L'INVENTION POÉTIQUE
Pièce couromièe par la Société littéraire d'Agen dans sa sèaftce de floréal an XIII.
Loin le fils de Japet et sa fable vantée ! Le talent créateur fut le seul Prométhée : De ses brûlantes mains jaillit le feu sacré ; Il dit, et du néant l'univers fut tiré. Féconde Invention! à ta noble imposture, Jupiter dut sa foudre et Vénus sa ceinture; Et l'Amour, dont toi-même as tissu le bandeau, A ton flambeau magique alluma son flambeau.
De ces illusions qu'enfanta le poète, Le poète à son tour enrichit sa palette , Dispose ses couleurs, les fond, les assortit, S'empare du pinceau, dès qu'un dieu l'avertit, Et, toujours créateur, même alors qu'il imite. De son art étonné recule la limite.
Vaste Homère ! tel fut ton destin glorieux.
Plus fier que tes héros et plus grand que tes dieux,
Poèmes didactiques. 63
Tu triomphes du temps et de l'obscur Zoïle; Ton colosse est debout sur la tombe d'Achille.
De ce chantre immortel émule harmonieux ! D'un plus modeste éclat tu viens frapper mes yeux ; Ton langage est plus pur, ta lyre plus savante, Et tu sais embellir tout ce qu'Homère invente ; Mais, au Parnasse antique, il parut le premier. S'élevant comme un cèdre au-dessus du palmier, Homère t'a vaincu. Du dieu de l'harmonie, Il n'a point reçu l'art : son art est le génie.
Le génie! A sa voix, l'inventeur s'enhardit; Son sujet, sous ses yeux, se déploie et grandit; Tel, au réveil du jour, quand l'aube matinale Entr'ouvre par degrés la porte orientale. Un point brille, il s'étend, et bientôt sa clarté Des champs aériens dore l'immensité.
Voyez l'ardent Milton, incorrect et sublime. S'élancer dans les cieux, ou plonger dans l'abîme : Du goût, à ses regards, le flambeau n'a point lui. Mais, comme ses défauts, ses beautés sont à lui. Arioste, à son tour, sylphe heureux du "^Parnasse, Souple et nerveux, unit et l'adresse et l'audace : Du pays des erreurs ce magique habitant Reproduit l'univers dans son prisme éclatant. L'habile Torquato vole, d'une aile agile, D' Arioste à Milton, et d'Homère à Virgile : Sous mille aspects nouveaux son art les réfléchit. Et de leur pur éclat se pare et s'enrichit.
64 OEuvres de Millevoye.
Chantre navigateur, cher aux nymphes du Tage, Les neuf Sœurs te gardaient un moins riche partage, Mais, à travers les pleurs qu'Inès obtient encor, Nous admirons les traits de ton Adamastor.
A votre vers heureux, qu'inspira Polymnie, Voulez-vous imprimer le cachet du génie? D'une autre Invention, connaissez le secret : Le bon goût en prescrit l'emploi sage et discret. Du talent exercé l'habile main rassemble Ces termes, qui, surpris et charmés d'être ensemble. D'un hymen favorable empruntant le secours. Fécondent la pensée, animent le discours. Mais, de mots nouveau nés moins prodigue qu'avare, Pour paraître hardi , ne soyez point bizarre : L'abus des beautés même enfante la langueur; C'est la sobriété qui nourrit la vigueur. N'allez pas étaler l'effronté barbarisme, Ni l'absurde jargon du froid néologisme ; N'allez pas, au mépris du bon sens et de l'art, Accorder votre lyre aux pipeaux de Ronsard.
Variez vos'sujets, parcourez d'autres rives; Demandez au désert des scènes primitives; Trouvez, loin de Paris et loin de vos rivaux. De nouvelles couleurs et des objets nouveaux. Sommes-nous exilés de l'épopée antique?
N'est-il plus de lauriers pour le chant didactique ? Le temps a-t-il brisé le tragique poignard ? Le cercueil de Molière enferme-t-il son art?
Poèmes didactiques. 65
Où donc est de Boileau l'implacable férule ?
Où sont ses traits sanglants, effroi du ridicule?
Saisissez-les; frappez d'un implacable vers
Et le crime hideux et le vice pervers.
La gloire attend les sons de vos lyres muettes :
Le siècle des héros est celui des poètes.
Homère ! ton génie est-il mort tout entier ?
Toi seul', d'un pied hardi te frayant un sentier.
De l'art confus encor traversas les ténèbres ;
Et, nous, qu'ont devancés tant de guides célèbres.
Nous n'osons qu'en tremblant, de leur gloire éclairés,
Imprimer sur leurs pas nos pas mal assurés !
L'ardent navigateur ^, dont la course lointaine
Conquit à l'univers la rive américaine,
Trembla-t-il d'un projet par lui seul entrepris ?
De son heureuse audace un monde fut le prix.
Il est, il est encor des îles inconnues
Où les lois d'Apollon ne sont point parvenues.
Sur l'océan des arts embarqués les derniers,
Ne quittons point la rame, assidus nautoniers;
Et sachons préférer, en dépit de l'orage.
Au long calme du port, les dangers du naufrage.