‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 34 sur 120 · CHANT VINGT-QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHANT VINGT-QUATRIÈME

Les combats ont cessé. Les chefs et les soldats Ont, du soir, sous la tente, achevé le repas. Du paisible sommeil ils savourent les charmes; Tout dort. Achille seul veille encor, dans les larmes ; De Patrocle immolé l'image le poursuit; Il l'entend, il le voit, tant que dure la nuit; Tour à tour il repasse, au fond de sa mémoire, De celui qui n'est plus la vaillance et la gloire. Les maux, les maux chéris, qu'ensemble ils ont soufferts, Leurs travaux, leurs périls, dans les champs, sur les mers. Alors de longs sanglots s'échappent de sa bouche; Il se roule , agité , sur sa pénible couche ; Il se lève, s'assied; lui-même se fuyant, Il gagne, à pas pressés, le rivage bruyant, Et l'aurore, éclairant et le rivage et l'onde. Le retrouve absorbé dans sa douleur profonde.

Il revole à son char; de nouveau l'attelant.

Il y suspend d'Hector le corps pâle et sanglant,

Et le traîne trois fois, dans sa rage cruelle.

Traductions.

Autour du monument de l'ami qu'il appelle. Pleurant toujours Patrocle au tombeau descendu, Il rentre, et laisse Hector sur la poudre étendu, Les pieds gonflés des nœuds d'une triple courroie. Apollon eut pitié du défenseur de Troie, Couvrit le corps glacé de son bouclier d'or; Et la course du char n'offensa point Hector. De cet affreux spectacle un moment consternée, Des autres Immortels la troupe fortunée, D'enlever le héros a conçu le dessein.

Ils engageaient Mercure à ce pieux larcin : Junon, Pallas, Neptune, à leurs vœux sont contraires : Des déesses surtout les antiques colères Se souviennent encor de ce funeste prix, Qu'à leur belle rivale a décerné Paris.

Quand la douzième aurore eut éclairé la terre, Apollon reparut au séjour du tonnerre : « Dieux injustes, dit-il, de ses dons solennels, Hector, durant sa vie, enrichit vos autels; Mort, aux chiens dévorants, le laissez- vous en proie ? Ses parents, son épouse, et la plaintive Troie, Ne goûteront-ils point le douloureux bonheur De rendre à leur Hector quelque funèbre honneur ? Dieux cruels ! n'avez-vous des yeux que pour Pélide ? Lion sanglant, de meurtre et de carnage avide, Barbare et furieux jusqu'en son amitié.

Il étouffe en son cœur le cri de la pitié. Plus de pitié pour lui ! Qu'à son tour il pâlisse : Vengeons Hector, rendons supplice pour supplice ; m. 1$

226 Œuvres de Millevoye.

Et qu'Achille expirant se ressouvienne alors Qu'on outrage les dieux, en outrageant les morts ! — En effet, dit Junon, si nous voulons t'en croire, D'Achille, ton Hector doit partager la gloire. Du fils de la Troyenne et du sang de Thétis On verra désormais les destins assortis ! As-tu donc oublié, dieu dont l'arc étincelle, Qu'Achille ne sort point d'une race mortelle ? Aux noces de Pelée, assis à nos festins. Toi-même, de son fils, célébras les destins. »

Le puissant Jupiter, dominateur suprême :

« Des deux héros, dit-il, le rang n'est point le même;

Apaise-toi, Junon. L'un est le fils des dieux.

Mais l'autre également était cher à mes yeux :

Chaque jour, il m'offrait ses victimes nombreuses,

Et chargeait mes autels d'offrandes généreuses.

Ne le ravissons point à l'enfant de Thétis ;

Mais que Thétis, du moins, aille fléchir son fils :

Volez, et dites-lui que Jupiter l'appelle ? »

Il dit : la prompte Iris, messagère fidèle.

Côtoyant de Samos les rochers écartés.

Se plonge dans les flots, de sa chute agités.

Comme au sein de la mer tombe le plomb rapide,

Qu'attache le pêcheur à l'hameçon perfide.

Iris gagne la grotte, inaccessible au jour,

Où Thétis, au milieu des nymphes de sa cour,

Pleure Achille, promis à la flèche mortelle :

« Mère du grand Achille, ô Thétis ! lui dit-elle.

Le roi des dieux t'attend. » La déesse répond :

<c Que me veut Jupiter? Par mon chagrin profond, Des banquets immortels dois-je altérer les charmes, Et porter dans les cieux mes sanglots et mes larmes? Toutefois j'obéis. » Et son front désolé, D'un crêpe ténébreux, à l'instant s'est voilé. Elle part; et, semblable au tourbillon rapide, Iris légèrement vers l'Olympe la guide.

Les dieux ont accueilli la reine de la mer. Pallas lui cède un trône auprès de Jupiter. Consolant ses douleurs d'une voix complaisante, Junon même, Junon, de sa main, lui présente La coupe d'or où brille un nectar écumant. A ses lèvres Thétis la porte tristement , L'effleure, et la remet aux mains de la déesse. A cette mère en pleurs, le roi des dieux s'adresse : « Depuis neuf jours, dit-il, déplorable Thétis, Tous les dieux sont entre eux divisés pour ton fils. On lui voulait ravir le fruit de sa victoire ; Moi-même, en ta faveur j'ai pris soin de sa gloire. Cours le fléchir; dis-lui qu'il offense les dieux. Car l'homme inexorable est horrible à leurs yeux; Dis-lui qu'il rende Hector aux larmes de son père ? »

Il a parlé. Thétis, d'une course légère, Franchit les cieux, descend au séjour du héros, Tendrement le caresse, et lui parle en ces mots : « O mon fils ! mon cher fils ! veux-tu, dans la tristesse, User ce peu de jours que la Parque te laisse ? Sans repos, sans sommeil, veux-tu fuir pour toujours

228 OEuvres de Millevoye.

Le plaisir des festins, la douceur des amours, Des amours, charme heureux des douleurs de la terre Ta rage est en horreur au maître du tonnerre. Si tu veux l'apaiser, il en est temps encor : Rends au triste Priam la dépouille d'Hector. — Puisque ainsi Jupiter l'a décidé lui-même, Son désir, dit Achille, est un ordre suprême; J'obéirai. Priam peut paraître à mes yeux. »

Cependant, à la voix du monarque des cieux,

Prompte comme les vents, la messagère ailée

Va visiter Priam, en sa cour désolée;

Elle y trouve les cris et les gémissements :

Immobiles, de pleurs baignant leurs vêtements,

Le reste de ses fils entoure sa misère;

Assis au milieu d'eux, l'inconsolable père

Serre autour de son corps la tunique aux longs plis ;

Sa barbe et ses cheveux sont de poudre salis :

Se roulant sur la terre, il a chargé ses rides

De fange desséchée et de cendres arides.

Les veuves et les sœurs de ses fils massacrés

Se lamentaient, pleuraient ces héros adorés.

Mais Iris (car Priam est tremblant devant elle)

A tempéré l'éclat de sa voix immortelle.

Et dit : « Prends confiance, et fais trêve à tes pleurs,

Vieillard ! Je ne viens point redoubler tes douleurs,

Je viens les consoler : Jupiter qui m'envoie,

Quoique assis dans les cieux, n'est point absent de Troie

Jupiter te chérit... Tes dons peuvent encor

D'Achille trop vengé racheter ton Hector.

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