‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 58 sur 120 · ANNIBAL · texte numérisé non relu

ANNIBAL

Je veux plaider en grec, je le parle fort bien. Vous riez ! Oui, sans doute, en grec, et j'y persiste. J'ai fait ici mon cours, et suis bon helléniste : Alexandre, en ce point, ne l'emportera pas. Je vous déclare donc que je fais très grand cas De tout mortel obscur, qui, l'œuvre de lui-même, De vertus en vertus s'élève au rang suprême. Et, dans la guerre, obtient des titres glorieux. Qu'il doit à son épée, et non à ses aïeux. Lieutenant de mon frère, en ouvrant mes campagnes, J'allai, pour mon début, attaquer les Espagnes. J'avais peu de soldats , mais tous hommes de cœur ; Et l'obscur lieutenant jura d'être vainqueur : Il le fut. Je domptai l'âpre Celtibérie;

Traductions.- ^oi

Je soumis, en passant, les Gaulois d'Hespérie; Les sources d'Éridan m'ont vu, de tous côtés. Fondre sur l'Italie, envahir ses cités; Tout à coup j'apparus devant sa capitale. De là cette journée, à Rome si fatale, Où les boisseaux profonds, comblés à pleines mains. Mesuraient les anneaux des chevaliers romains ; Où leurs corps entassés, murant le lit du Tibre, De l'un à l'autre bord ouvraient un chemin libre. M'a-t-on vu, pour cela, mauvais comédien. Chercher un dieu pour père, au désert libyen. Et, de bâtard divin prenant le caractère, Compromettre à plaisir la vertu de ma mère? Entre mes ennemis, je comptais des héros, D'intrépides soldats, de savants généraux. Et non, comme Alexandre, une foule engourdie De lents Arméniens, d'habitants de Médie, Lâches efféminés, sans force et sans vertus, Qui ne méritent pas l'honneur d'être battus. Pour Alexandre, au trône il arriva sans peine; Un choc de la fortune étendit son domaine : La tête lui tourna. Près d'Arbelle et d'Issus, Dès qu'il eut subjugué le faible Darius, Il fallut, à genoux, redoubler les hommages. Le vainqueur aux vaincus emprunta leurs usages : Bientôt il oublia les mœurs de son pays ; Bientôt tous les devoirs indignement trahis, Le sang de l'amitié ruisselant à sa table. Furent, pour le grand homme, un plaisir délectable. Plus sage et plus heureux, sur mes Carthaginois,

-^02 OEueres de Mill evoye.

Je régnai sans couronne, et commandai sans lois.

D'égaux, non de sujets, traités avec prudence.

Ils ne tremblèrent pas pour leur indépendance.

Mon pays menacé réclama mes secours;

Je revins. A l'exil, on condamna mes jours :

Sans plaintes , je partis pour un autre rivage.

Je n'étais cependant qu'un Libyen sauvage.

Des beaux-arts de la Grèce ignorant jusqu'au nom,

Moins docte que le fils de Jupiter-Ammon,

Je n'avais pas d'Homère expliqué chaque livre,

Ni du sage Aristote appris l'art de bien vivre.

La nature est mon maître, et je n'en vaux que mieux.

Alexandre croit-il en imposer aux yeux,

Par ce hochet doré qu'on nomme diadème ?

Aux Macédoniens, cet attribut suprême.

Il est vrai, plaisait fort; mais ce n'est point assez,

Pour croire que lui seul nous ait tous surpassés.

Je sens quel est mon prix : j'ai dû tout au courage,

Rien au sort ; vrai héros, je suis mon propre ouvrage.

iMINOS.

C'est plaider à ravir. Je me tiens fort content. Ma foi ! d'un Libyen je n'attendais pas tant. Alexandre , réponds ?

ALEXANDRE

Il n'est pas nécessaire.

L'univers dès longtemps a jugé notre affaire; L'univers s'y connaît : il nous nomme tous deux, Moi grand monarque, et toi brigand assez fameux. Entre nous, cependant, mesure l'intervalle :

Traductions. 303

Quand je mis sur mon front la couronne royale,

Sous les vastes débris de l'Etat délabré,

Criait encor le sang d'un père massacré :

Ce sang fut apaise par ma voix vengeresse,

Et le malheur de Thèbe intimida la Grèce.

Gêné du cercle étroit dont je fus héritier,

Je voulus envahir le monde tout entier :

Je passai dans l'Asie, et ma valeur unique

Sut triompher du nombre, aux rives du Granique.

J'enchaînai la Lydie ; et les Ioniens

Suivaient, après mon char, les tremblants Phrygiens.

J'allais donnant des fers à la terre alarmée,

Quand vint de Darius la formidable armée.

Il vous souvient, Minos, combien en un seul jour

Je surchargeai de morts votre antique séjour ;

Vous ne les comptiez plus : Caron a dû vous dire

Que, sa barque bientôt ne pouvant plus suffire

Pour tant de passagers, sur les dormantes eaux.

Il fallut établir de spacieux radeaux.

Le premier aux combats, j'enflammais les plus braves.

Vainqueur de Tyr , j'ai vu l'Inde et le Gange esclaves,

Leurs éléphants saisis, Porus en roi traité;

De là le Tanaïs, le Sarmate dompté..^

Après tant de travaux, mémorables peut-être,

Je n'eus que l'Océan pour limite et pour maître.

Comme j'ai su punir, j'ai su récompenser.

Si l'on me crut un dieu , pourquoi s'en offenser .?

Tant de faits merveilleux excitaient à le croire.

Le diadème au front, je suis mort dans ma gloire,

Et non dans un exil, courtisan assidu

904 OEuvres de Millevoye.

D'un stupide vieillard, à l'enfance rendu. Annibal , par surprise, entra dans l' Ausonie ; Car toujours quelque ruse à sa force est unie, Et, n'arrivant jamais sans d'obliques détours, Il est Carthaginois, et le sera toujours. Il parle de mollesse? Eh bien, oui, je l'avoue, J'y cédai : mais lui-même oublierait-il Capoue, Lorsque, aux bras des beautés endormi lâchement, Il laissait du combat échapper le moment? L'Occident ne m'offrait que des lauriers stériles : L'Orient me promit des travaux moins faciles ; J'y courus. Sans périls, certes je pouvais bien Soumettre l'Italie et le bord libyen ; Mais à ce vain succès je mis peu d'importance. J'ai dit. Tu peux, Minos, prononcer ta sentence. Pour l'instant, cette part de mes nombreux exploits Suffit; nous parlerons du reste, une autre fois.

s CI PI ON.

Ne juge point, Minos, avant que de m'entendre ?

MINOS

As-tu, dans ce débat, quelque chose à prétendre ? D'où viens-tu, mon ami ? Que veux-tu ? Quel es-tu ?

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