‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 21 sur 120 · DE LA SECONDE ÉDITION · texte numérisé non relu

DE LA SECONDE ÉDITION

Convenir de ses fautes est tin devoir : tenter d'y remédier est un plaisir. Je m'étais trompé dans ma première édition. Les critiques m'en ont averti avec plus ou moins d'aigreur. Qu'importe si le résultat est le même ? Presque toutes leurs remarques étaient justes, j'en ai profité.

En relisant mon ouvrage, je me suis senti effrayé de la prodigieuse quantité de fautes échappées à un travail trop rapide, que /avais d'abord entrepris comme étude. Loin de transiger avec moi-même, j'ai corrigé sévèrement, et, quand les corrections h'otii point suffi, j'ai refait, me défiant surtout de cette précision laborieuse et de cette littér alité infidèle, dont l'abus m'avait été si funeste.

Ut me malus abstulit error !

J'ai retraduit entièrement, et dans un meilleur système, la première églogue, dont la traduction , d'abord très défectueuse, eût été capable d'indisposer contre tout le

I02 Œuvres de Millevoye.

reste. Dans les suivantes, j'ai retravaillé plusieurs passages, ou seulement défectueux, ou décidément mauvais, et corrigé, parmi les détails, un assez grand nombre de vers pénibles ou négligés. Au total, ce Je traduction, quoique fort atnéliorée, est encore bien loin d'être irréprochable, mais fen ai fait disparaître tout ce qui a paru déplaire ; je me suis souvent montré, pour moimême, plus sévère peut-être que ceux de vies juges qui l'ont été le plus. Si mes efforts ne sont pas la preuve de mon talent, qu'ils soient du moins celle de ma soumission à la critique éclairée et de mon respect pour le public.

Traductions. 103

TITYRE

ÉGLOGUE PREMIÈRE

TITYRE, MELIBEE.

MÉLIBÉE

Tranquille, cher Tityre, à l'ombre des ormeaux, Tu répètes des airs sur tes légers pipeaux. Nous, xhélas ! nous quittons cette terre'chérie, Le toit de nos aïeux et la douce patrie : Toi, mollement assis, tu chantes, et ta voix Du nom d'Amaryllis charme l'écho des bois.

TITYRE

Un dieu m'a procuré ce sort plein de délices. Oui, c'est un dieu pour moi : mes pieux sacrifices Feront souvent couler, sur son autel nouveau. Le sang d'un agneau tendre, honneur de mon troupeau. Si mes bœufs, que tu vois errer dans la prairie. Vont paissant à leur gré l'herbe épaisse et fleurie. Si mes libres pipeaux résonnent sous mes doigts, C'est à lui, Mélibée, à lui que je le dois.

104 OEuvres de Millevoye.

MÉLIBÉE

A nos champs malheureux, quand la paix est ravie, J'admire ton repos, sans y porter envie ; Languissant, je conduis mes chèvres au hameau. A peine celle-ci peut suivre le troupeau : De deux jumeaux naguère elle accrut ma richesse, Et sur le rocher nu leur mère les délaisse ! Aveugle que j'étais ! Souvent, du foudre atteints, Les chênes mutilés m'ont prédit nos destins ; La corneille, souvent, du creux d'un frêne antique, A poussé vers la gauche un long cri prophétique. Mais quel est-il ce dieu, si grand, si révéré.?

ÏITYRE.

Te le dirai-je, ami 1 J'ai longtemps comparé Cette vaste cité> que Rome ils ont nommée. Au modeste séjour, aux murs sans renommée. Où, nous autres pasteurs, si souvent nous portons Des fécondes brebis les tendres rejetons. J'avais vu les chevreaux semblables à leur mère; Le chien naissant m'offrait l'image de son père. C'est ainsi qu'abusés, mes esprits ignorants Aux plus petits objets comparaient les plus grands. Mais, comme le cyprès domine la bruyère, Rome entre les cités lève sa tête altière.

MÉLIBÉE

Quel désir te guidait vers la grande cité ? Quel objet si puissant ?

Traductions, 105

TITYRE

La douce liberté. Ma barbe allait blanchir sous les glaces de l'âge, Lorsque la liberté ranima mon courage : Elle entendit mes vœux, et vint, quoique un peu tard, M'honorer à la fin d'un consolant regard. Alors, il m'en souvient, dans mon âme enchantée, La belle Amaryllis remplaçait Galatée.

Car, il faut l'avouer, en mes premiers liens, Comme ma liberté, je négligeais mes biens. Je prodiguais en vain des victimes nombreuses; En vaih j'épaississais les crèmes savoureuses : Une ingrate cité, du gain le plus léger, A mon retour, jamais, ne daigna me charger.

MÉLIBÉE

Je ne m'étonne plus si de ta plainte amère Tu fatiguais les dieux, gémissante bergère. Et si tes fruits pendaient, oubliés, aux rameaux : Tityre était absent... Tityre, nos ruisseaux. Nos jardins rappelaient tes pas sur ce rivage.

TITYRE

Que faire? hélas! comment sortir de l'esclavage? A ma reconnaissance il n'était point permis D'offrir ailleurs l'encens à des dieux plus amis. Là, j'ai vu ce jeune homme, à nos malheurs propice. Pour qui, douze fois l'an, fume un doux sacrifice : « Pasteurs, nous a-t-il dit, allez dans vos hameaux Rendre les prés aux bœufs et le joug aux taureaux. »

io6 OEuvres de Millevoye.

MÉLIBÉE

Heureux vieillard îles dieux te laissent ton domaine: Il suffit à tes vœux ; si la stérile arène Si des marais profonds environnent tes prés, Tes brebis, tes agneaux, nouvellement sevrés, N'iront point affi^onter l'herbe inaccoutumée, Ni d'un troupeau voisin l'approche envenimée. Heureux vieillard ! couché sur la rive des eaux, Près des fleuves connus et des sacrés ruisseaux. Sous la fraîche épaisseur des ombres bocagères Tu dormiras, au bruit des abeilles légères. Qui vont en bourdonnant reposer leurs essaims Sur les saules en fleur, bornes des champs voisins. Et, quand de l'émondeur la voix claire et perçante Frappera de ses chants la roche bruissante, L'orme, habitant des airs, entendra constamment Des ramiers, tes amours, le long roucoulement.

riTYRE.

On verra le chevreuil paissant aux mers profondes ; Le poisson, dépouillé du vêtement des ondes, Pressant du lit des mers le sable desséché; Chez le Germain, l'Euphrate à grands flots épanché, Et la Saône abreuvant les déserts de la Thrace, Avant qu'un bienfaiteur, de mon âme, s'efface.

MÉLIR ÉE.

Dispersés , nous fuyons ! L'un verra l'Africain , Ou l'indolent Cretois, ou le Scythe inhumain. Tandis que l'autre ira, traînant son infortune,

Traductions.

Chez le Breton, du monde isolé par Neptune.

Après quelques étés, si longs pour les proscrits,

Ne reverrai-je point enfin ces lieux chéris,

Ce toit pauvre, formé de gazon et de chaume,

Ces champs, ces humbles champs, mon rustique royaume !

Dieux ! un soldat impie usurper nos sillons !

Un barbare envahir nos superbes moissons !

Voilà, voilà les fruits des discordes civiles !

Voilà pour qui nos mains rendaient les champs fertiles !

Maintenant, Mélibée, aligne tes ormeaux;

Greffe encor tes poiriers, taille encor leurs rameaux!

Allez à l'abandon ! chèvres jadis heureuses. Allez!... Aux bords fleuris des grottes ténébreuses, Indolemment couché, je ne vous verrai plus Pendre, au loin, du sommet de ces rocs chevelus. Ils cesseront, les airs de ma flûte champêtre ! Et, vous, ô mon troupeau, vous changerez de maître : Vous irez désormais, sous un autre pasteur, Brouter le saule amer et le cytise en fleur.

TITYRE

Tu pourras cependant, durant la nuit obscure, Reposer près de moi sur un lit de verdure : J'ai des fruits savoureux; je te promets aussi Et la molle châtaigne et le lait épaissi. Au loin fument déjà les toits de nos campagnes ; Déjà l'ombre s'allonge , et tombe des montagnes.

io8 OEuvres de Millevoye,

CORYDON

ÉGLOGUE DEUXIÈME

Corydon, pour Daphné, brûlait sans espérance. Sous les hêtres ombreux, témoins de sa souffrance, D'une voix assidue, aux monts retentissants. Seul, il jetait sans art ces stériles accents :

« Ni mes pleurs, ni les vers que pour toi je soupire, Rien ne peut t'émouvoir : tu veux donc que j'expire ! Le troupeau, haletant, sous l'ombrage est couché; Le vert lézard s'endort, sous l'épine caché; Thestyle, préparant, soigneuse ménagère. L'ail et le serpolet à l'odeur bocage re. Aux moissonneurs lassés broie un piquant repas : Et, sous l'ardent midi, quand je poursuis tes pas, L'importune cigale, attristant le bocage. Accompagne ma voix de son rauque ramage. Oh ! que n'aimé-je encor l'altière Amaryllis ! Elle est brune, et ton teint l'emporte sur les lis; Mais que cette blancheur ne te rende point vaine : On cueille l'hyacinthe, on laisse le troëne.

Tu me hais, sans daigner t'informer qui je suis;

Traductions, 109

Quels nombreux nourrissons mon bercail a produits! De quel lait abondant mes vases se remplissent ! Mille de mes agneaux en Sicile bondissent ; L'hiver, l'été, le lait ruisselle sous ma main ; Je module les airs, dont le Pasteur thébain Enchantait l'Aracynthe et ses gras pâturages. Suis-je donc si difforme? Hier, sur ces rivages, J'ai contemplé mes traits, dans les flots aplanis : Si j'en crois ce miroir, je ne crains point Daphnis.

Oh ! viens, viens, dans mes champs, porter l'humble houlette. Frapper le cerf, de Pan imiter la musette ! Pan a soin des pasteurs , ainsi que des troupeaux ; Il apprit à la cire à joindre les pipeaux. De ces pipeaux légers ta lèvre fuit l'empreinte : Pour en apprendre autant, que n'a point fait Amynte! Ma flûte, aux sept tuyaux d'inégale hauteur, Est pour toi : Damétas m'en fit le don flatteur; En mourant, il me dit : « Deviens son second maître ! » Sous des rocs périlleux, qui les avaient vus naître, J'ai trouvé des chevreaux, d'ivoire marquetés : Au sein de deux brebis, ils croissent, allaités... Je te les réservais. Thestyle en est éprise; Thestyle les aura, si Daphné les méprise. -

Vois les Nymphes t'offi-ir leurs corbeilles de lis ; Pour toi, jeune beauté, vois la blanche Naïs Enlacer au pavot, qui lève un front superbe, La violette pâle et se cachant sous l'herbe ; Le narcisse à l'œillet, charme de l'odorat. Et le mol hyacinthe au souci délicat.

Je veux joindre aux coings d'or la châtaigne mûrie,

iio Œuvres de Millevoye.

De mon Amaryllis autrefois si chérie.

Le même honneur attend la prune des jardins, Et, vous, myrtes, lauriers, l'un de l'autre voisins. Qui mêlez les parfums que votre tige exhale !...

Pâtre grossier ! reviens de ton erreur fatale. On rit de tes présents : garde, garde tes biens; Les présents d'Iolas l'emportent sur les tiens. Ah ! je livre la fleur au souffle de Borée; Je livre au sanglier la fontaine sacrée.

Qui fuis-tu .'' Les dieux même ont habité les bois. Que Pallas règne aux murs élevés par sa voix; Aux bois vécut Paris : bois, soyez notre asile ! Le lion suit le loup, le loup la chèvre agile; La chèvre va cherchant le cytise fleuri, Moi, Daphné : chacun cède à son goût favori.

Les bœufs, le soc levé, ramènent la charrue, Et l'ombre, qui grandit, des monts est accourue. Hélas !... Et j'aime encor le bonheur qui me fuit !

Corydon ! Corydon ! quelle erreur t'a séduit? Le cep demi-taillé fatigue au loin tes treilles ; La main du vendangeur va manquer de corbeilles : Tresse l'osier pliant, cueilli pour en former. Si Daphné te dédaigne, une autre peut t'aimer. »

Traductions. m

PALEMON

ÉGLOGUE TROISIEME

MÉNALQUE, DAMÈTE, PALÉMON.

MENALQUE.

uel est de ce troupeau le possesseur, Damète ? Mélibée?

DAMÈTE.

Égon seul l'a mis sous ma houlette.

MÉXALQUE.

Infortuné troupeau, lorsque, de ma Néris, Ton maître, mieux que moi, croit vaincre les mépris, Deux fois, dans la même heure, un gardien infidèle Dérobe au tendre agneau le lait de la mamelle.

DAMÈTE.

Traite avec plus d'égards des hommes tels que nous. On sait... Te souvient-il de ces regards jaloux, Que te lançaient les boucs, près d'un temple champêtre ? Les Nymphes en ont ri, trop faciles peut-être.

112 OEuvres de Millevoye.

MÉNALQUE

C'est moi qu'on vit aussi, d'une envieuse faux, Sans doute, de Micon mutiler les rameaux?

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