‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 35 sur 120 · PROTÉGILAS DEVANT PLUTON ET PROSERPINE · texte numérisé non relu

PROTÉGILAS DEVANT PLUTON ET PROSERPINE

Tr aductions.

Pars : qu'un héraut fidèle, appesanti par l'âge, Soit le seul compagnon de ton triste voyage ! Ferme, ferme ton âme aux terreurs du trépas : Mercure doit lui-même accompagner tes pas; De la tente d'Achille, il t'ouvrira l'entrée : Achille épargnera ta vieillesse sacrée, Car il n'est point impie, et son bras furieux, Dans l'homme suppliant, respectera les dieux. »

A l'instant disparaît Iris aux pieds agiles.

« Attelez les coursiers et les mules dociles?

Dit le vieillard, sévère à ses fils indolents;

Et qu'au char soit lié le coffre aux larges flancs. »

Devant lui s'ouvre alors un réduit solitaire,

Des trésors infinis riche dépositaire,

Dont le cèdre odorant a formé les lambris.

Là, pour lui confier le message d'Iris,

Priam fait appeler sa compagne fidèle.

Hécube à ce récit : « Où vas-tu ? lui dit-elle.

Quelle est ta folle audace, et qu'est-il devenu,

Ce roi, par sa prudence autrefois si connu ?

Du meurtrier d'Hector, du farouche Eacide,

Toi , Priam , affronter le regard homicide !

Ah ! demeure, et pleurons, à l'ombre de nos tours ,

Ce fils, qui dans mon sein fut promis aux vautours.

Ce fils, qui, tout sanglant, traîné sous nos murailles...

Cruel, dont je voudrais déchirer les entrailles!

Hector devait-il être à ce point avili,

Hector, qui devant toi n'avait jamais pâli !

— Cesse de m'arrêter, cesse, je t'en conjure :

230 CEuvres de Millevoye,

N'imite point l'oiseau de lamentable augure î

Répond, sans s'ébranler, le courageux vieillard.

Si la bouche d'un homme ordonnait mon départ,

Je pourrais soupçonner d'odieux artifices ;

Mais l'avis est des dieux. Les dieux sont mes auspices ;

Leur auguste parole est exempte d'erreur.

Au vaste camp des Grecs, je marche sans terreur.

Que je rachète un fils , que du moins je le voie :

Vienne ensuite la mort ! je l'accepte avec joie ! »

Il dit, et, retirant des cofires embaumés Douze voiles pompeux, avec soin renfermés, Choisit un nombre égal de tapis magnifiques, De manteaux éclatants, de légères tuniques. De longs tissus, gardés pour la couche d'Hector, A ces superbes dons, il joint dix talents d'or. Que lui-même soumet à la balance austère; Deux urnes, deux trépieds; et le riche cratère. Présent, que, décoré du nom d'ambassadeur. Il reçut chez le Thrace, aux jours de sa splendeur. Hélas! pour obtenir le seul bien qu'il implore, Donnant tout, il croirait trop peu donner encore.

AssailH de Troyens, autour de lui pressés, Contre eux Priam éclate en ces mots courroucés : «Loin d'ici, malheureux! Allez, foule importune, Pleurer dans vos maisons votre propre infortune ; Songez à votre deuil, et laissez-moi le mien, A moins que toutefois vous ne comptiez pour rien Les immenses douleurs que Jupiter m'envoie...

Traductions. 231

Malheur à vous ! malheur à la superbe Troie !

Ses murs, à mon Hector, survivront peu de jours,

Et la flamme argienne embrasera ses tours :

Plus d'Ilion !... Pour moi, grâce aux dieux, mon vieil âge

De ces affreux destins m'épargnera l'image. »

Son sceptre alors les chasse, et les fait trembler tous.

Bientôt, contre ses fils, il tourne son courroux.

Aux reproches amers aucun ne se dérobe;

Antiphon, Hélénus, Agathon, Déiphobe,

Pammon, PoHte, Agave, Hippotoûs, Paris;

Paris surtout d'un père excite les mépris :

« Que tardez-vous, dit-il, vile et timide race?

Ah ! que du grand Hector n'occupez-vous la place f

Suis-je assez malheureux ! Des fils que j'ai comptés.

Les vaillants ont vécu, les lâches sont restés.

O de mes cheveux blancs espérance trompée !

Mars vous a renversés sous sa pesante épée,

Magnanimes héros, intrépide Mestor,

Troïle, instruit dans l'art cher au divin Castor,

Hector, rival des dieux !... Et le sort ne me laisse

Que des cœurs dégradés, perdus dans la mollesse.

Que d'impurs ravisseurs, dans la fraude nourris.

De leur lâche parure uniquement épris.

Chanteurs efféminés, guerriers sans énergie.

Dont l'oisive existence est une longue orgie...

Mon char ! ., Que j'aille enfin retrouver, loin de vous.

Celui qui dans mon cœur, seul, vous balançait tous ! »

Le front baissé, confus des reproches d'un père, Ils vont choisir deux chars à la course légère.

232 OEuvres de Millevoye.

Solides, éclatants, et naguère essayés,

Où les coffres profonds, de leurs mains, sont liés.

On détache les jougs des murailles prochaines ,

Et le siège solide assujettit les rênes ;

La bossette étincelle, et les longs tiaits égaux

Du robuste timon vont joindre les anneaux.

Les richesses déjà brillent accumulées ;

Les mules, au pied sûr, s'avancent accouplées,

Honorable présent des riches Mysiens.

Bientôt, à l'autre char, de superbes liens

Unissent de Priam les cavales chéries.

Qui naguère ont quitté d'abondantes prairies.

Vers Priam, cependant, vient la mère d'Hector. Elle est triste; sa main tient une coupe d'or : « Accepte, lui dit-elle, accepte ce breuvage; Et, puisqu'à mes conseils résiste ton courage, Sur la terre, du moins, viens épancher le vin, Et réclamer l'appui du monarque divin.

Qui, des sommets d'Ida commandant à la nue, Parfois sur Ilion daigne abaisser sa vue. Qu'il t'accorde un présage, et que l'oiseau sacré Confirme tes destins par un signe assuré ! Si, propice à tes vœux, son essor se déploie. Pars ! sinon, crois Hécube, et ne sors point de Troie.

— Sans doute, dit Priam, au maître des humains, Tout mortel malheureux doit élever ses mains. Jupiter recevra ma prière fervente. »

Et, dans le vase offert par l'active suivante.

Traductions. 233

Purifiant ses mains, debout, et l'œil aux deux, Il épanche la coupe : « O toi, père des Dieux, Dont brille sur l'Ida le trône inaccessible ! Rends le fils de Pelée à mes larmes sensible ; Que ton aigle, élancé dans les champs de l'éther, M'annonce la faveur du puissant Jupiter ! » Telle était sa prière : elle ne fut point vaine; L'oiseau du roi des dieux, au plumage d'ébène, Chasseur infatigable, augure révéré, S'élançant des hauteurs de l'empire azuré, Ouvre avec majesté ses deux immenses ailes : Tel un temple ouvrirait ses portes solennelles ; Il vole vers la droite, et sa prédiction Rend un instant de joie aux enfants d'Ilion.

Priam, prenant congé de ses dieux domestiques^.

Monte, et son char roulant ébranle les portiques.

Le fidèle Idéus, conducteur prévoyant.

Tient les rênes; tandis qu'armé du fouet pliant.

Au milieu des soupirs, des cris et de la plainte,

De sa triste cité Priam franchit l'enceinte.

Ses enfants et son peuple, environnant ses pas,

I. Dans une des séances publiques de l'Institut, un homme de goût, justement célèbre en plus d'une carrière, a pr'êté le charme de son débit à la traduction de ce même morceau par M. Cabanis, qui, trop tôt ravi aux sciences et aux lettres, avait entrepris une traduction complète de Vlliade. Les fragments connus de l'ouvrage et le nom plus connu de l'auteur garantissaient le mérite de cette longue et laborieuse entreprise. [Note de l'auteur.)

234 OEuvres de Millevoye.

Pleuraient tous, et semblaient le conduire au trépas.

Il est sorti des murs, et la foule éplorée,

Au sein de ses remparts, à pas lents, est rentrée.

Le dieu, dont veille au loin le suprême regard, Aux champs de Simoïs aperçut le vieillard; Son cœur en fut touché. « Pars, messager fidèle. Qu'attendrissent les pleurs de la race mortelle; Pars, dit-il, va guider le vieux père d'Hector! » Et Mercure, attachant ses talonnières d'or. Qui, rivales des vents à la rapide haleine, Le portent sur la terre et sur l'humide plaine, Saisit le sceptre ailé, qui vers les sombres bords Conduit incessamment le vain peuple des morts. Il prend d'un jeune roi le port et le visage, Part, et de l'Hellespont touche bientôt la plage.

Priam avait d'Ilus passé le monument; Au fleuve il abreuvait l'attelage écumant. Déjà l'ombre naissante obscurcissait la route. Idéus voit Mercure, et s'écrie : « Ah! sans doute, O Priam ! ce mortel est armé contre nous ; Rassemble ta prudence, et détourne ses coups. »

Les cheveux de Priam se dressent sur sa tête, Et, glacé de terreur, immobile, il s'arrête. Mais le Dieu le rassure, et lui prenant la main : « Mon père, lui dit-il, quel périlleux chemin Oses-tu suivre, à l'heure où tout dort sur la terre ? Ne crains-tu point les Grecs ? Ils respirent la guerre ;

MÊ

Traductions.

Ils sont tes ennemis, ils jurent ton trépas; C'en est fait de tes jours, s'ils découvrent tes pas. Laisse-moi te guider, ô vieillard ! Ton grand âge, D'un père chargé d'ans, m'a retracé l'image. »

Sur le char du vieillard, le fils de Jupiter

S'élance, et dans sa main le fouet siffle, et fend l'air.

Le dieu souffle aux coursiers une ardeur inconnue ;

Déjà, vers les fossés, leur course est parvenue :

Là, du repas du soir se dresse l'appareil.

Sur tous les yeux Mercure épanche un prompt sommeil.

Lève les lourds barreaux de la porte docile,

Et guide le vieillard vers la tente d'Achille,

Tente vaste, élevée, ouvrage industrieux.

Des chefs thessaliens les bras laborieux.

Pour former son enceinte et ses nobles portiques,

Ont dépeuplé les bois de leurs sapins antiques,

Et, tranchant pour son toit les joncs et les roseaux.

Ont promené longtemps l'infatigable faux.

De pieux serrés, aigus, la cour est entourée;

Une solive énorme en protège l'entrée.

A peine de trois Grecs la vigoureuse main

L'ébranlé : au seul Achille, elle obéit soudain.

Le dieu descend du char, et dit: « Je suis Mercure;

Mais la faveur divine aime à rester obscure ;

Je te laisse... D'Achille, embrasse les genoux;

Fais parler à son cœur des noms sacrés et doux :

Leur pieux souvenir fléchira sa colère;

Tu n'auras point en vain attesté son vieux père. »

236 OEuvres de Millevoye.

En achevant ces mots, il échappe aux regards. Priam laisse Idéus à la garde des chars; II ose pénétrer l'inviolable asile, Où, tel qu'un dieu, veillait le formidable Achille. Il le voit : son œil fixe est baissé tristement; Ses fiers Thessaliens sont dans l'éloignement : Debout à ses côtés, Automédon, Alcime, Seuls, prévenaient les vœux du héros magnanime. Son repas solitaire est à peine achevé, Et l'appareil encor n'en est point enlevé : Priam approche; il tombe aux genoux d'Eacide; Il saisit cette main désastreuse, homicide, Encor teinte du sang de ses enfants nombreux, Et sa bouche y dépose un baiser douloureux. Quand, loin de ses parents, de sa terre natale. L'assassin, que poursuit la sentence fatale. Exilé par son crime en un pays lointain. Cherche au palais du riche un refuge incertain, Les assistants entre eux s'observent en silence : Tel Achille interdit et s'étonne et balance; Tels ses soldats, muets, s'interrogent des yeux. Priam enfin, Priam, longtemps silencieux, Suppliant, en ces mots exhale sa misère :

«Achille, égal aux dieux, souviens-toi de ton père! Ton père ainsi que moi touche à ses derniers jours. En ce moment peut-être, isolé, sans secours. Par des voisins puissants opprimé dans Larisse, Vainement il appelle une main protectrice; Mais il te sait vivant!... Son cœur, de te revoir.

Traductions. zyj

De jour en jour, du moins, nourrit encor Fespoir. Et moi; j'avais des fils!... Dans la superbe Troie, Leur nombre fit longtemps mon orgueil et ma joie : L'impit03'able Mars les a tous immolés; Mes vieux ans, par leurs soins, ne sont pas consolés. Un seul, hélas ! un seul, le plus cher à mon âme, Soutenait les destins et les murs de Pergame : Tu Tas tué, ce fils qui me restait encor, Ce rempart des Troyens, ce héros, mon Hector! C'est pour lui qu'à genoux t'implore ma misère. Achille, égal aux dieux, souviens-toi de ton père ! Prends pitié d'un vieillard, d'un roi jadis fameux : Le fils des immortels doit pardonner comme eux. En est-ce assez ? J'ai pu, de mes lèvres tremblantes. Du meurtrier d'un fils presser les mains sanglantes ! »

Ainsi parle Priam ; et le héros , troublé , Repousse doucement le vieillard accablé. Tous deux versaient des pleurs : de leur perte cruelle, Tous deux se retraçaient l'image mutuelle ; Priam, son cher Hector dans la tombe endormi; Achille, son vieux père, et souvent son ami; Et leurs cris douloureux, et leurs sanglots funèbres S'élevaient, confondus, au milieu des ténèbres.

Achille cependant, de pleurs rassasié.

Laisse au fond de son cœur pénétrer la pitié : Il se lève; à ses pieds longtemps il considère Le front, les cheveux blancs du misérable père; Et lui tendant la main : « O prince infortuné !

238 OEuvres de Millevoye.

A combien de revers le sort t'a condamné !

Quoi ! seul, parmi les Grecs, dans la nuit ténébreuse,

Chercher le destructeur de ta race nombreuse !

Ah ! ton cœur est d'airain... Renfermons n-os douleurs,

Vieillard ! sachons souffrir : l'homme est né pour les pleurs ;

Le destin des dieux seuls d'heureux jours se compose.

Il est, au pied du trône où Jupiter repose,

Deux urnes, où ce dieu va puisant de ses mains

L'irrévocable sort qu'il réserve aux humains :

De nos biens passagers l'une est dépositaire,

L'autre enferme en son sein tous les maux de la terre;

Lorsque de toutes deux les tributs sont égaux,

La vie est l'assemblage et des biens et des maux.

Frémisse le mortel, dont les jours de misère

Sont puisés sans mélange au fond de l'urne amère!

Proscrit, chargé de maux, d'opprobre environné,

Des hommes et des dieux il vit abandonné.

Eh ! qui fut plus heureux, plus puissant que Pelée !

De tous les dons du Ciel sa vie était comblée :

D'une couche divine il mérita l'honneur...

Mais les dieux ont borné le cours de son bonheur;

Mais il n'a vu jamais une race chérie.

Sous les yeux paternels, dans son palais nourrie :

Misérable, il n'obtint pour fruit de ses amours,

Qu'un fils, à qui le Ciel refusa de longs jours ;

Encore, de ce fils, si cher à sa tendresse,

La présence est ravie à sa triste vieillesse.

Et, tandis que mon père invoque mon appui,

La chaîne du destin m'attache loin de lui :

Un dieu fatal, causant mes douleurs et les tiennes,

Traductions. 239

Me retient, pour ta perte, aux rives phrygiennes. Tu fus heureux toi-même, ô Priam !,.. Autrefois, Tu voyais les deux mers obéir à tes lois ; Tes fils brillaient en foule aux rives du Scamandre: Ils sont morts ! Ta cité n'est bientôt plus que cendre. Supporte les revers : tout mortel, sous les cieux, Doit payer ce tribut imposé par les dieux. Sèche tes pleurs, vieillard : tes pleurs et ta prière Ne rendront point ton fils à la douce lumière. Crains plutôt l'avenir et ses adversités... Lève-toi, cependant, et siège à mes côtés ! — Sans que j'obtienne un fils couché sans sépulture, Dois-je des suppliants quitter l'humble posture ? Daigne de quelques jours prolonger mes vieux ans. Noble Achille ! D'un père accepte les présents, Et longtemps puisse encor ton âme consolée, En jouir dans Larisse , auprès du vieux Pelée ! »

Achille, lui lançant un terrible regard, S'écrie : «Oses-tu bien, téméraire vieillard, D'une importune voix réveiller ma colère. Au sanglant souvenir de ma propre misère ?... Je te rendrai ton fils, je l'avais résolu : Rien ne saurait changer ce qu'Achille a voulu. Les dieux ont commandé, j'obéis : car sans doute Un dieu seul de ce camp pouvait t'ouvrir la route. Cesse ta plainte, ou crains qu'Achille, s'oubliant, Malgré l'ordre des dieux, n'outrage un suppliant ! »

Priam, tremblant, s'incline, et garde le silence.

240 OEuvres de Miilevoye.

Achille aux pieds légers, comme un lion, s'élance : Alcime, Automédon, compagnons favoris, Hélas ! qu'après Patrocle il a le plus chéris, Dételant à sa voix les coursiers et les mules. Font asseoir Idéus sous les hauts vestibules; Ils enlèvent du char les dons de pourpre et d'or, Les urnes, les trépieds, noble rançon d'Hector, Et, pour envelopper sa dépouille mortelle. Des tuniques sans nombre y laissent la plus belle. Leur sage prévoyance ordonne qu'à l'écart, On parfume le corps, loin des yeux du vieillard. De peur qu'à cet aspect sa douloureuse plainte Ne vienne rallumer une fureur éteinte.

Quand ces soins sont rendus au corps pâle et glacé. Au lit funèbre, Hector, par Achille, est placé. Achille alors : « Patrocle ! ombre plaintive et chère ! Pardonne si ma main rend Hector à son père. Ces dons sont précieux : j'en retiens peu vers moi; Je. partage le reste entre les dieux et toi. » Il dit, et tout à coup rentre, d'un pas agile. Dans la tente, oii Priam l'attendait immobile : « Vieillard, dit-il, ton fils à tes vœux est rendu : Sur l'un de tes deux chars, par moi-même étendu. Tu le verras demain, quand naîtra la lumière. Accepte, en attendant, la coupe hospitalière ; Cesse de demeurer en ton deuil absorbé. Prends un léger repas. Alors que Niobé, Expiant les transports d'un orgueil téméraire. Vit les traits de Diane et d'Apollon son frère Lui ravir douze enfants, moissonnés à la fois.

Traductions. 241

De ses pénibles jours elle soutint le poids.

Imite-la : tes pleurs, au sein de tes murailles,

Couleront à loisir, durant les funérailles. »

Il dit : d'une brebis le sang a ruisselé;

On l'apprête : son corps, par lambeaux étalé,

Déjà fume étendu sur les flammes actives ;

Et bientôt le banquet rassemble les convives.

Dans la riche corbeille, Alcime offre le pain ;

Achille, aux assistants, présente de sa main

La fumante brebis, par ses soins divisée.

Mais, lorsque «par degrés la faim s'est apaisée,

Frappé d'étonnement, le père infortuné

Promène sur Achille un regard étonné :

Il admire, pensif, sa stature divine.

Et son front où rayonne une auguste origine.

Du vieux roi d'Ilion le vénérable aspect

Au héros à son tour imprime un saint respect;

Et, dans le trouble égal dont leur âme est saisie,

D'un lugubre plaisir leur œil se rassasie.

Le vieillard dit enfin : « Achille, fils des dieux ! Le bienfaisant sommeil n'a point touché mes yeux, Depuis que mon Hector a perdu la lumière; Permets qu'en ces instants ma pesante paupière Aille enfin, sur la couche, essayer le repos. » Ainsi parle Priam. Eacide, à ces mots.

Donne l'ordre; et soudain ses zélés domestiques Dressent des lits moelleux, sous les vastes portiques. Leur diligente main étend de toute part La dépouille du tigre ou du fier léopard, III. 1(5

242 OEuvres de Millevoye.

Déroule les tapis aux brillantes teintures, Et le soyeux duvet des molles couvertures.

« C'est trop peu, dit Achille ; et, pour toi, ma pitié,

Priam, ne sera point généreuse à moitié.

Pour rendre au grand Hector les honneurs qu'il ordonne,

Parle^ combien de jours faut-il que je te donne?

Je veux, durant ce temps, suspendre les combats.

— Achille, un long trajet, tu ne l'ignores pas, Sépare la cité, des bois et des montagnes.

Nous pleurerons neuf jours, auprès de nos compagnes ;

En l'honneur de mon fils^ le dixième soleil

Doit du repas funèbre éclairer l'appareil;

Nos mains, le jour suivant, le rendront à la terre ;

Ensuite (s'il le faut!) nous reprendrons la guerre.

— Vieillard, il sera fait selon ta volonté. J'accorde à ta douleur le terme souhaité.

Tous ces jours, enchaînant les transports de l'armée, Je veux que des combats la lice soit fermée. » Appuyant ce discours d'un gage plus certain. Dans la main de Priam Achille met sa main. Priam va, triste encor, sur la couche étrangère. Attendre du sommeil la faveur passagère ; Achille goûte enfin les charmes du repos, Et Briséis repose à côté du héros.

La nuit règne : les dieux, les guerriers, tout sommeille.

Seul, le fils de Maïa prolonge encor sa veille.

Au retour de Priam il garde son appui :

« Tu dors, tu dors ! dit-il en se penchant vers lui.

Traductions. 243

Quelle sécurité, de tes esprits, s'empare ? Et si du roi des rois la vigilance avare Découvrait ta présence, au sein de ses Etats ! Dix semblables rançons ne lui suffiraient pas. » Ces mots ont du vieillard épouvanté l'oreille; Il se lève : à sa voix, Idéus se réveille. Les deux chars préparés partent comme l'éclair; Ils ont touché le Xanthe, enfant de Jupiter; Et le dieu, que l'Olympe en ses parvis rappelle, Prend son vol, aux clartés de l'aurore nouvelle.

Cassandre, la première, aperçut, d'une tour.

De Priam et d'Hector le funèbre retour.

A cet aspect, les cris que dans l'air elle envoie.

Ont porté la terreur dans les quartiers de Troie :

« Troyennes et Troyens, qui vîntes si souvent

Recevoir votre Hector glorieux et vivant,

Dit-elle, accourez tous ! Venez, foule empressée,

Accueillir, cette fois, sa dépouille glacée ! »

A ces accents, guerriers, femmes, enfants, vieillards,

Remplissant de clameurs la ville et les remparts,

Se sont précipités vers le char lamentable.

A leur tête, d'Hector la mère respectable

Et son épouse en pleurs hâtent leurs pas tremblants ,

S'attachent, à grands cris, sur les débris sanglants...

Il s'éteindrait, ce jour qui ne vient que d'éclore.

Qu'aux portes de la ville on gémirait encore.

Mais Priam : « Sous ces murs, laissez-moi pénétrer;

Là, vous pourrez le voir et librement pleurer. »

A la voix du monarque, on obéit sur l'heure,

244 OEuvres de Millevoye.

Et Priam est rentré dans sa triste demeure. Sur un lit, par le tour avec art façonné, Hector est étendu, d'un chœur environné : Chœur plaintif! sur le luth sa main s'égare et tremble : Il soupirait, chantait, et pleurait tout ensemble. Près de là, cependant, les femmes gémissaient ; Aux funèbres accords leurs sanglots s'unissaient. D'Hector entre ses bras serrant la noble tête, Son Andromaque ouvrait la douloureuse fête, Et disait : « Tendre époux ! tu péris en ta fleur ; Et, moi, dans ton palais tout plein de mon malheur, Inconsolable veuve, à mon cœur il ne reste Qu'un fils, timide enfant, né dans un jour funeste! Ce gage triste et doux de nos amours constants. Je ne me flatte point de l'embrasser longtemps : En son adolescence avant que je le voie, Sans doute il périra sous les débris de Troie. Son père, de nos murs, était le ferme appui, Il est tombé; nos murs tomberont avec lui. Eh ! quel bras désormais prendra notre défense ? De nos fils au berceau protégera l'enfance.'' Avant peu, nos vainqueurs, nous chargeant de liens, Emmèneront au loin les veuves des Troyens. Je serai de ce nombre, et toi, malgré ton âge, Tu me suivras, mon fils, en un dur esclavage : Ou qui sait si d'un Grec la main barbare, un jour, Ne doit pas te lancer du sommet d'une tour. En te demandant compte ou d'un fils ou d'un frère. Égorgés au combat par ton terrible père ! Car ses coups t'ont laissé des ennemis nombreux.

Traductions.

Hector ! objet sacré de nos pleurs douloureux ! Oh! dans quel désespoir tu plonges ta patrie, Ton vénérable père, et ta mère chérie, Et ton épouse, hélas! plus malheureuse encor! Je perds tout avec toi... Si, du moins, mon Hector M'avait tendu la main sur les bords de sa couche ; Si j'avais recueilli quelques mots de sa bouche , Ces mots, ces derniers mots, et les nuits et les jours, Reviendraient de mes pleurs entretenir le cours 1. »

Telles sont ses clameurs ; et ses femmes gémissent, Et les plaintes d'Hécube à leur tour retentissent : « Hector, ô mon Hector, de mes fils le plus cher ! Tu fus durant ta vie aimé de Jupiter; Jusqu'au sein de la mort, sa faveur se déclare. Mes autres fils, vendus par ton vainqueur avare, Dans l'île de Vulcain, dans Imbre, ou dans Samos, Se courbent sous un maître insensible à leurs maux : Plus heureux, tu péris d'un trépas honorable. En vain, dans la poussière, Achille inexorable Te traîna demi-nu, pendant au char d'airain : Ton corps est sans outrage et ton front est serein; Il semble qu'Apollon, d'une flèche invisible,

I. Je ne puis me refuser au plaisir de citer ici quatre vers de M. de Rochefort, qui me paraissent dignes de Racine :

Je n'ai point recueilli, sur ta bouche glacée, Quelque douce parole, à moi seule adressée, Quelques mots consolants, dont j'aurais, nuit et jour. Entretenu ma peine et flatté mon amour.

[Note de l'auteur.)

246 OEuvres de Mill evoye.

Ait fermé sans douleur ta paupière paisible. »

Elle dit, et sa plainte excite les sanglots. Hélène lui succède, en proférant ces mots : « Des frères de Paris, toi, qui seul fus mon frère ! Jamais, depuis le jour de trouble et de misère, Oiî mon nouvel époux me guida vers ces bords, (Que n'ai-je, avant ce jour, vu l'empire des morts !) Jamais, depuis vingt ans que je vis dans Pergame, D'un seul mot dédaigneux as-tu blessé mon âme ? Quand tes frères, tes sœurs, ou ta mère, en courroux (Car Priam fut pour moi le père le plus doux) Me prodiguaient le blâme ou l'injure hautaine; Par des mots indulgents, qui tempérait leur haine ? Toi seul,Hector, toi seul, ah! reçois tous mes pleurs!... Quel autre daignera consoler mes douleurs? Dans Troie, où tu n'es plus, proscrite, abandonnée, De la commune horreur je marche environnée. »

De plaintives clameurs répondent à sa voix. Priam alors : « Portez la hache au sein des bois , Peuple! Ne craignez rien de la troupe argienne; Achille, dont la main s'est unie à la mienne. Jusqu'au douzième jour suspendra les assauts : Sa voix me l'a promis, près de ses noirs vaisseaux. »

Le jour avait neuf fois écarté les ténèbres, Qu'ils s'occupaient encor de ces apprêts funèbres. Vers la dixième aurore, aux flammes du bûcher, Un vin religieux commence à s'épancher.

Traductions.

Les pleurs des assistants inondent leur visage.

Les frères, les amis, viennent, suivant l'usage.

Ramasser avec soin les os blanchis d'Hector,

Que leur pieuse main confie à l'urne d'or;

Et sous la pourpre, au sein de la terre creusée,

Du héros qui n'est plus la cendre est déposée.

Chargé de plus d'un roc, avec peine enlevé.

Son monument s'élève, à la hâte achevé ;

Et, le pleurant toujours, les Troyens, chez son père,

Vont s'asseoir en silence au repas funéraire.

Au magnanime Hector, mortel semblable aux dieux,

De son pays en deuil tels furent les adieux.

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