Christophe Colomb
LE VOYAGEUR
Pièce qui a remporte
le prix décerne par l' Académie française ,
dans sa séance du i**" avril 1807.
Honneur à ce mortel que la soif de connaître Exile noblement du toit qui l'a vu naître, Et qui, pour des déserts ou des peuples cruels. Fuit la douce patrie et les bras paternels ! Quels que soient les dangers, son grand cœur les surmonte ; L'obstacle, il le soumet; le trépas, il l'affronte; Et sillonnant au loin les orageuses mers. Ne s'arrête pas même où finit l'univers.
Tel ce hardi Génois, l'œil attaché sur l'onde,
Reculait en espoir la limite du monde.
Huit ans, rois de la terre! il courut vous offrir
Ce monde inattendu, qu'il allait conquérir;
Huit ans, il dévora le refus et l'outrage !
Cependant Isabelle accueille son courage;
Les mers qui l'attendaient s'ouvrent à ses vaisseaux.
Poèmes didactiques. dj
Mais quels périls soudains l'assiègent sur les eaux? Quel bruit sourd a mugi? C'est la trombe rapide, Oui roule en tourbillon, qui monte en pyramide. Une flamme sinistre aux mâts vient s'attacher. O comble de terreur ! l'oracle du nocher, La boussole est muette, et l'aiguille infidèle S'éloigne, en tournoyant, du pôle qui l'appelle. Déjà les Castillans, entourés de la mort. De Palos à grands cris redemandaient le port : Seul contre tous, Colomb les soutient, les console, Et pour eux son génie est une autre boussole. Un monde est sa conquête : il revient... O revers ! Je cherche la couronne, et ne vois que les fers.
Plus heureux, admiré même durant sa vie, Cook, respecté dix ans des rois et de l'envie. Semble des flots du Sud le monarque et le dieu ; La gloire de son nom le protège en tout lieu ; Ses pavillons sans foudre, honorés des deux mondes. Voguent indépendants sur l'empire des ondes.
De l'Océan d'Atlas sortant de toutes parts. Des îles tout à coup invitent ses regards ; Et ces filles des eaux, vierges encor naïves. Etalent sous ses yeux leurs grâces prmiitives. Aimable Otaïti, sauvage Sybaris, Oià la seule candeur sert de voile à Cypris ! Un autre Bougainville achève -ta culture : Aux lois de l'industrie il soumet la nafure ; D'un germe libéral il dote tes guérets.
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Et sa voix te révèle et Pomone et Cérès. Bientôt il court chercher, sous un pôle de glace, Un autre continent promis à son audace. De son art incertain il hâte les progrès ; Du temple d'Epidaure il ravit les secrets, Et, soumise elle-même à tant de vigilance, La Mort baisse sa faux et s'éloigne en silence.
Trop heureuse Albion! quels furent tes transports, Quand le bronze tonnant l'annonça dans tes ports ! Que l'Europe, homme illustre, un moment te possède ; Qu'à tes rudes travaux le doux repos succède... Le repos! en est-il pour ce génie ardent? D'un besoin curieux l'invincible ascendant, Lorsqu'à peine il respire, échappé des naufrages. Rend sa vie aux dangers, et sa flotte aux orages.
L'Angleterre avait dit : « Quel mortel le premier.
Entre deux océans se frayant un sentier.
Osera soulever cette barrière antique
Qui repousse du Nord les flots de l'Atlantique ! »
Tout se tait... Cook, lui seul, sent son cœur palpiter;
Il se lève : « C'est moi qui l'oserai tenter.
Des vaisseaux, et je pars ! » L'astre du jour à peine
Blanchit le sombre azur de la profonde plaine,
Que déjà le héros, debout sur les rochers.
Accuse, impatient, la lenteur des nochers.
Il part. Les jours ont fui : Cook a revu les îles
Dont il fertilisa les rivages stériles.
Ces lieux, à son aspect, semblent se réjouir,
Poèmes didactiques. 6^
L'arbuste s'incliner, la fleur s'épanouir.
D'un avide regard, il contemple en silence
Ces champs où, frêle encor, l'humble épi se balance.
Avec moins de transport, un père, à son retour,
Sourit aux doux progrès des fils de son amour.
Ah ! les touchants bienfaits de sa main tutélaire Revivront, d'âge en âge, au cœur de l'insulaire; Et tandis que, s'armant de reproches vengeurs, L'univers poursuivra ces tyrans voyageurs. Ces brigands tout souillés d'une homicide gloire, La voix du monde entier bénira sa mémoire.
Toi, qui suivis ses pas, et que nos longs regrets Demandèrent quinze ans aux abîmes muets, Tu m'apparais, couvert d'un voile triste et sombre... Est-ce toi, La Pérouse ?... ou n'est-ce que ton ombre ?
Nobles martyrs, salut à vos noms immortels! Le premier voyageur mérita des autels.
Par des mers séparés, sur les diverses plages. Les peuples languissaient, nus, grossiers et sauvages. Le voyageur paraît... Les flots sont aplanis ; Par le nœud des besoins, les hommes sont unis. Le commerce, bientôt, rapprochant les distances, De l'un à l'autre pôle étend ses bras immenses. Du fertile Yémen recueille le nectar.
L'opulente toison des troupeaux de Cédar, De Chypre et de Naxos la liqueur parfumée, . Et la poui^pre de Tyr, et l'encens d'Idumée;
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Les marbres de Paros, les tissus d'Ispahan, Sous leurs poids précieux, font gémir l'Océan; Le rubis, que l'aurore avec amour étale, Quitte pour l'occident la rive orientale; Et le Japon, du creux de ses rochers lointains, De son luxe fragile enrichit nos festins.
De nouvelles cités s'élèvent et fleurissent; La rai.son s'agrandit et les mœurs se polissent : Le désert a des lois, des vertus et des arts. Monarques! demandez, au plus fameux des Czars, Par quels puissants ressorts son active sagesse A su du fier Tartare adoucir la rudesse, Transformer en cité de stériles roseaux, Et fonder un empire où croupissaient des eaux. Pierre vous répondra : « Je parcourus la terre ; Je visitai les ports de la riche Angleterre ; Mais d'un peuple poli les arts au loin vantés Attachèrent surtout mes regards enchantés, Et j'admirai longtemps, aux rives de la Seine, La douce urbanité de la moderne Athène. Sous les rochers du Nord descendu sans pâlir, Au séjour des métaux j'osai m'ensevelir; Des chantiers de Sardam, ma main laborieuse Saisit avec orgueil la hache industrieuse. Je reparus enfin, digne du rang des rois; Et l'empire des Czars s'étendit à ma voix. »
En des jours plus lointains, le flambeau des voyages, Tel (ju'un astre éclatant, perça la nuit des âges :
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P3'thagore, Solon, Thaïes, Anacharsis, Moissonnaient la sagesse aux campagnes d'Isis; La Grèce, s'élançant dans FEgypte féconde, Allait chercher des lois pour en donner au monde.
O rives de l'Asie ! ô terre des beaux-arts ! Nous révérons encor vos monuments épars. D'un œil religieux, le voyageur admire Ilion, Babylone, Ecbatane et Palmyre ; Des palais fastueux, des temples solennels, Il dispute au néant les débris éternels. Seul, assis au milieu des antiques décombres, Des siècles expirés il évoque les ombres. Cherche des temps fameux le vestige effacé, Et prête au loin l'oreille aux leçons du passé.
Rien pour l'observateur n'est muet sur la terre ; L'univers étonné devient son tributaire.
S'élancer au hasard, tout voir, sans rien juger. C'est parcourir le monde et non pas voyager; L'œil du sage lui seul voit, distingue, mesure. Surprend l'homme échappant aux mains de la nature, Compare sa rudesse à nos goûts amollis. Et ses brutes vertus à nos vices polis; Des diverses humeurs observe la nuance.
Et des climats divers la secrète influence ; Oppose au lent progrès des empires naissants Le rapide déclin des Etats vieillissants; Rapproche ces tableaux si féconds et si vastes. Et de la terre entière interroge les fastes.
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Où courent à la fois ces doctes conquérants? L'un suit le char pompeux de ces astres errants ; L'autre poursuit Hermès dans le sein de Cybèle, Ou rend à Triptolème un sol longtemps rebelle. La Condamine, encor s'élançant plus loin qu'eux, Visite l'Amazone et ses flots belliqueux; Anquetil redemande à l'indien rivage La loi de Zoroastre et les écrits du Mage; Et Jussieu^ de son art ordonnant les progrès, Aux plantes du désert dérobe leurs secrets. Bientôt ils reviendront, aux pieds de la Science, Déposer le flambeau de leur expérience,
Epancher des trésors lentement amassés, Et charmer leurs rivaax fiers d'être surpassés. Tel autrefois Platon, après ses longs voyages. Aux bosquets d'Acadème entretenait les sages. Et tranquille, près d'eux, sous le platane assis. Les attachait longtemps à ses nobles récits.