LES PLAISIRS DU POETE
La première édition des Plaisirs du Poète (Paris, Brochot, 1801, in- 12) est un ouvrage absolument différent du poème, que l'auteur a remanié, ou plutôt entièrement changé dans la seconde édition {Paris, Capelle et Renaud, 1804, in-12), qui ne ressemble pas non plus aux éditions suivantes. Nous jugeons utile de donner presque intégralement le texte de ces deux éditions, avec les notes qui les accompagnent (voy. ciaprès page 123 et suiv.), car ce beau poème a été, en quelque sorte, le point de départ de la carrière poétique de Millevoye.
Non , je n'envîrai point la longue léthargie Du mortel dépourvu de force et d'énergie, Qui, sans goiàts, sans désirs et sans attachements, N'a jamais de son cœur senti les battements. Oh! que j'aime bien mieux cette ardeur inquiète. Ce feu toujours brûlant dans l'âme du Poète ! Son être s'agrandit : ses plaisirs sont plus vifs , Ses sens plus vigilants, ses ressorts plus actifs. Rien n'échappe à ses yeux : telle image ordinaire Glisse rapidement sur l'âme du vulgaire, Qui , par une profonde et forte impression , Jusqu'au fond de son cœur porte l'émotion. Tout s'anime pour lui , dans toute la nature : L'aquilon qui mugit, le ruisseau qui murmure, La chanson du matin et la cloche du soir. Tout l'émeut, tout l'inspire. Il me semble le voir, Tantôt, se recueillant, admirer en silence Du spectacle des champs la sublime éloquence.
^8 OEuvres de Millevoye.
Et tantôt, de Virgile imitant les beaux traits, D'un vers harmonieux saluer les guérets.
S'il écoute souvent d'une oreille attentive Des filles du hameau la romance plaintive, Et tous ces vieux récits de combats et d'amours , Qui, toujours répétés, intéressent toujours; L'imagination, sur ses ailes magiques, Le reporte, à l'instant, aux siècles romantiques, Au temps des troubadours, des joutes, des tournois, Temps heureux , où l'amour enfantait les exploits , Où de preux chevaliers , francs , loyaux et fidèles , Combattaient, triomphaient ou mouraient pour leurs belles. Les siècles ont passé, le temps rapide a fui; Mais les jours écoulés recommencent pour lui.
Les êtres muets même ont droit à son hommage ; Il converse avec eux, il leur prête un langage : Souvent un arbre, un fruit, une plante, une fleur. Captivent ses regards et parlent à son cœur. Le fruit de ce mûrier rappelle, à sa mémoire, De Pyrame et Thisbé la déplorable histoire ; Il répète ces vers, qu'on retient sans effort, Ces vers où La Fontaine a peint leur triste sort. A l'ombre de nos bois, le rossignol qui chante. C'est Philomèle encor, plaintive et gémissante; Dans l'air, mille couleurs charment ses yeux surpris, Ce n'est plus l'arc-en-ciel , c'est l'écharpe d'Iris; Et lorsque des bienfaits de l'humide rosée. Au retour du matin, la terre est arrosée, Il croit que de Tithon la jeune épouse en pleurs Rajeunit la nature, et fait naître les fleurs.
Ah ! laissez-le jouir de ce riant mensonge ! Prolongez son sommeil, s'il est heureux en songe.
De plaisirs en plaisirs doucement promené , De prestiges charmants il marche environné. S'il quitte les hameaux et leur champêtre asile, D'autres ravissements l'attendent à la ville ; C'est au sein des beaux-arts qu'il puise les beaux vers. Il aime à contempler ces chefs-d'œuvre divers, Où le peintre fameux, moderne Prométhée,
Variantes des poèmes didactiques. 90
Sut donner à la toile une vie empruntée.
Parmi les monuments du pays des Césars,
Que de marbres vivants appellent ses regards !
Là, le Gladiateur, percé d'un coup funeste.
Rassemble , pour mourir , la force qui lui reste ;
Ici , Laocoon , de replis entouré ,
Arrache les serpents dont il est dévoré ;
Là, possédant encore une grâce ingénue,
Vénus baisse les yeux , et rougit d'être nue ;
Et plus loin , se hâtant sous un fardeau pieux ,
Le tendre Enée emporte et son père et ses dieux ,
Tandis qu'à ses côtés Yule , hors d'haleine ,
Se suspend à sa main et peut le suivre à peine.
Avec quel doux transport le Poète enchanté
Aperçoit le héros que Virgile a chanté !...
Mais quel autre sujet vient-il de reconnaître?
C'est un dieu, c'est le sien, c'est Apollon, son maître
Il ressent sa présence, en observant ses traits,
Il suit d'un trouble heureux les mouvements secrets ,
Et des vers enflammés jaillissent de sa veine.
Partout où sont les arts, il est dans son domaine; Il quitte tour à tour, par un désir nouveau. Le Poussin pour Pigal, et Pigal pour Rameau. Ah ! tu reçois surtout son éternel hommage. Divine mélodie ! harmonieux langage !
O le plus beau des arts , après celui des vers ! Peut-on, sans s'émouvoir, entendre tes concerts .'' Tantôt laissant en nous des impressions douces , Tantôt nous remuant par de fortes secousses. Tu t'empares de l'âme, et tes puissants accords. De nos fibres longtemps ébranlent les ressorts. Qui mieux que le poète en connaît tous les charmes.'* Ah ! Gluck plus d'une fois lui fit verser des larmes ; Soit qu'Alceste, qui meurt pour sauver son époux,, Exhale sa douleur en sons plaintifs et doux ; Soit qu'Orphée, aux accents de sa lyre attendrie, Redemande à la mort sa compagne chérie ; Soit que de déchirants et ténébreux accords , Du parricide Oreste expriment les remords,
Ur.ivsrsiÈiSs
lOO OEuvres de Alillevoye.
Il se trouble ; il se croit au séjour des prestiges. Vous, dont l'antiquité raconte des prodiges, O lyres d'Arion ! fiers accents de Linus ! Vos miracles vantés ne le surprennent plus. Tout un peuple apaisé par les chants de Terpandre, Ou l'hymne des combats enflammant Alexandre, Orphée apprivoisant le tigre et le lion , Thèbe élevant ses murs aux accords d'Amphion, Ces étonnants récits, et mille autres semblables. Réalisés pour lui , cessent d'être des fables. O démence, diront ses détracteurs glacés!... Il se trompe? Eh! qu'importe! il jouit, c'est assez.
Pour lui , la mélodie a plus d'une merveille. Il est certains instants, où son âme sommeille. Où son génie éteint, surpris de sa langueur, Paraît avoir perdu sa féconde vigueur ; Sa veine est desséchée, et sa lyre est muette, C'est en vain qu'en lui-même il cherche le Poète. Péniblement construit, son vers froid et gêné. N'est que le fruit tardif d'un travail obstiné. Infaillible remède , une heureuse harmonie Ranime sa pensée et lui rend son génie... Mais quel tendre murmure a-t-il doiic entendu ? La touche, interrogée, au doigt a répondu. Aux doux frémissements de la corde sonore, Zulmé va marier sa voix plus douce encore : Attentif, il écoute. Avec agilité.
Déjà la main parcourt l'instrument agité. Dieux ! quels sons enchanteurs ! Philomèle amoureuse Fait-elle retentir sa plainte harmonieuse ? L'auditeur (ô Zulmé ! juge de ton pouvoir!) Oublie, en t'écoutant , le plaisir de te voir. Tu ravis le Poète! aux accents de ta lyre. Le dieu des vers lui-même a sur lui moins d'empire ; Plus heureux de t'entendre, il voudrait, tout le jour. S'enivrer près de toi d'harmonie et d'amour.
« Un poète, a-t-on dit, ne languit, ne soupire, Que pour un vain fantôme , enfant de son délire ; Si l'amour quelquefois l'atteint d'un trait vainqueur,
Variantes des poèmes didactiques. lOi
Il aime avec l'esprit bien plus qu'avec le cœur... »
Est-ce à lui , juste ciel ! à lui que l'on dénie
La sensibilité qui fait tout son génie ?
Eh! qui peut, sans rougir, qui peut, sans blasphémer
Refuser au poète un cœur fait pour aimer?
C'est à toi, sexe aimable, à toi qu'il en appelle!
Dis-nous si tu l'as vu, tributaire infidèle,
Refuser de t'offrir son hommage assidu.
Et frustrer tes autels d'un encens qui t'est dû.
Non, l'amour est son maître : il aime avec ivresse;
Presque autant que la gloire , il chérit sa maîtresse :
Cet objet adoré s'embellit doublement,
Vu des yeux d'un Poète et des yeux d'un amant.
Un auteur croit en vain, dans sa verve insensée, Brûler dans ses écrits , quand son âme est glacée. Ce qu'on n'a point senti peut-il être exprimé ? Pour bien peindre l'amour, il faut avoir aimé. Bénissons de ses feux l'influence divine ; C'est à la Champmeslé que nous devons Racine. Le Poète inspiré chantait à ses genoux ; Echappés de son cœur, ses vers coulaient plus doux. Souvent, sur ses écrits, il la consultait même : Tous les conseils sont bons dans la bouche qu'on aime, Et la femme, d'ailleurs (n'en soyons pas jaloux). Juge par sentiment, et juge mieux que nous. Elle ne saura point, comme un grave aristarque. D'un fatras érudit appuyer sa remarque.
Mais son goût délicat , avec sagacité Saisira le défaut, sentira la beauté.
Le sage Périclès consultait Aspasie, Tibulle chantait mieux, assis près de Délie, Et Laure, au bon Pétrarque, au sein des doux loisirs. Inspirait tour à tour des vers et des désirs.
Muses, filles des cieux! déités que j'encense! Du Poète, par vous, s'embellit l'existence. Heureux, en l'exprimant, il double -son bonheur; Malheureux, par ses chants, il endort sa douleur. Dans ces jours ténébreux, où l'âme anéantie Longtemps avant la mort semble quitter la vie,
102 CEuvrcs de Millevoye.
Quand sur nous le malheur, frappant à coups pressés,
Sous le faix des cha^-ins tient nos cœurs oppressés ,
Le Poète y résiste; et, ferme, inébranlable,
Il cherche à profiter du destin qui l'accable.
Que dis-je ? En vrai Poète, il bénit ses revers.
S'ils lui peuvent du moins inspirer de beaux vers.
Libre dans les cachots, le Tasse, avec courage,
Contre les envieux défendait son ouvrage ;
Et Milton, composant ses vers audacieux, '"^
Croyait jouir encor de la clarté des cieux.
Art charmant ! ton pouvoir s'étend sur la mort même : Le Poète, au cercueil, ravit l'objet qu'il aime; Young chante la mort , et ne sent plus ses maux ;
Il converse avec elle avi milieu des tombeaux
O prodige ! ses chants ont ranimé la cendre :
Il retrouve Narcisse, il embrasse Philandre,
Et Lucie, enlevée à ses vœux les plus chers.
Pour lui seul n'est point morte, et revit dans ses vers.
Muse, recueille-toi! Dis quel pouvoir céleste Sut d'Ovide exilé tromper le sort funeste. Proscrit, abandonné, sur des bords inconnus, Loin des climats chéris qu'il ne reverra plus , Il gémissait, errant au fond de la Scythie; Une longue tristesse y consumait sa vie : Ovide allait mourir, et les Grâces en deuil Cueillaient déjà des fleurs pour orner son cercueil. Mais l'Amour, dont ses vers célèbrent la puissance, De son législateur protège l'existence; Il fait voler un songe à son triste séjour : Les songes sont toujours aux ordres de l'Amour. Ovide croit errer dans les bois du Parnasse; Cette image lui rend sa poétique audace, Il se lève : l'espoir revient luire à ses yeux, Ce songe lui paraît un messager des dieux. Sa lyre, si longtemps solitaire et muette, Réveille ses accords sous les doigts du Poète ; Il chante, et le dirai-je ? il sent, en un moment, Couler dans sa blessure un baume consolant. Déjà, d'un œil moins sombre, il parcourt ce rivage
Variantes des poèmes didactiques. 103
La terre, autour de lui, perd son aspect sauvage... Heureux enchantement ! puissant charme des vers ! De tout ce qu'il aima , vous peuplez ces déserts ! Il croit chanter encore au sein de sa patrie, Sous le ciel inspirant de la belle Italie. Soulevant par degrés le poids de la douleur. Son âme doucement remontait au bonheur.
Ainsi, dans ses malheurs, conservant son génie. Sur les bords de la tombe il ressaisit la vie ; Ainsi, son art divin, par un heureux secours, Adoucit son exil et consola ses jours.
O tendre illusion ! aimable enchanteresse ! Ne m'abandonne pas, sois toujours ma déesse: Toi, qui souris encore à mes dix-huit printemps Exauce ma prière, et trompe-moi longtemps! Tu rends, par tes bienfaits, la nature féconde. Et le Ciel te créa pour embellir le monde ; Sans toi, tout est détruit, tout s'abîme et se perd ; Mon œil désenchanté ne voit plus qu'un désert. Tu viens nous consoler, au jour de l'infortune; Tu caches de nos maux la présence importune. Et, nous berçant encor d'une flatteuse erreur. Quelques instants du moins , nous fais croire au bonheur.
Dans la seconde édition de ce poème {Paris, Capeile ci Renaud, 1804, in-i8), Millevoye, qui n'était déjà plus content de son œuvre, commence à la modifier complètement, dans le fond comme dans la forme. Il ne faut pas négliger ces variantes, qui n'affaiblissent pas trop encore le premier travail de l'auteur, mais nous ne devons pas recueillir toutes celles qu'il a laissées dans le texte définitif, quelquefois inférieur aux premières inspirations du poète.
Assez d'autres, jaloux des doux fruits de nos veilles. Ont d'un art enchanteur m.éconnu les merveilles ; Moi , solitaire ami des studieux loisirs , Je viens, en les goûtant, célébrer leurs plaisirs.
Que je plains le mortel, dont l'âme léthargique Méconnaît des beaux vers la puissance magique.
I04 CEuvres de Millevoye.
Qui ne peut concevoir ces rapides élans,
Ces transports inquiets, cette soif des talents,
Ce feu qui du Poète anime le délire.
Et sous ses doigts émus vient embraser sa lyre !
Quel pur ravissement, du profane ignoré, Le saisit, le transporte, en ce moment sacré, Où l'inspiration, impétueuse amante.
Fait passer tous ses feux dans son sang qui fermente ! Un céleste rayon étincelle en ses yeux ; Il fuit loin de la terre, il plane dans les cieux ; Son âme s'agi-andit et son vol, plein d'audace, Et des temps et des lieux franchit le long espace : Dans sa carrière immense, un Dieu lui sert d'appui; Les bornes de son art reculent devant lui. Voyez-vous de sa verve, avec force pressées, Naître en foule et saillir ses rapides pensées ? Par un contraste heureux, ces traits, légers ou forts. L'un à l'autre assortis, s'enchaîner sans efforts? Il conçoit , exécute , enfante des miracles ; Son talent libre et fier dévore les obstacles; Aux entraves de l'art il devient étranger, Et les mots, sous sa plume, accourent se ranger. Telle autrefois, aux sons d'une lyre puissante. S'élevait en cité la pierre obéissante.
A l'heure où les mortels, lassés de longs travaux, Dans les bras du sommeil ont déposé leurs maux ; Quand tout cède aux pavots de ce dieu taciturne, A la faible lueur de la lampe nocturne , De ses maîtres chéris le Poète entouré Allume son génie à leur flambeau sacré. Audacieux Homère! harmonieux Virgile'!
Vous tous, illustres morts, qui peuplez son asile. Vous présidez encore à ses nobles concerts; Vous sortez du tombeau, pour lui dicter des vers. Il vous voit, vous entend; plein d'une ardeur brillante Il sent déjà frémir la lyre impatiente. En tous lieux, à toute heure, et le jour et la nuit. L'éclat des noms fameux l'assiège et le poursuit ; Il s'endort, pour rêver aux travaux de la veille,
Variantes des poèmes didactiques. 105
Et le cri de la gloire en pensant le réveille. Au sommet d'Hélicon, dans un temple éclatant, Il entrevoit déjà le trône qui l'attend : Son nom , de l'avenir perçant la nuit obscure , S'élance, radieux, à la race future.
Mais, sans l'espoir flatteur de l'immortalité. Il est pour le Poète une autre volupté. Celle d'une âme tendre, en elle recueillie, Qui se plaît aux soupirs de la mélancolie. Son art consolateur embellit les moments, Où le cœur s'abandonne aux doux épanchements ; Sa lyre, de ses pleurs confidente chérie. D'un murmure plaintif nourrit sa rêverie. Il redit ces instants de bonheur et d'amour. Que le temps sur son aile emporte sans retour ; Il aime à s'entourer des objets qu'il adore. Et croit, en les chantant, les posséder encore. Ces jours tantôt cruels, tantôt délicieux. Rappelés tour à tour, repassent sous ses yeux; De ses premiers transports il savoure les charmes. Et sur un nom chéri laisse tomber des larmes. Quand l'âge lentement, dans son sein agité, Ramenant le repos et la sérénité, Aura des passions éteint la violence ; Dans ces instants de paix, où notre âme en silence D'un bonheur qui n'est plus cherche à se ressaisir. Et de ses maux passés se compose un plaisir ; Avec quelle douceur, échappé du naufrage, Il peindra, dans le port, les fureurs de l'orage! Dans ses vers éloquents , le jeune homme enflammé Reconnaîtra les feux dont il est consumé. Et, de ses yeux troublés, la jeune et tendre amante Sentira s'échapper une larme brûlante.
Mais ce n'est point assez du charme des talents : Le Ciel lui donne encor des sens plus vigilants. Rien n'échappe à ses yeux; telle image ordinaire...
L'être insensible même a droit à son hommage : Souvent il l'interroge, il lui prête un langage...
O tendre illusion ! puissante enchanteresse !
io6 OEuvres de Millevoye.
Ne l'abandonne pas, sois toujours sa déesse; Prolongeant les erreurs qui charment son printemps, Daigne le protéger et le tromper longtemps ! Toi, que le Ciel créa pour embellir le monde. Tu rends seule à ses yeux la nature féconde ; Sans toi, tout meurt pour lui, tout s'abîme ou se perd; Son œil désenchanté ne voit plus qu'un désert... Ah! laisse le jouir d'un aimable mensonge! Respecte son sommeil : il est heureux en songe.
Divine mélodie !...
Tu t'empares de l'âme, et tes puissants accords.
De nos fibres longtemps ébranlent les ressorts.
Qui mieux que le poète en connaît tous les charmes ?
Que Gluck , que Sacchini lui font verser de larmes !
Soit qu'Alceste, qui meurt pour sauver son époux,
Exhale sa douleur en sons tristes et doux.
Ou qu'Orphée, abordant sur l'infernale rive.
Redemande à la mort Eurydice plaintive ;
Soit qu'Œdipe, étendu sous un roc ténébreux.
Frappe le Cithéron de ses cris douloureux...
Art puissant d'Amphion ! nobles chants de Linus!...
Tout un peuple soumis par la voix de Terpandre,
Les hymmes de Tyrtée enflammant Alexandre,
Les sons d'un luth charmant le vainqueur d'Ilion...
Ces récits enchanteurs , ces images chéries ,
Réalisent pour lui leurs brillantes féeries ;
Dans im monde idéal, il rêve le bonheur...
La triste vérité ne vaut pas une erreur...
O Zulmé , quels accords ! Philomèle amoureuse Fait-elle retentir sa voix harmonieuse?
Le Poète, à ses pieds enchaîné sans retour, S'enivre, en t'écoutant, d'harmonie et d'amour. Amour! qui mieux que lui savoure ton ivresse? Comme il aime la gloire, il aime sa maîtresse... Bénissons de l'amour l'influence divine; C'est à toi, Champmeslé, que nous devons Racine. Il écrivait pour toi , de te plaire occupé ; Son vers coulait plus doux , de son cœur échappé.
Variantes des poèmes didactiques. 107
Il prêtait à ta voix une oreille attentive :
Peut-être te doit-il ce charme qui captive.
D'un tel censeur, heureux qui peut sentir le prix!
Oui , le goût d'une femme épure nos écrits ;
A son arrêt, d'avance, on est prêt à souscrire;
On chérit cet arrêt qu'adoucit un sourire.
Ecoutons ses avis, hâtons-nous d'effacer
Ou le vers ou le mot, qui pourrait la blesser...
Mais son goût délicat, avec facilité...
Et Lesbie, à Camille, au sein des doux loisirs.
Inspirait tour à tour des vers et des désirs...
Le Tasse est enchaîné !... Mais ce chantre sublime Médite dans ses vers la chute de Solyme. Célébrant la lumière éclipsée à ses yeux , Milton jouit encor de la clarté des cieux. Abandonné, proscrit, au fond de la Scythie, Traînant de ses destins la chaîne appesantie, Ovide allait mourir...
Mais sa lyre, longtemps solitaire et muette... Il croit chanter encore, auprès de sa Julie... Ovide, sur ces bords, gémissait désolé.
Mais il touche sa lyre et renaît consolé.
Art charmant ! ton pouvoir s'étend sur la mort même ! Le Poète au cercueil ravit l'objet qu'il aime ; Young chante la mort et ne sent plus ses maux ; Il converse avec elle, au milieu des tombeaux. O surprise ! ses pleurs ont ranimé la cendre : Il retrouve Narcisse, il embrasse Philandre, Et Lucie, enlevée à ses regrets touchants, Pour lui seul n'est point morte et revit dans ses chants.
Mais l'univers appelle, à des travaux plus vastes. Celui qui, de l'histoire interrogeant les fastes, Aux accents de son luth, avec sévérité, Proclame les arrêts de la postérité.
Il honore ou flétrit, accuse ou divinise; A sa voix, la vertu triomphe ou. s'éternise ; Au tribunal du monde, il cite les pervers Et condamne leurs noms à vivre dans ses vers : La vertueuse horreur de sa muse irritée
io8 OEuvres de Millevoye.
Poursuit jusqu'aux enfers leur ombre épouvantée,
Et son vers indigné, tonnant pour les punir,
Frappe d'un long effroi les tyrans à venir.
Tantôt, armant son brus du fer de Melpomène,
Il réveille à nos yeux, sur la tragique scène.
Les forfaits endormis au fond des noirs tombeaux ;
Tantôt, il peint des traits plus généreux, plus beaux,
Et, saisissant l'effet d'un contraste sublime,
Embellit la vertu de la laideur du crime.
Dieux! comme à ses tableaux, de moment en moment,
S'élève dans le cirque un doux frémissement !
O pouvoir du génie, il subjugue, il enchaîne
Tout un peuple attentif et respirant à peine...
Tout s'émeut , à la voix des enfants du génie...
Le barde, le front ceint du chêne inspirateur,
Des guerriers de Morven allume la valeur,
Fait retentir Selma du signal des conquêtes,
Ramène les vainqueurs dans la salle des fêtes ;
Et chante leurs exploits, et l'écho des déserts
Répète au loin leurs noms dans le vague des airs...
Alexandre, vainqueur...
Se plaint aux dieux jaloux qui l'ont frustré d'Homère.
Au seul nom d'un grand homme, un secret ascendant.
Jusque dans ses fureurs, dompte ce cœur ardent.
Thèbe a péri ; la mort suit les pas d'Alexandre ;
Cette vaste cité n'est qu'un monceau de cendre.
Dans l'effroyable amas de ses débris confus ,
L'œil trompé cherche en vain Thèbe, Thèbe n'est plus.
Un seul toit est debout, un seul dans Thèbe entière;
C'est le toit où Pindare a fini sa carrière.
Alexandre épargna ces murs religieux.
Comme un temple autrefois habité par les dieux.
Muse, recueille-toi! Dis quel pouvoir céleste. D'un peuple tout entier, changea le sort funeste. Farouche conquérant, le superbe Amurat, Suivi de la vengeance, entre aux murs de Bagdad. Des flots de sang sont prêts à sceller sa puissance , Et courbés sous le joug de son obéissance, Vingt mille citoyens, dans leurs murs saccagés
Variantes des poèmes didactiques. 109
Vont périr en un jour, à ses yeux égorgés...
« J'ai vaincu l'univers...
Suis-moi; tu me verras, dans le jour qui s'apprête,
Faire de la vertu ma dernière conquête,
Triompher de moi-même , expier mes forfaits ,
Et forcer ton génie à chanter mes bienfaits. »
Il ordonne...
LINDEPENDANCE