DIALOGUE XIV
MENIPPE, MERCURE.
M É NIPPE
Mercure, eh bien ! mon œil cherche de tous côtés Ces flots d'adolescents, ces essaims de beautés ?. D'un nouveau débarqué dans l'infernale enceinte, Sois le patron.
MERCURE
Narcisse est là près d'Hyacinthe, Tous deux tristes encor, encor pâles tous deux. Tu vois le doux Nirée, Achille, et, non loin d'eux, La mère des Gémeaux, et cette illustre Hélène, Et ces autres beautés...
Ne te mets point en peine.
J'eus toujours peu de goût pour les dénombrements, Surtout lorsqu'il s'agit de crânes, d'ossements; De cendres, qui jadis, de chaleur animées, Aux plames de Phrygie entraînaient des armées; De squelettes rompus, qui, charmant tous les yeux,
Traductions. 297
Enflammaient autrefois les mortels et les dieux. Mercure, grand merci!
MERCURE
Ces os, cette ruine, Sont pourtant célébrés sur la lyre divine.
M É NIPPE
Revoyons cette Hélène. On n'y connaît plus rien.
MERCURE
C'est tout ce qu'il en reste.
MÉNIPPE
Eh quoi ! se peut-il bien Que de ce bel objet la tendre fantaisie Ait embrasé Pergame et dépeuplé l'Asie ?
MERCURE
Elle vivait alors. D'un seul de ses regards,
Elle t'aurait soumis, ainsi que les vieillards,
Quand les vieillards charmés répétaient :« Qu'elle est belle !
Ne nous étonnons plus que l'on s'arme contre elle ^. »
La rose, en vieillissant, perd sa vive couleur,
Mais ce qui fut la rose est encore une fleur.
MÉNIPPE
Faut-il, pour une fleur, mettre un empire en cendre ? I. Iliade, chant III. {Note de l'auteur.)
OEuvres de Alillevoye.
MERCURE
Tandis que je me livre au plaisir de t'entendre Le temps fuit. Il me reste à conduire ici-bas Des morts fort bien portants, qui ne m'attendaient pas, Et qui, même à l'aspect du puissant caducée, ^ Laisseront sur la terre une arrière-pensée.
Traductions. 299
DIALOGUE Xy