes, mais qu'il a rétablis depuis dans son texte.
434 OEuvres de Millevoye.
comme un des plus beaux monuments de l'antiquité. Il y a même puisé plusieurs beaux vers, que nous aurons occasion de citer.
Les traducteurs paraissent avoir généralement mal conçu le titre de ce morceau. La plupart l'ont traduit par l'Enchanteresse. Ce n'est point une enchanteresse qui parle, mais une amante abandonnée. Quelques commentateurs ont cru qu'il s'agissait de la fameuse Simèthe, courtisane de Mégare, qui, nouvelle Hélène, alluma la guerre entre Athènes et sa patrie ; mais Théocrite prouve le contraire, par ce qu'il lui fait dire dans le cours de l'idylle, lorsqu'elle accuse Delphis de l'avoir séduite par la promesse de devenir son épouse. Chabanon traduit ainsi :
O tendresse! ô serment que mon amour réclame! Il jurait que l'hymen sanctifierait ma flamme; Mes feux se sont accrus,, dans un espoir si doux : Dieux! je perds l'innocence, et je n'ai point d'époux!
Au mot sanctifier près, ces vers sont tournés avec grâce et pureté ; le dernier, surtout, est très agréable , mais peut-être n'ont-ils pas r.ssez le caractère antique.
Il existe plusieurs traductions ou imitations en vers de la deuxième idylle de Théocrite. On connaît celles de Longepierre et de Chabanon.
Page 381, vers 4. — Virgile, dans sa huitième églogue, décrit aussi les apprêts d'un sacrifice magique :
Effer aquam, et molli cinge haec altaria vitta : Verbenasque adole pingues, et mascula thura ; Conjugis ut magicis sanos avertere sacris Experiar sensus : nihil hic nisi carmina desunt, Ducite ab urbe domum, mea carmina, ducite Daphnin.
Carmina, en ce sens, signifie enchantement, ou parole magique. Ce dernier vers de Virgile lui sert de refrain. Il est le même que dans Théocrite.
Quelques longueurs se font sentir dans la première
Notes des traductions. 455
partie de cette idylle ; c'est pourquoi Chabanon avait élagué, dans sa traduction, des morceaux qui n'ajoutent rien à l'intérêt ni à la situation, et dont l'idée pouvait se rendre en un seul vers. Mais Chabanon a éludé une autre difficulté, dans son élégante imitation, en ne rendant pas l'expression grecque, qui signifie « qu'il n'a frappé à ma porte » .On a essayé de l'ennoblir dans ces deux vers:
Depuis que, sous les coups de sa main empressée, Il n'a fait retentir ma porte délaissée.
Toutes les cérémonies magiques sont scrupuleusement détaillées dans Théocrite : Virgile en a traduit le passage, qui concerne la cire, que Simèthe fait amollir; mais il y ajoute des antithèses qui ne sont pas naturelles dans la bouche d'une femme passionnée:
Limus ut hic durescit, et haec ut cera liquescit Uno eodemque igni, sic nostro Daphnis amore. Sparge molam, et fragiles incende bitumine lauros. Daphnis me malus urit, ego hanc in Daphnide laurum.
Page 383, vers 2. — Durant l'enchantement, on faisait tourner rapidement, dans un cercle, un disque d'airain.
Deficiunt magico torti sub carminé rhombi. Properce, liv. II, el. 21.
Horace fait dire à Camille :
Citumque rétro solve, solve turbinem.
Théocrite présente souvent des idées pleines d'énergie, qui seraient pour nous forcées ou triviales ; telle est celle-ci :
Cruel amour ! sangsue avide de mes peines, Veux-tu tarir le sao^ qui coule dans mes veines?
436 OEuvres de Mille voye.
Théocrite ne manque pas de décrire ici, et bien au long, toutes les circonstances de la fête :
Je revêtis le lin en long tissu flottant,
Et mon front se cachait sous un voile éclatant,
Dont m'orna Cléariste, au temps de ma ruine.
Il y a dans le grec, « que me prêta ma voisine Cléariste, » ce qui ne serait pas supportable en français.
Page 385, vers 13. — Racine a traduit ce morceau de Théocrite, dans ces beaux vers de Phèdre :
Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ;
Un trouble s'éleva dans mon âme éperdue :
Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ;
Je sentis tout mon corps et transir et briller.
C'est ainsi que Racine savait imiter, pour être inimitable.
Malheur aux traducteurs qui viendront après lui
Théocrite fait un tableau énergique des tourments de Simèthe; c'est elle-même qui raconte.
Voici la traduction de Longepierre :
Bientôt mon corps devint plus jaune qu'un souci ; De langueur, les cheveux me tombèrent aussi ; Et la peau sur mes os resta seule collée.
Cette traduction, beaucoup trop littérale, prouve combien il est difficile d'être exact, sans être ridicule.
Page 386, vers 9. — Voltaire a imité avec beaucoup de grâce le commencement de ce morceau :
Reine des nuits, dis quel fut mon amour; Comme en mon sein les frissons et la flamme Se succédaient, se perdaient tour à tour; Quels doux transports égarèrent mon âme ; Comment mes yeux cherchaient en vain le jour ; Comme j'aimais et sans songer à plaire! Je ne pouvais ni parler, ni me taire...
Notes des traductions. 437
Reine des nuits, dis quel fut mon amour. Mon amant vint. O moments délectables ! 11 prit mes mains: tu le sais, tu le vis; Tu fus témoin de ses serments coupables, De ses baisers, de ceux que je rendis, Des voluptés dont je fus enivrée...
Momens charmants, passez-vous sans retour? Daphnis trahit la foi qu'il m'a jurée.
Reine des nuits, dis quel fut mon amour.
Page 387, vers 28. — Théocrite ajoute : « Je le voyais autrefois à toutes les heures du jour ; souvent il déposait chez moi son flacon dorien ; maintenant, douze jours s'écoulent, sans qu'il se présente à mes yeux. »
La particularité du flacon dorien tient aux habitudes des personnages, que le poète grec met en scène, et nous paraîtrait au moins inutile. C'est ainsi que, dans les chefs-d'œuvre d'Eschyle, de Sophocle, d'Euripide, on rencontre une foule de détails simples et naïfs, qui enchantaient les Grecs, et qui feraient rire, transportés sur notre scène.
Page 388, vers 10. — L'idée de ces derniers vers n'est pas de Théocrite. Il termine son idylle d'une manière un peu vague. « Sœur lumineuse de Phœbus, reçois mes adieux ; et vous, brillants satellites du char paisible de la nuit ! » Peut-être le ton animé devait-il être soutenu jusqu'à la fin. L'auteur de cette imitation a cru devoir ajouter une idée, qui complète celles qui précèdent, pour ne laisser aucun doute sur le projet de Simèthe.