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LES BUCOLIQUES DE VIRGILE

EGLOGUE PREMIERE

Tityre, tu patuLx recubans sub tegmine fagi.

Virgile excellait dans l'art des contrastes. L'opposition entre le 'sort des deux bergers est une idée profondément dramatique. La douloureuse agitation de Mélibée s'augmente encore du repos fortuné de Tityre.

Nos patriai fines, et dulcia linquimus arva ; Nos patriam fugimus.

Ces trois expressions, peu différentes entre elles, et destinées à peindre la même circonstance, sont bien le langage de la douleur, qui, naturellement monotone, aime à se répéter, pour s'entretenir plus longtemps de ses pertes. C'est ainsi que les airs mélancoliques roulent sur un petit nombre de notes, dont le retour fréquent imite la plainte. Dans patries fines, dîilcia arva, et patriam, Mélibée regrette trois fois sa patrie.

Tu Tityre, Icntus in umbra.

Lentus exprime à la fois l'indolence, le repos et la sécurité, et n'a pas, dans notre langue, de mot qui lui corresponde. Observons, en passant, avec quel art naturel Virgile emploie les tours analogues à ce qu'il veut dé-

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crire : la langueur du participe recubans et la phrase incidente, lentus in unibra, s'accordent avec l'abandon de l'heureux berger, et semblent imiter son attitude.

Fortunate senex ! ergo tua rura manebur.t.

Lorsque le cygne de Cambray, rendant hommage à, celui de Mantoue, admirait cette touchante apostrophe il était loin de prévoir qu'un jour elle dût faire encore verser plus de larmes. Tant de proscrits dépouillés de leurs biens n'avaient pas, en regardant les dernières cabanes du sol français, répété à leurs humbles possesseurs : ergo tua rura manebunt !

Cette sorte de novissima verba, ces longs adieux à la patrie rappellent un autre chant d'exil, non moins tendre et plus solennel : super flumina Babylonis, illic sedimiis et flevinius, quum recordaremur Sion ; paroles d'une religieuse simplicité, et où respire, en quelqvie sorte, le~ sublime de la tristesse.

Fortunate senex! Hic, inter flumina nota Et fontes sacres, frigus captabis opacum.

Le frigus opacum, si célèbre, ne peut se rapporter qu'aux ombrages ; circonstance sous-entendue par Virgile, et que j'ai exprimée dans ce vers :

Sous la fraîche épaisseur des ombres bocagères.

Rivarol, toujours en quête des nouvelles combinaisons de mots, n'avait pas laissé échapper yr?'^?/5' opacum, qu'il traduisait par la fraîche obscurité. Le mot serait plus juste, s'il s'agissait d'une caverne.

Hinc tibi quœ semper vicino ab limite scpcs Hyblaiis apibus Horem depasta salicti, Ssepe levem somnum suadebit inire susurro.

Ici Virgile, par une heureuse métonymie, fait passer l'action de l'objet animé à l'objet inanimé ; ce ne sont

Notes des traductions. 411

plus les abeilles, c'est la haie qui invite aux douceurs du repos. J'ai osé reproduire la hardiesse de cette figure, que je n'eusse point hasardée, sans le privilège de la traduction. Je me suis surtout attaché à rendre, sans la couper, cette abondante période, composée comme le meilleur tableau.

Quam nostro illius labatur pectore vultus.

Tityre désigne ici son bienfaiteur par le seul mot illius, quoiqu'il ne l'ait nommé que vingt vers plus haut ; parce qu'une âme remplie de l'objet de son affection en croit tout le monde occupé comme elle-même, et ne suppose pas qu'on s'y puisse méprendre. J'ai gardé l'indéfini.

At nos hinc alii sitientcs ibimus Afros; Pars Scythiam...

Combien ces mots alii çX. pars ajoutent à l'intérêt de la situation, en exprimant que les malheureux proscrits n'auront pas même la consolation pénible de partir pour le même exil, mais seront jetés çà et là sur la terre ! Virgile est plein de ces intentions délicates et mélancoliques. La même tirade en oiïre un autre exemple, dans les vers suivants :

En unquam patrios longo post tempore fines, Pauperis et tugurî congcstum cespite culmen , Post aliquot, mea rcgna vidons, mirabor aristas?

L'opposition de longo post tempore et de post aliquot fait sentir combien ce temps d'exil leur doit paraître long, quoiqu'il ne dure que quelques années. Cette apparente contradiction .a préparé des tortures à plus d'un savant. Moi, qui n'ai pas l'honneur de l'être, je m'en suis tenu au sens que je viens d'indiquer, persuadé que souvent en poésie un sentiment est une raison.

Il est inutile de faire remarquer tout le charme du

412 CEuvres de Alillevoye,

mea régna, que Racan a imité avec gi-âce dans ces deux vers :

Son fertile domaine est son petit empire.

Sa cabane est son Louvre et son Fontainebleau.

Au reste, les bons vers de Racan, comme ceux de Segrais, sont trop connus, pour qu'il soit nécessaire de les rappeler souvent. On aimera peut-être mieux trouver ici l'églogue qui concourut, en 1784, à l'Académie fran- . çaise, pour le prix de poésie, que remporta RuTH, de Florian. Elle est d'un religieux, nommé Dom Gérard, qui, en mourant, désira qu'elle fût mise au concours : Il ajouta « qu'il l'avait faite pour le soulagement des pauvres, et qu'il leur destinait les fruits de sa victoire, si l'Académie couronnait son tombeau ». Ce sont les termes de sa lettre, cités par Marmontel, dans son Rapport sur le concours. Cette pièce, très distinguée malgré ses incorrections, contient des traits et même des morceaux dignes des plus grands maîtres. Elle est intitulée : Le Patriarche laboureur. Je crois, en la citant, que de pareils vers consoleront' assez le lecteur, de ce que les miens lui pourront avoir laissé à désirer :

Un vieillard, révéré dans son hameau champêtre, En avait vu la race et s'éteindre et renaître. Au labourage instruit par soixante moissons, Il aimait d'en donner, à son tour, des leçons. Les jeunes métayers, à ses conseils utiles. Recouraient chaque jour, et, disciples dociles, A son gré, disposaient ou ceignaient le semoir.

Damon, de la sagesse, exerce le pouvoir; Arbitre pacifique, il étouffe les haines, Marque des champs voisins les bornes incertaines; Et son long souvenir avait plus d'une fois, Sur la main des huissiers, suspendu les exploits.

Par son âge, au travail à regret inhabile. Il presserait en vain le soc d'un bras débile;

Notes des traductions. 413

Mais il ne peut languir, dans un repos oisif:

D'une épine noueuse aidant son pied tardif,

Il va, des bords du champ, voir avancer l'ouvrage;

Sa voix,- des bras lassés, ranime le courage,

Et, jusque pour la brute aux maux compatissant,

11 retient sur les bœufs l'aiguillon menaçant.

Admis au sanctuaire, et du hameau l'exemple, •Sa voix résonne encor sous les voiite du temple, Et souvent sa ferveur, aux marches des autels. Va se rassasier du pain des immortels.

Son épouse, à Damon, fut ravie avant l'âge ; Mais de nombreux enfants consolaient son veuvage. Des myrtes de l'hymen deux de ses fils parés. Habitaient des foyers, des siens non séparés. Les fils, les petits-fils, et les brus, et les filles, Sous un humble et seul toit, rassemblaient trois familles. L'ordre régnait au sein du peuple fraternel, Et pliait tout aux droits du sceptre paternel. Empire aimable et saint ! qu'un père est un doux maître! Seul Damon présidait sur le détail champêtre ; Seul il dictait les soins, et les travaux du jour. Et l'instant du départ, et l'instant du retour.

Ces ordres, chaque soir, sa voix ainsi les trace : « Lorsqu'aux traits du matin les ombres feront place, S'exerçant de concert sur un large sillon, Que l'un presse le soc, et l'autre l'aiguillon ; Pour vous, vous traînerez la herse aux dents crochues Sur la motte, rebelle au coutre des charrues; Les plus jeunes paîtront, au bord des prés naissants. Ou les bœufs fatigués, ou les veaux bondissants. Vous, allez, du pigeon prévenant les rapines. Sur les chanvres semés tendre un manteau d'épines; Et vos sœurs, dans les blés, un sarcloir à la main. Iront, d'un pas léger, se frayant un chemin, Détruire la nielle où la nielle abonde, Et trancher du chardon l'engeance trop féconde.

Ainsi que le pilote, en main le gouvernail, Prescrit aux matelots l'ordre de leur travail.

OEuvres de Alillevoye.

Ainsi du lendemain Damon règle l'usage ;

Et tous, également contents de leur partage,

Jusqu'à l'auhe du jour, vont, du coq matinal,

Pour le commun départ, attendre le signal.

Mais d'un éclat nouveau déjà les cieux rougissent,

De l'étable arrachés, les bœufs au loin mugissent;

Dans les sillons ouverts, le contre se polit ;

Sous les ongles de fer, la glèbe s'amollit ;

Le chanvre se dérobe à l'avide colombe ;

Sous le sarcloir aigu, partout le chardon tombe :

Son dard s'oppose mal à des aciers tranchants.

Et la nielle en tas couvre le bord des champs.

La sueur à grands flots, des fronts, en vain ruisselle:

Une chanson soutient la force qui chancelle.

Les bras ont plus d'ardeur que le soleil brûlant.

Et tous voudraient au jour donner un cours plus lent.

Lorsque le grand flambeau cache enfin sa lumière,

Notre troupe, en chantant, regagne la chaumière.

Et, nourrissant l'espoir d'un rustique festin.

Sent la fève ou le lard, qui l'attend sur l'étain.

Au repas succédaient de ferventes prières, Et, tous alors cédant au besoin des paupières, On allait, sur la natte, en des flots de pavots. Pour un prompt lendemain, puiser des feux nouveaux.

Mais lorsque, s'emparant de la voûte azurée, Le nébuleux décembre allongeait la soirée. Un jeune enfant, docile aux soins de son aïeul, De nos fastes sacrés prenait le saint recueil, Mais non sans le baiser : sa main respectueuse L'approchant des lueurs d'une mèche onctueuse, Il lit, d'abord timide, et bientôt enhardi. Autour de lui, soudain un cercle est arrondi : L'un debout, Kautre assis, tous, fervent auditoire, En extase écoutaient la vénérable histoire.

Appliquant un cristal sur ses yeux obscurcis. Et du jeune lecteur dirigeant les récits. Le vieillard lui disait : « Lisez ces pages saintes; Abel, le juste Abel, de son sang les a teintes.

Notes des traductions. 415

Où peut d'un frère aller la jalouse fureur! Pourquoi le meurtrier fut-il un laboureur? Cette leçon pour vous est triste, mais utile.

« Après Abel, viendra ce fils cher et docile, Qui, cédant à la loi dont son père est pressé, Monte sur le bûcher, que lui-même a dressé ; Mais le Ciel couronna, par un retour prospère, L'égale obéissance et du fils et du père ; Dieu veut que sans réserve on se repose en lui. Ces deux traits rempliront nos veilles d'aujourd'hui. L'autre soir varîra nos pieuses lectures. Et demain de Joseph les saintes aventures. Et son respect, si mal payé par Putiphar, Feront bien à vos yeux oublier qu'il est tard; Surtout, vous y verrez, instruits à l'indulgence. Comme un frère offensé doit en tirer vengeance. » La scène, ainsi féconde en heureux changements. Variait les leçons et les amusements.

Les jours du saint repos, en ces pieuses veilles, On avait pour tout soin d'occuper les oreilles. Aux autres soirs, les mains, s'exerçant à leur tour. Reprenaient à la nuit ces vols faits sur le jour.

Lorsque le docte enfant, fidèle à sa coutume, Avait, en le baisant, fermé le saint volume. Près d'un faisceau, fatal souvent aux humbles toits, On s'attroupe, et, brisant le chanvre entre leurs doigts. Frère et sœur, ^tous soudain font un concert rustique D'innocentes chansons, ou d'un pieux cantique. Le vieillard, à voix basse, accompagnait leurs chants: Son âme était ouverte à des plaisirs touchants; Et s'il goûtait des voix la douceur réunie. Des cœurs, bien mieux encore, il aimait l'harmonie.

Souvent, de leurs accords interrompant le cours. Ses enfants lui disaient : « Cher auteur de nos jours, Sans doute, en l'étendant. Dieu sema votre vie De bien des traits divers : contentez notre envie; Daignez les raconter; vos peines, vos malheurs, Soufferts, hélas! pour nous, doivent toucher nos cœurs.

OEuvres de Millevoy e.

— Pourquoi de mes chagrins vous nourrir la mémoire ? D'ailleurs ma vie est longue, et courte est mon histoire, Répondait le vieillard ; et quels traits curieux Offrirait de mes ans le cours laborieux? Puissé-Je m 'être, au moins, rendu mes maux utiles! Le travail n'était rien, si mes champs infertiles, Si l'avide traitant, et mes durs créanciers, N'avaient armé cent fois contre moi les huissiers; Etre isolé, j'aurais moins senti ma misère! Mais combien, dans les maux, c'en est un d'être père !

« Que l'art du laboureur est un art incertain! Sa fortune dépend d'un soir ou d'un matin : Il voit, au gré des vents, errer ses espérances. Combien de fois, charmés de riches apparences. Insolvable longtemps, aux mains des usuriers Je comptais m'arracher, par d'abondants greniers. Lorsqu'un torrent, soudain tombé du haut des nues. Couvrait de mes épis les rives inconnues; Ou lorsqu'en un désastre, aux champs non moins fatal. Lançant du haut des airs ses noyaux de cristal, La grêle ne faisait, de ma moisson entière, Et du plus riche espoir, qu'un amas de litière.

« Ces revers trop communs, métayers malheureux. Qu'ils touchent peu souvent vos maîtres rigoureux!

« Un autre fléau vint nuire à mon labourage : Soit que d'impurs marais le prochain voisinage. De mortelles vapeurs eût infecté les airs, Ou bien que, dans leur sein, nos végétaux divers Cachassent le poison, du venin redoutable Mes bœufs tombaient frappés, en entrant dans l'étable. Ainsi, tout contre moi paraissant conjuré, Je sentais défaillir mon cœur désespéré. Que dis-je? toutefois, en ma douleur amère, Dieu me gardait encor, pour soutien, votre mère ; Je courais dans son sein épandre mes soucis ; Nos pleurs, en se mêlant, se trouvaient adoucis : Devait-elle, ô mon Dieu, si tôt m'être enlevée !

Notes des traductions. 417

« Vous parlerai-je ici de la triste corvée? Ah ! respectons des rois les ordres souverains : Les rois n'ont pas voulu mes plus cuisants chagrins ; Le fruit de la corvée, ils l'ignorent sans doute ! Ce travail meurtrier, que de bœufs il me coûte! J'ai dû plus d'un dommage aux éléments fougueux, Mais le voyer cruel m'a nui plus souvent qu'eux. Que de rigueurs, par lui, jointes à l'injustice! Le Ciel vous réserva pour un temps plus propice : La tendre humanité touche aujourd'hui les cœurs ; Elle amollit enfin jusqu'à ceux des piqueurs. Mais jadis, exerçant leurs cruautés brutales, S'ils ne m'avaient causé que des pertes fatales ! Ils ont plus fait ; ma honte est due à leur fureur ; Aurais-je des cachots, sans eux, connu l'horreur? Mais j'y fus, de mes bœufs, expier l'impuissance. Ce coup frappa le sein, où vous prîtes naissance ; Doris se nourrissait dès longtemps de ses pleurs; Mon infamie, unie à nos autres malheurs, Porta le dernier coup à son âme indignée; La mort, qu'elle appela, n'était pas éloignée : Je vis l'instant fatal s'approcher à grands pas, Et Doris, un matin, s'éteignit dans mes bras.

« Qui de vous ou de moi, dans ce désordre extrême, Dut-on plaindre le plus? On nous plaignit de même. Vous sentîtes dès lors vos rigoureux destins; Vous redoubliez mes pleurs, par vos cris enfantins. Cher et triste fardeau ! votre nombre, votre âge. Auraient dû m'accabler : Dieu soutint mon courage. Que la religion est utile aux mortels ! Courant me prosterner au pied de nos autels, Au Ciel je confiais le soin de votre enfance; Il ne m'a point trompé, dans ma juste espérance. Le sort fléchit pour moi son courroux inhumain. Vous crûtes ; au travail je formai votre main ; J'en mis le goût dans vous. A mes leçons dociles. Vous vîntes me prêter bientôt vos bras utiles ; Moins à regret, les miens se sentaient affaiblir : Aidé par vous, je vis mes moissons refleurir; J'éloignai des huissiers les troupes importunes ; III. 27

OEuvres de Millevoye,

En un mot, j'oubliai mes longues infortunes ; Et, par vous, libre enfin de dettes et d'impôts^ Je me prépare, en paix, à mon dernier repos. »

C'était aussi les soirs, que, des hameaux rustiques^ Le vieillard rappelait souvent les mœurs antiques : « Quel luxe, disait-il, étonne ici mes yeux! Avec la pauvreté, l'orgueil croît en ces lieux. Superbes villageois, à votre fierté vaine. Pour remplacer l'étoupe, un lin suffit à peine. Jadis, sur nos destins réglant notre ornement. Pauvres, nous n'avions pas un riche vêtement. Un acier garnissait nos épaisses semelles, Et faisait sous nos pas jaillir les étincelles. Nos tissus les plus fins, de chanvre, étaient ourdis; Nos cheveux, sur nos fronts, descendaient arrondis; Et, sans boucle et sans tresse, aux plus beaux jours de fête, Un feutre longtemps neuf parait assez nos têtes. Notre rusticité fait honte à nos neveux. De nos jours, on étage, on plisse ses cheveux \. Par le Ciel destinée à de meilleurs usages. Une poussière utile affadit les visages. Comme de nos besoins la vanité se rit ! La farine vous poudre, et le son vous nourrit. Affectant d'étaler une opulence fausse.

On voit briller l'argent, sur le veau qui vous chausse; Il brille à vos poignets, il brille à vos genoux. Ah ! des impôts accrus désormais plaignez-vous ' Ou plutôt accusez vos fiertés indiscrètes ! Vêtus comme le riche, on pense que vous l'êtes : Et certes, qui saura votre sort indigent, Lorsqu'en effet sans pain, vous êtes tout argent?

« Plus fidèles jadis aux lois de la nature, Nous ne nous vêtions pas de notre nourriture. De nos tissus grossiers, tout art était banni. Mais notre pain souvent de lard était garni. D'oîi naquit tant d'orgueil, dans nos humbles bocages? Et quel changement même en nos nymphes volages! Vous voyez leurs cheveux avec art retroussés; Les rubis sur leurs doigts sont dans l'or enchâssés;

Notes des traductions. 419

Le père, en ses atours, ne connaît plus sa fille, Et sur des fronts hâlés le ruban partout brille. O nymphes de ces lieux, pour vos simples appas, N'cclôt-il pas assez d'ornements, sous vos pas?

(i Vous, mes filles, gardez les mœurs de votre mère C'est non par des atours qu'elle avait su me plaire. Nul ruban ne chargea son front enorgueilli : Un bouquet l'ornait mieux, quand je l'avais cueilli. Fuyez une parure, aux hameaux étrangère : La toison des brebis convient à la bergère. »

C'étaient là du vieillard les dernières leçons. Déjà sa voix rappelle en vain ses derniers sons. La nature, en Damon, succombe au poids de l'âge ; De deux bras vainement sa marche se soulage ; 11 sent fléchir sous lui ses genoux affaiblis ; Et bientôt, étendu sur son humble châlis. Ne se déguisant point son atteinte mortelle, Des ministres sacrés fait prévenir le zèle.

Un auguste appareil ranime sa ferveur; Son sein est palpitant, devant son Dieu sauveur; Il s'émeut, il s'efforce, et tient encor dressées Au ciel, des mains déjà d'un froid mortel glacées.

Les larmes, cependant, coulent de tous les yeux : Vingt cris mal étouffés troublent les rits pieux; L'effort de la douleur rompt toutes les barrières, Et les sanglots confus sont mêlés aux prières. Seul, morne et l'oeil aride, accablé sous le poids, L'aîné des fils restait sans larmes et sans voix. Mais l'azyme céleste, et les onctions saintes, Au mourant, ont rendu ses facultés éteintes; Et lui-même, étonné de ces nouveaux accents : « Calmez, dit le vieillard, vos cris attendrissants. Prêts à nous séparer, que la foi nous soutienne, Et pleurez en chrétiens, si ma mort est chrétienne. Pourquoi vivrais-je encore ? Inutile ici-bas, Ma vieillesse est déjà l'image du trépas. Mon long pèlerinage enfin touche à son terme;

OEuvres de Millevoye,

Sans appeler la mort, je l'attends d'un cœur ferme. Je suis pécheur ; mais Dieu, s'il juge, est père aussi, Et je sais qu'aisément un père est adouci ; Mais, quoiqu'il me fiît doux d'exercer la clémence, Mon amour fut borné, quand le sien est immense. De nos toits indigents gardez les simples mœurs: Aimez-vous, servez Dieu, servez vos rois... Je meurs. »

Ainsi finit Damon. L'on ne put reconnaître Ses enfants à leurs pleurs, et chacun parut l'être. Tout le hameau suivit la pompe du cercueil. Et le Maire, en pleurant, prit un coin du linceul.

EGLOGUE DEUXIEME

Formosum pastor Corydon ardebat Alexiu... Corydon pour Daphné brûlait sans espérance...

On me pardonnera cette métamorphose, qui n'est qu'une restitution.

Despectus tibi sum, nec qui sim quœris, Alexi.

Rien n'est plus naturel que ce mouvement de l'amourpropre blessé par l'amour. Ce trait peut avoit donné à Racine l'idée des vers qu'il met dans la bouche de Néron, au second acte de Britannicus, quoiqu'il y ait loin de Corydon au fils d'Agrippine : « la modeste J unie», dit ce dernier,

Fuit, et ne daigne pas seulement s'informer Si César est aimable, ou bien s'il sait aimer.

Invidit stultus Amyntas.

Le changement des sexes m'a forcé de supprimer cette circonstance, comme celle de delicias domini, dans le second vers de l'églogue. Le moindre sacrifice coûte des regrets, lorsqu'on traduit un poète, chez qui presque rien n'est inutile.

Notes des traductions. 421

Eheu, quid volui misero mihi ! Iloribus Austrum, Perditus, et liquidis immisi fontibus apros.

Sorte de métaphore proverbiale, que j'ai légèrement modifiée.

Sans pousser plus loin les observations de détail, je me bornerai à mettre sous les yeux des connaisseurs une églogue de Sarrasin sur un sujet qui a beaucoup de rapport avec celui-ci. Cette pièce, empreinte de couleurs antiques, et la meilleure sans contredit que Sarrasin ait composée, ne se trouve pas dans ses œuvres : elle est peu connue, même des gens de lettres. Je la rapporte, en supprimant ce qu'elle m'a paru contenir de trop défectueux.

MYRTIL, ou LE NAUTONIER

Eglogue.

Sortez du frais séjour de vos grottes humides,

Nymphes de l'Océan, divines Néréides!

Les vents sont apaisés, le ciel est azuré,

Et l'air serein, partout, rend le calme assuré.

Écoutez les discours, que, sur ces bords sauvages,

Le nautonier Myrtil, honneur de ces rivages,

De la jeune Orillis ardemment amoureux.

Fit aux rochers, moins sourds qu'il n'était malheureux.

tt Des vagues et des vents si longtemps agitée,

Ma barque aborde enfin la terre souhaitée,

Terre à mes yeux si chère, et le riant séjour

Oià demeure l'objet de mon funeste amour !

« Typhis, garde la nef, de crainte des orages !

Et, si la nuit humide assemble les nuages,

Jette l'ancre en la mer, ou si les vents du Nord

Viennent troubler les flots, vogue tout près du bord ;

Mais évite les bancs : ces côtes dangereuses.

Aux plus vieux matelots sont souvent malheureuses.

« Orillis, qu'attends-tu? qui te peut retenir? Pourquoi, sur ces rochers où l'on te vit venir .

Œuvres de Millevoye,

Seule, te dérobant à tes autres compagnes, Regarder l'Océan et ses vastes campagnes. Ne montres-tu de loin l'aise de mon retour, Par de longs cris, mêlés de plaisir et d'amour? Quel Dieu t'a pu changer? Quelle nouvelle flamme. Absent et malheureux, m'a banni de ton âme?

Hélas! de ton Myrtil les Nymphes sont éprises. Inhumaine Orillis, et toi tu le méprises; Seule, d'un nautonier tu dédaignes les vœux, Cruelle, et ton orgueil se moque de mes feux !

« Mais ma condition n'est pas si ravalée : Les dieux ont, comme moi, fendu l'onde salée. Et les premiers héros conquirent la Toison, Dans la nef que tu vois briller à l'horizon.

O farouche Orillis, sois-moi plus favorable, Et reçois les présents d'un amant misérable; J'ai deux fruits indiens, en vase façonnés, Qu'un Arabe fameux m'a depuis peu donnés.

Je te garde un oiseau^ qui, m'oyant tout le jour

Dire : j'aime Orillis, le redit à son tour.

J'ai refusé ces dons à la jeune Élimène,

Fille du vieil Elpin, quoiqu'elle eût pris la peine.

Mêlant sa douce voix à ses brillants regards.

De m'en prier longtemps, par mes derniers hasards.

Par ceux que j'ai courus en l'un et l'autre monde.

Par Thétis, par Neptune et par les dieux de l'onde :

Et certes je devais contenter son désir.

Car son âme n'est pas insensible au plaisir.

« Mais toi, rien ne te touche, ô fille impitoyable ! Je veux, pour contenter la douleur qui m'accable. Déchirer ce bouquet, du Levant apporté.

Digne d'orner ta tête et d'être regretté. En vain, pour satisfaire à ma flamme amoureuse. J'ai pillé, dans les bois de l'Arabie heureuse. L'arbrisseau de la myrrhe et celui de l'encens; Et, joignant aux lauriers les citrons jaunissants,

Notes des traductions.

J'ai tissu, de mes mains, une verte corbeille, Pleine de ces limons de grosseur non pareille : Hélas! tout ce travail fut pris trop vainement, Puisque tu prises moins les soins de ton amant, Qu'un roc ne fait les flots, ou les flots les rivages, Et qu'enfin mes présents te semblent des outrages. Malheureux! à quoi bon gémir dans ces déserts! Ma voix et mes soupirs se. perdent dans les airs; Orillis n'entend rien, et le jaloux Zéphyre Emporte mes discours, comme il fait mon navire.

« Que te sert, Orillis, de consumer ton âge Dans les antres déserts, qui bordent cette plage? Et, laissant écouler le printemps de mes jours, Près de la vieille Ella, de travailler toujours? Que te sert, tous les soirs, de voir ta main lassée Achever, en tombant, la tâche commencée? Plutôt, si tu m'en crois, monte sur mon bateau !

■« Viens voir des dieux marias le grand palais humide,

Fait de cristal flottant et de marbre liquide ;

Là Thétis, en riant, caresse, tout le jour,

L'image du soleil, attendant son retour;

Et, quand la nuit paisible étend ses sombres voiles,

Sur les flots azurés brillent d'autres étoiles.

Ici Nature a mis ce miracle fameux.

Où la Lune conduit l'Océan écumeux;

Ici le vieux pilote, observant la boussole.

Voit l'aimant amoureux suivre toujours le pôle.

Pourquoi s'en étonner? chacun suit son plaisir;

Myrtil suit Orillis, son astre et son désir.

Ici les corps trompeurs des baleines pesantes

Sont pris, par les pêcheurs, pour des îles flottantes.

Le soufflant physitère y jette en l'air de l'eau :

Des phoques paresseux là dort le grand troupeau;

Là le pompile adroit suit la barque, et se joue.

Tantôt devers la poupe, et tantôt vers la proue ;

Ici Vénus, d'Egypte en Cypre, voyageant,

Dans sa conque de nacre heureusement nageant.

Semble, de mille Amours et de Grâces suivie, Reprendre sur les flots une autre fois la vie.

« Nos travaux sont légers sur les plaines humides,

Quand le dos de la mer ne montre point de rides,

Et que notre vaisseau, par le vent délaissé,

A la voile pliée et le mât abaissé :

Alors nos avirons, sous nos mains vigoureuses.

Luttent contre la paix des ondes paresseuses... etc. »

ÉGLOGUE TROISIÈME

Alternis dicetis; amant alterna Camœnse.

Virgile revient souvent sur cette idée ; il dit encore, dans la septième églogue :

.... Alternos musœ meminisse volebant.

Mais ces chants Amêbées, si agréables aux Muses, le sont beaucoup moins aux traducteurs en vers, condamnés à se mouvoir dans l'espace étroit du quatrain ou du distique. Comme le mérite des couplets alternatifs consiste surtout dans leur précision, je n'ai pas cru, pour les reproduire^ devoir étendre l'original, aimant mieux sacrifier quelques traits, qu'en ajouter d'autres au poète le plus parfait de l'antiquité. En traduction, il est dangereux de prêter aux riches.

Malo me Galatea petit, lasciva puella ;

Et fugit ad salices, et se cupit ante videri.

Je regrette que le défaut d'espace m'ait forcé de supprimer la circonstance des saules, qui précise le tableau, dont j'ai toutefois cherché à rendre l'intention et le mouvement.

Parta mes Veneri sunt munera...

Le nom de ma Vénus, donné par Damète à sa bergère, est une exagération si tendre et si naturelle à l'amour,

Notes des traductions, 425

qu'elle ne m'a point paru de mauvais goût, même dans une langue aussi dédaigneuse que la nôtre.

O quoties, et quae nobis Galatea locuta est ! Partem aliquam, venti, divûm referatis ad aures.

Segrais a imité ces deux vers, par les quatre suivants :

O les charmants discours, ô les divines choses Qu'un jour disait Amire, en la saison des roses ! Doux zéphyrs, qui régniez alors en ces beaux lieux, N'en portâtes-vous rien aux oreilles des dieux?

En la saison des roses est un trait charmant dans une imitation, autant qu'il eût été déplacé dans une traduction fidèle.

Qui Bavium non odit, amet tua carmina, Mœvi; Atque idem jungat vulpes, et mulgeat hircos.

Le premier de ces vers atteint d'un seul coup deux mauvais poètes, détracteurs du talent de Virgile, comme cela devait être ; le second est l'un de ces proverbes métaphoriques, que j'ai déjà fait remarquer dans la seconde églogue. Celui-ci paraît signifier : vouloir faire l'impossible. J'en ai supprimé la seconde circonstance, et j'ai cherché à ennoblir la première.

Die quibus in terris, et aris mihi magnus Apollo, Très pateat cœli spatium non amplius ulnas. Die quibus in terris inscripti nomina regum Nascantur flores.

Je donne ici le mot de ces deux énigmes à ceux de mes lecteurs, qui ne sont pas suffisamment exercés dans ce genre de littérature, dont nos modernes Œdipes ne soupçonnent pas l'antiquité.

Le sujet de la première est un puits ; celui de la seconde est la fleur àH Hyacinthe, sur laquelle les anciens croyaient voir l'initiale du nom de ce jeune prince.

OEuvres de Aîillevoye.

EGLOGUE QUATRIÈME

J.-B. Rousseau a imité en maître plusieurs passages de cette églogue vraiment lyrique, dans quelques strophes de sa belle ode sur la naissance du duc de Bretagne ; elles sont si connues, qu'il est inutile de les rapporter.

Et incipient magni procedere menses.

L'expression de magni menses étant consacrée chez les les Romains, je l'ai traduite littéralement.

nie deûm vitam accipiet, divisque videbit Permistos heroas, et ipse videbitur illis.

J'ai tâché de conserver l'heureux rapprochement de videbit heroas et de videbitur illis, en traduisant ainsi :

Plein de jours immortels, aux cieux, l'enfant sacré Admire les héros, dont il est admiré.

Quai tentare Thetim ratibus...

Quoique le mot tenter soit rarement pris dans le sens où l'est ici tentare^ je n'ai pas craint de lui donner la même acception, appuyé non seulement 3ur l'exemple du latin, mais encore sur l'autorité de cette phrase française : tenter les hasards.

Robustus quoque jam tauris juga solvet arator.

J'ai conservé la hardiesse de ce renversement, en l'adoucissant un peu.

Nec varios discet mentiri lana colores.

Boileau n'a osé faire passer ce vers dans notre langue, qu'avec un excessif ménagement, lorsqu'il a dit avec tant d'élégance :

Et la laine et la soie, en cent façons nouvelles, Apprirent à quitter leurs couleurs naturelles.

Notes des traduc lions. 427

En qualité de traducteur, j'ai dû être plus littéral : La laine n'apprend plus à feindre les couleurs, rend le latin mot pour mot.

Incipe, parve puer, risu cognoscere matrem ; Matri longa decem tulerunt fastidia menses : Incipe, parve puer : cui non risere parenses, Nec Deus hune mensâ, Dea nec dignata cuhili est.

La véritable signification de ce vers a été souvent débattue. Les uns ont attribué le sourire à la mère, les autres à l'enfant. Le dernier sens est moins littéral, mais plus délicat : je l'ai adopté en partie, et, pour le rendre moins détourné, j'ai fondu l'idée du premier vers, dans celle du second.

Quant à la répétition à'incipe, parve puer , au troisième vers, elle m'a paru trop précieuse pour être sacrifiée.

J'espère qu'on ne me fera pas un reproche d'avoir particularisé la maxime générale qui termine la pièce, puisque la phrase, quoique renversée, produit le même sens.

ÉGLOGUE CINQUIÈME

Le Daphnis est une des plus touchantes élégies de l'antiquité. Comme les premières paroles de ce chant pastoral disposent l'âme aux impressions qu'elle va ressentir!

Extinctum Nymphas crudeli funere Daphnim Flebant

Quelle grâce triste et rêveuse, dans l'harmonie du premier vers et dans la lenteur de ce spondée jeté au commencement du second avec le vague abandon de la douleur !

Daphni, tuum Pœnos etiam ingemuisse leones Interitum, montesque feri silvœque loquuntur.

Le prodige est double : les monstres et les forêts ont raconté les gémissements des lions africains. J'ai conservé la même force dans ma traduction.

OEuvres de Millevoye.

.... Damnabis tu quoque votis.

Pour l'intelligence de ce passage, il faut se rappeler les usages religieux des anciens, chez qui les vœux devaient être accomplis dès lors qu'ils étaient exaucés ; idée que j'ai voulu exprimer, en traduisant ainsi :

Daphnis, comme Cérès et le dieu des vendanges, Forcera nos tributs, en exauçant nos vœux.

Cette apothéose de Daphnis, devenu tout à coup une divinité champêtre, m'a donné l'idée d'une autre fiction du même genre, qui a du moins le mérite de la brièveté. Voy. dans les Élégies, livre premier, page 41, le Dieu des campagnes.

EGLOGUE SIXIEME

Fontenelle, qui avait pour la poésie pastorale tout l'esprit qu'il ne fallait pas, a traité cette sixième églogue un peu cavalièrement. Tout le discours de Silène lui semble bizarre. Que la philosophie du nourrisson de Bacchus, et sa mauvaise physique en excellents vers, aient fait sourire l'ingénieux auteur des Mondes, cela se conçoit ; mais qu'il ait cru ses Bucoliques parisiennes supérieures à celles du poète romain, c'est ce qui peut paraître au moins aussi bizarre que le discours de Silène. Rendons cependant à Fontenelle la justice qu'il refuse de rendre à Virgile ; et rappelons, de lui, une pièce charmante intitulé Ismene^ pièce à laquelle on ne peut rien contester, si ce n'est le titre d'églogue.

Dans le très petit nombre de celles que nous possédons en notre langue, on en distingue une de l'abbé Mangenot, qu'il faudrait citer presque tout entière : elle a pour titre le Rendez-vous ; le cadre en est heureux et bien rempli. VIris de M"'® Deshoulières offre aussi des détails agréables, tels que ceux-ci :

Ici j'ai vu l'ingrat, qui me tient sous ses lois ; Ici j'ai soupiré pour la première fois.

Notes des traductions. 429

Mais, tandis que pour lui je craignais mes faiblesses, Il appelait son chien, l'accablait de caresses : Du désordre où j'étais, loin de se prévaloir. Le cruel ne vit rien, ou ne voulut rien voir. Il loua mes moutons, mon habit, ma houlette; Il m'offrit de chanter un air sur sa musette; Il voulut m'enseigner quelle herbe va paissant. Pour reprendre sa force, un troupeau languissant ; Ce que fait le soleil des brouillards qu'il attire... N'avait-il rien, hélas! de plus doux à me dire?

Cette chute est délicieuse, et l'on trouverait, dans toutes les pastorales de Fontenelle, bien peu de vers d'une aussi douce simplicité.

Cinthius aurem

Vellit

Cette image, qui n'avait rien d'étrange pour les Latins, rappellerait un peu trop, pour nous, le voisinage que donnait Fontenelle au genre naïf, dont il s'est bien gardé d'approcher.

Il n'en est pas ainsi de la circonstance exprimée plus loin, lorsque la jeune Eglé barbouille de mûres le front du vieux Silène, image naïve qui, selon Gresset, ne présenterait en français qu'une idée basse et burlesque. Gresset juge Virgile bien légèrement, et cela porte malheur.

Et fortunatam, si nunquam armenta fuissent!... Heureuse si jamais on n'eût eu de troupeau!...

Gresset traduit de la même manière ; et la ressemblance était obligée : il est de ces vers qui sont, pour ainsi dire, nés traduits, et qu'il est presque impossible de rendre diversement.

Errabunda bovis vestigia...

Je n'ai pas craint de traduire littéralement cette ex- ])ression, d'une audace si pittoresque, et de dire : les vestiges errants. Si les hardiesses ont une excuse, c'est surtout dans la fidélité de la traduction.

Œuvres de Alillevoye.

EGLOGUE SEPTIEME

Aut, si ultra plackum laudarit, baccare frontem Cingite, ne vati noceat mala lingua future...

Une plante qui protégeait les poètes contre les dangers d'un éloge outré ! Les anciens possédaient là une recette bien utile. Il est fâcheux qu'elle n'ait point passé jusqu'à nous.

Candidior cycnis, hedera formosior alba.

L'épithète a/6a m'a engagé à traduire ainsi :

Plus blanche que le cygne et le pampre d'automne,

quoique, à vrai dire, ces deux sortes de blancheur soient assez différentes.

Jam venit ajstas

■j'orrida, jam lœto turgent in palmite gemma;.

Gemmœ et turgent sont, comme tous les détails de Virgile, d'une observation parfaite. Il était difficile de les conserver ; je l'ai tenté en disant :

L'été vient, et grossit les perles de Bacchus.

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