LES MORTS
Comment faire ?
CARON
Ecoutez : il faut, sur ma nacelle, Monter nus. Toi, Mercure, au pied de cette échelle,
254 Œuvres de Millevoye.
Veille attentivement, examine-les bien,
Et que de leur bagage ils ne conservent rien.
MERCURE
Mais quel est celui-ci, qui montre tant d'audace ?
MÉNIPPE
Ménippe. Tiens, voilà mon bâton, ma besace; C'est tout mon luxe : au monde, aussi bien, j'ai laissé Mon cynique manteau, de mille trous percé.
MERCURE
Monte, brave Ménippe, et te place à la poupe. Assis près du pilote, inspecte cette troupe; Maintiens-y l'ordre. Eh, mais ! quel est ce beau garçon ?
CHARMOLÉE.
Mégare est mon pays, Charmolée est mon nom. On m'aimait, on vantait ma molle chevelure. Le charme de mes yeux, l'éclat de ma figure.
MERCURE
Laisse là tes cheveux, ta figure et tes yeux. Et tes airs féminins... Fort bien , te voilà mieux. Quel autre mort, vêtu de la pourpre suprême, Cache son front altier sous l'or du diadème ?
LAMPICHUS.
C'est le roi des Gelons, c'est Lampichus.
MERCURE
Allons, Quitte cet appareil, monarque des Gelons.''
1 raductions. 255
LAMPICHUS.
Un roi ne va point nu, ce n'est pas la coutume.
MERCURE
Un roi, non; mais d'un mort c'est assez le costume. Ote ces ornements ?
LAMPICHUS.
Tu le veux, j'y souscris.
MERCURE
C'est peu; dépouille encor ton orgueil, tes mépris : S'ils te suivaient, leur poids enfoncerait la barque.
LAMPICHUS.
Qne je conserve, au moins, mon manteau de monarque, Mon diadème...
MERCURE
Non ; renonce à tout cela.
LAMPICHUS.
J'y consens. Est-ce tout?
MERCURE
Pas encor. Laisse là Ton farouche délire et ta rage cruelle.
LAMPICHUS.
Pour le coup, je suis nu.
MERCURE
Monte, Caron t'appelle.
Comment te nommes-tu, toi, l'homme au corps épais .?
OEuvres de Millevoye.
DAMASIAS.
Damasias l'athlète.
MERCURE
Oui, je te reconnais.
DAMASIAS.
Mercure, reçois-moi; je suis nu.
MERCURE
Tu plaisantes !
Défais-toi de ta graisse et de tes chairs pesantes, Ou la barque est à fond. Crois-moi, dépose aussi Tes couronnes d'athlète et ton diplôme.
DAMASIAS.
Ainsi, Je ne pèse pas plus que le mort le plus mince.
MERCURE
Monte ! Toi, fier Craton, quitte tes airs de prince :
Laisse là tes trésors, le rang de tes aïeux,
Tes services payés de titres glorieux,
L'amour d'un peuple entier que ton trépas afflige ,
Et ce vaste tombeau qu'à ta gloire on érige.
Tout cela pèse.
CRATON.
Hélas ! faut-il y renoncer !...
Consentons, puisque rien ne peut m'en dispenser.
MERCURE
Quoi, guerrier ! tout couvert encor de ton armure, Tu viens nous apporter un trophée !
Traduc lions. 257