‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 35 sur 62 · Raphaïd, géant physicien, artisan de mystères · texte numérisé non relu

Raphaïd, géant physicien, artisan de mystères

3. Ahcssaïm veut dire en langue hébraïque h père, V arbitre de la paix.

OEuvres de Millevoye.

conquêtes a prévalu : Clovis n'étant pas encore purifié par les eaux du baptême, les inspirations d'Abessaïm ont été sans pouvoir sur un cœur idolâtre. L'ange désolé est de retour au milieu des Esprits de paix. C'est ici seulement que commence le quatrième chant. Les saints protecteurs de la France implorent le secours du Très-Haut. L'un des lieutenants de Clovis, Hélénor, est déjà parti pour apporter au camp la décision du conseil. Clovis s'apprête à le rejoindre. Mais le démon des sacrilèges, Raphaïd, ne veut point que le seul Hermon ait triomphé auprès de Clovis : il veut attacher plus fortement le héros sicambre aux autels des idoles, par des actions sacrilèges. Enchantements de Raphaïd.

Poèmes héroïques.

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CHANT QUATRIEME

Las de chercher en vain, dans la forêt profonde, Ou la belle génisse, ou la brebis féconde, Voyez-vous ce pasteur rentrer, les yeux baissés ? A ses frères chéris autour de lui pressés, Il n'ose confier le sujet de ses larmes. Tel, perdant sans retour un espoir plein de charmes, Abessaïm revient, le deuil au fond du cœur; Et, confus, il rougit d'avouer un vainqueur. A ses frères du Ciel doit-il cacher sa honte ? Non. Déposant l'orgueil, sans détour il raconte La victoire d'Hermon sur le dieu de la paix. Et la lice rouverte aux belliqueux forfaits. Un ange alors, au nom de la troupe éternelle. Console par ces mots la douleur fraternelle : « Si le pouvoir d'Hermon l'emporte sur le tien, Ne t'en étonne pas; Clovis n'est pas chrétien; Ta parole a glissé sur cette âme profane. Comme on voit du matin la goutte diaphane Effleurer en fuyant la gomme aux larmes d'or. Mais un dernier espoir, amis, nous reste encor. Soyons, puisqu'il le faut, les anges de la guerre;

Rassemblons pour Clovis, des deux bouts de la terre,

Les princes qui du Ciel ont maintenu les droits.

Que la cause de Dieu soit la cause des rois,

Et que Clovis, du Nord chassant la barbarie,

D'une idolâtre main frappe l'idolâtrie !

Eh ! que dis-je? Lui-même, au vrai culte rendu,

Reconnaîtra le Dieu qu'il aura défendu ;

Les célestes clartés lui seront découvertes.

Les portes du salut pour lui seront ouvertes ;

Et Clotilde, oubliant ses ennuis douloureux,

Verra de tous ses jours luire le plus heureux. »

L'ange a dit; l'assemblée a, par un doux murmure,

Approuvé son projet, accepté son augure.

Dès le réveil du jour, d'immortels envoyés

Iront de rois en rois chercher des alliés,

Et, comme aux jours futurs marqués pour nos Croisades,

Remplir, le Christ en main, leurs saintes ambassades.

Ils sont choisis : la foule applaudit à leur choix.

Abessaïm se lève. Affermissant sa voix.

Qui d'un récent affront paraît encor troublée.

Il s'adresse en ces mots à l'auguste assemblée :

« Humilié, vaincu par un rival jaloux.

S'il m'est permis encor de parler devant vous,

J'ose former un vœu. Cependant que nos frères,

Précipitant leur vol aux plages étrangères.

Vont des princes du monde invoquer les secours.

Sollicitons l'appui du Dieu puissant des jours ;

Supplions le Dieu fort d'appeler ses phalanges.

D'assembler d'un regard la milice des anges,

Poèmes héroïques. 163

Et de remettre aux mains de l'Exterminateur

Les flèches du courroux et l'arc désolateur.

Nous que le Ciel priva de l'audace guerrière,

Courageux par la foi, puissant par la prière.

Protégeons de nos vœux ceux qui s'arment pour nous :

Au sommet du Nébo, tel Moïse, à genoux,

Soutenant d'Israël les forces ranimées,

Priait, les bras tendus vers le Dieu des armées.

Que les feux renaissants du dixième soleil.

D'une pieuse fête éclairent l'appareil.

Et nous rassemblent tous vers ce mont circulaire.

Oui, longtemps consacré sous le nom de Valère,

A reçu désormais, de l'humaine ferveur,

Lç nom de la montagne où mourut le Sauveur.

Des lis en fleur, cueillis par des mains invisibles.

Sur l'autel des parfums holocaustes paisibles ,

Eclateront, unis à la rose des champs ;

Et l'écho de la Seine ira porter nos chants

Depuis le vert coteau, qui doit, sous son feuillage,

De mes rois bien-aimés voir un jour le plus sage.

Jusques à la prairie où le front incliné,

Offi'ant à FEternel un cœur prédestiné.

Des murs de Parisis la modeste patronne,

Bergère, mérita sa divine couronne.

Bénissons le Très-Haut; il bénira Clovis. »

Du sage Abessaïm on adopte l'avis.

Jusqu'au dixième jour la troupe se sépare.

Des abeilles ainsi le groupe ailé s'égare.

Jusqu'à l'heure où la ruche, ouvrant l'or de son sein,

Rappelle en un moment leur bourdonnant essaim,

î6^ OEuvres de Millevoye.

Et voit le suc des fleurs, qui lentement circule, Enrichir d'un doux miel leur savante cellule.

La sombre nuit à peine enveloppe les cieux, Que Clovis, à Clotilde épargnant ses adieux, Vers les monts du Jura s'achemine en silence, Et va joindre Hélénor sous les drapeaux de France. Raphaïd, informé de ce secret départ, Veut punir dans Clovis l'ennemi de son art : «Armons-nous, disait-il. Noires intelligences. Prononcez avec moi le serment des vengeances. Des mots mystérieux empruntons le pouvoir. De ce roi des chrétiens bornant enfin l'espoir, Ne souffrons pas qu'il aille, en mon refuge unique, Abolir mes autels sur le sol germanique. C'est par lui que déjà les enfants des Gaulois Ont abjuré mon culte et méprisé mes lois ; C'est par lui que j'ai vu mes palais de féerie. Mes bocages rivaux des bois de Sylphirie, Fuir, comme un léger son dans les airs emporté; A peine en son empire un désert m'est resté. Qu'importe? N'ai-je pas l'univers pour asile.'' La nature à ma voix est-elle moins docile? L'enfer, ou quelque dieu maître des éléments. Les aurait-il soustraits à mes enchantements? Suis-je donc Raphaïd ? Oui, je le suis encore. Je ne m'éveille plus au bruit du luth sonore. Comme au jour où, paré du doux nom d'Ariel, Je me croyais encore un habitant du ciel. Clovis m'a renversé de mon trône suprême :

Poèmes héroïques. 165

Malheur au sien ! malheur au monarque lui-même ! Ils tomberont tous deux : atteint d'un fer sanglant.,. Arrête, ô ma fureur ! Ce trépas est trop lent. Je veux, pour égaler la vengeance à l'injure, Le rendre malgré lui sacrilège et parjure, Et, déchaînant enfin mes magiques démons. Retenir ce Typhée aux entrailles des monts. Clotilde ! prends le deuil : que ta robe flottante Efface la blancheur de la neige éclatante *. Avant peu ton oreille entendra cette voix Qui sur les vieux donjons redit la mort des rois. » Il dit, et se complaît dans son dessein barbare. Et d'avance il jouit du malheur qu'il prépare. En sa couche de fleurs, la reine des beautés. Aura, la jeune Aura dormait à ses côtés ; Il l'arrache au sommeil : « O ma belle Sylphide ! Viens, lève-toi ! Reprends ta brillante chlamyde, Et du chaperon d'or voile ton front de lis.

— L'aube rougit à peine. — Il faut perdre Clovis.

— Je te suis. » Sur les pas de l'aube niatineuse, Le soleil, inclinant son urne lumineuse. S'élançait dans l'espace inondé de ses feux, Quand, pressé d'accomplir d'impitoyables vœux, Raphaïd, invisible en sa course légère.

Guida son char, traîné par la double Chimère, Vers la chaîne des m.onts voisins du haut Jura.

I. On sait que jusqu'à la mort de Charles VIII, les vêlements de deuil étaient blancs. Anne de Bretagne y substitua le noir, qu'elle jugea plus conforme à sa douleur. {Note de l'auteur.)

i66 CEuvres de Millevoye.

Utile à ses projets, la séduisante Aura,

Objet d'amour, n'est plus qu'un instrument de haine.

Le char enfin s'arrête. Aux bornes de la plaine,

Qui, le soir, voit des monts les ombres s'allonger,

Une caverne sombre, où l'œil craint de plonger.

S'enfonce sous la terre et va joindre l'abîme.

Sa profondeur, dit-on, recela plus d'un crime.

Le pâtre au voyageur montre encor quelquefois

Plus d'un tombeau voisin, surmonté de la croix,

Et surtout l'avertit de passer avant l'heure

On le soleil atteint son humide demeure.

C'est là qu'entre la plaine et le mont sourcilleux,

L'enchanteur va fonder un séjour merveilleux.

Le sol a retenti des coups de sa baguette :

La bouche de l'enfer pour lui n'est point muette;

L'enfer a répondu. Ténébreux artisans.

Ses anciens compagnons, à ses vœux complaisants,

Remontent vers le jour, qu'ils couvrent d'un nuage.

L'obscurité régnait le long de leur passage ;

Et le peuple crut voir, par un charme pieux,

Commeau temps des martyrs, s'en aller les faux dieux.

Les démons, que seconde un puissant maléfice,

Ont partagé le gouffre en un double édifice.

L'un charmant, lumineux, l'autre obscur, effrayant :

Tel, dans un même temple, Oreste suppliant

Érigea de ses mains, par le crime flétries.

Aux Grâces un autel, un autel aux Furies.

Partout, en même temps, aussi prompt que l'éclair,

D'un coup d'œil Raphaïd enflamme tout l'enfer :

« Amis, souvenez-vous que tout cède au courage.

Poèmes héroïques. 167

De votre délivrance accomplissez l'ouvrage; Servez vos intérêts, en servant mes desseins. Ces travaux ne sont pas des simulacres vains, Destinés pour les jeux et les danses des fées. Je veux d'un ennemi détruire les trophées : Je veux perdre Clovis : j'ai juré son malheur. Sans lui, mes beaux palais et mes jardins en fleur Vous offriraient sans cesse un agréable asile. Il vous en a chassés ; moi-même il m'en exile : Vengeons-nous. Redoublez vos efforts assidus. Je vous rendrai les biens que vous avez perdus : Un ciel d'azur encor brillera sur vos têtes; Vous reprendrez vos chants, vos lyres et vos fêtes ; Et, sa coupe à la main, l'aimable Volupté Charmera les langueurs de votre éternité. »

Il a dit, et la troupe applaudit à son maître. Des plantes de la terre et des feux du salpêtre Il compose pour eux un breuvage enivrant, Qui donne une âme active au plus indifférent, Au faible la vigueur, au lâche l'énergie. Déjà de ses efforts ressentant la magie. Avec un nouveau zèle et des transports nouveaux, Les exilés du ciel poursuivent leurs travaux. Moins ardents, ils creusaient la voûte souterraine, Oi^i devait contre Dieu se retrancher leur haine. Quand jadis, à la voix du prince des maudits. Ils bâtissaient les murs de leur noir paradis. A travers les rumeurs de la bruyante foule, A travers les débris du rocher qui s'écroule,

68 Œuvres de Alillevoye.

Charmante Aura ! tes traits se couvrent de pâleur.

Telle, quand, des Etats présageant le malheur,

La comète, fidèle à sa marche ordonnée,

Répand au loin ses feux sur la terre étonnée,

L'étoile du matin devant elle s'enfuit.

Et rentre, en se voilant, au palais de la nuit.

Telle encore, exposée aux laves du cratère,

Dans les vallons d'Etna, la rose solitaire

Languit, et semble dire au zéphyr amoureux :

« Ne peux-tu m'emporter vers des bords plus heureux ? »

L'œuvre enfin s'accomplit. Au fond du sombre empire, La troupe fatiguée à grand bruit se retire. Et, s'ouvrant dans l'abîme un chemin par le fer, Sans retourner au jour, elle rentre en enfer.

Raphaïd est heureux et son front se déride :

« Pardonne à ton amant, pardonne, ô ma Sylphide !

Laborieux Vulcain, j'ai négligé Vénus :

Mars doit la consoler. Les moments sont venus ;

L'Olympe sourira de nos métamorphoses.

Prends les traits de Vénus, couronne-toi de roses :

Mars en moi va renaître, et, de myrte ombragé.

En adorant Vénus, je n'aurai point changé. »

Un baiser suit ces mots, et le charme commence.

Du Jura cependant s'étendait l'ombre immense. Clovis, accompagné par un seul écuyer.

Accuse de lenteur les pas de son coursier : Le coursier, fatigué d'un rapide voyage.

Poèmes héroïques. i6p

Sent défaillir sa force et mourir son courage ;

Le mordant éperon le sollicite en vain ;

Froid, il baisse la tête, et pèse sur le frein.

Au-devant de Clovis, une fraîche bergère

S'avance : « O voyageur ! sous le toit de mon père,

Arrêtez-vous ; goûtez les charmes du repos.

Quelques fruits, un miel pur, le lait de mes troupeaux.

Seront tout l'appareil de la table champêtre ;

Mais, offerts par le cœur, ils vous plairont peut-être.»

Son teint s'est coloré d'une aimable rougeur :

Sa simplesse ravit le héros voyageur;

Il passe le haut seuil de la feinte chaumière.

O merveille ! un séjour éclatant de lumière

L'entoure du reflet de ses feux adoucis.

Mars, non loin de Vénus, sur un trône est assis :

Des Sylphides sans nombre, en nymphes transformées

Balancent autour d'eux des tiges parfumées.

Un siège attend Clovis, à côté de Vénus :

« Attiré par surprise en des lieux inconnus.

Lui dit-elle, pardonne, ô monarque de France !

Je n'eusse osé jamais accueillir l'espérance

D'amener près de moi, sans ce léger détour.

Un roi qui s'affranchit des erreurs de l'amour,

Et, maître de son cœur comme de la victoire.

N'aime dans l'univers que Clotilde et la gloire.

Oh ! combien il m'est doux de reposer mes yeux

Sur l'unique héros resté fidèle aux dieux ! •

De mes maux un instant je me crois consolée :

Ils sont pourtant cruels ! Ici-bas exilée.

Aux respects des mortels j'ai perdu tous mes droits.

170 Œuvres de Millevoye.

Mes temples sont déserts et mes autels sont froids: Nul encens allumé ne fume au sîfnctuaire, Et sa voûte est l'abri de l'oiseau solitaire. Reine encore et déesse, en de plus heureux temps, Te comblerais Clovis d'honneurs plus éclatants. Près de moi, sur un char porté d'un vol rapide Aux bosquets de Paphos, d' Amathonte et de Gnide , Un peuple de beautés, le sein à demi nu. Croirait de Mars en toi voir un frère inconnu. Et bientôt, sur nos pas multipliant les fêtes. Fatiguerait la lyre à chanter tes conquêtes. Inutiles regrets! Dans mes bosquets chéris, La rose a disparu, les myrtes sont flétris; Le printemps est sans fleurs, le ramier sans colombe : Je languis ; avec moi, tout languit, tout succombe. Prends pitié de mon sort, protège-moi, Clovis; Rends-moi ma gloire absente et mes honneurs ravis^: Et, pour prix de tes soins, ta Clotilde fidèle Verra le Temps soumis fuir sans approcher d'elle, Et, de ses nobles traits épargnant la beauté, Jusqu'à l'hiver des ans prolonger son été. » Vénus, à sa prière, ajoute ce sourire Qui transporta les dieux de l'orageux empire, Quand leur foule en extase eut sur les flots amers Salué le berceau de la fille des mers.

« De moi, qu'exigez-vous, adorable déesse? Répondez, est-ce à moi que votre vœu s'adresse .'' Contre vos ennemis vous invoquez mes coups. Vous parlez de Clovis, et Mars est devant vous !

Poèmes héroïques. lyi

Je ne dois qu'à lui seul mon renom de vaillance; Lui seul conduit mon glaive et dirige ma lance; Lui seul vous servira de vengeur et d'appui : Mais, s'il peut tout sans moi, je ne puis rien sans lui. — Je te promets, dit Mars, ma présence invisible. En attendant, jouis de ce moment paisible : Le Chypre et le Naxos, à ta soif prodigués. Rendront à la vigueur tes membres fatigués. Et mêleront leurs flots aux présents, dont Cybèle S'étonne de couvrir une table immortelle. » Le dieu parle : aussitôt, du magique parquet, S'élève sur l'albâtre un somptueux banquet. A la droite de Mars, la déesse attentive S'empresse de placer le belliqueux convive; Et ses nymphes en chœur modulent leurs accents. Aux sons de la cithare et des luths ravissants : Concerts plus doux encor que les voix des sirènes, A l'heure où de la mer ces jeunes souveraines, Apercevant de loin la nef au flanc doré. Attirent l'inconnu dans un antre ignoré. L'y retiennent captif en leur chaîne fleurie, Et lui font oublier jusqu'au nom de patrie. Le fier Clovis n'a point oublié son devoir. Ces regards, ces accords ne peuvent l'émouvoir. Son âme cependant au plaisir est livrée : Il prête aux chants d'amour une oreille enivrée. Contemple des beautés les charmes séducteurs, Et s'abreuve, à longs traits, des vins réparateurs ; Mais sa ferme raison, immuable et constante, Trompe l'enchanteresse en'sa maligne attente.

OE livres de Millevoye,

« Je veux t'ouvrir aussi mon palais souterrain , Dit Mars en se levant de son trône d'airain ; Viens. » Il saisit alors entre ses mains cruelles La torche incendiaire, effroi des citadelles; Il la plonge dans l'urne où des feux allumés Le mol azur éclate en rayons parfumés : Elle en sort tout à coup terrible et menaçante. Une porte de fer, sur ses gonds gémissante, Qu'ensemble trois mortels ne repousseraient pas, Cède au toucher du dieu qui préside aux combats. Il entre, et du héros il éclaire la route. La torche flamboyante au loin rougit la voûte ; Du sang, à ses clartés, tout a pris la couleur; Et les vieux ossements ont perdu leur pâleur. A cet aspect, Clovis, plein des fables antiques, Croit descendre au séjour des mânes fantastiques. Des corps défigurés et des lambeaux épars Elèvent près de lui leurs livides remparts; Près de lui, répandant leur sulfureuse écume. Des fleuves de métaux, des torrents de bitume. Pour dépeupler la terre échappés de ses flancs. Aux ateliers de Mars roulent noirs et brûlants : A ses yeux, des monceaux de couronnes brisées Se mêlent aux débris des villes embrasées. Et pressent de leur poids un effroyable amas De cendres sans honneur, qui furent des Etats.

Mais, sous ses pas, s'étend une plus large voie : La voûte en arc immense au regard se déploie, Et l'espace agrandi présente un vaste enclos.

Poèmes héroïques. 173

Où dort un lac formé du pur sang des héros.

Il ne croît, sur ses bords, que des lauriers funèbres.

Entre deux tours de cèdre, au milieu des ténèbres.

Debout s'offre à l'écart un simulacre humain.

« Tiens, dit Mars à Clovis, prends cette torche en main ;

Brûle ces tours ! » Clovis obéit en silence.

« Arme-toi maintenant de cette forte lance;

Approche-toi dans l'ombre, et frappe ce guerrier. »

Le monarque frémit de l'ordre meurtrier :

Il frappe cependant. De la vaine effigie.

Le sang paraît couler sous sa lance rougie;

Il s'étonne : « A mes coups, ô Mars, n'opposes-tu

Qu'un ennemi qui meurt sans avoir combattu ?

Mais, dis, es-tu content ? Est-ce assez, pour ta gloire,

De ce sang répandu ? Faut-il encor le boire !

— Non, Clovis. Le repos maintenant t'est permis; Tu viens de renverser mes plus grands ennemis.

— Ouedis-tu? — De ces tours l'impénétrable enceinte Renfermait les débris de la piété sainte.

Des vases, des autels, des tabernacles vains. Et des premiers martyrs les ossements divins.

— Et ce faible guerrier ? — Tu sais comme il se nomme. N'as-tu pas reconnu le Dieu qui se fît homme?

— Pour accomplir ici tes sacrilèges lois.

Du prince des chrétiens devais-tu faire choix? Pensais-tu disposer de quelque roi vandale? Des profanations j'exècre le scandale, Et ce fer que tu vois, pour semblable attentat, Fendit d'un coup pesant la tête d'un soldat. Tout pays a sa foi, tout culte a ses images :

174 OEuvres de Millevoye.

Respectons-les.Qu'auxdieux je garde mes hommages, Il suffit; et, du reste à mon gré disposant...

— Calme-toi, lui dit Mars, et reçois pour présent Ce flambeau dont les feux embraseront la terre. Brûle, égorge, envahis; c'est le droit de la guerre. Trahis tes alliés pour servir tes projets ;

Sous ton char de victoire écrase tes sujets; Que leur postérité périsse, et qu'avec elle Elle emporte l'espoir d'une race nouvelle : Tu seras conquérant. Jure-moi, par ce fer...

— Je ne fais de serments que devant Jupiter. Fascinant les regards de la terre abusée, Trop souvent la magie, avec art déguisée, Sous des traits immortels se montra comme toi. Es-tu magicien.? es-tu dieu? Réponds-moi.

Dieu, je tombe à tes pieds; enchanteur, je te brave.

— Tu me parles en maître, et n'es que mon esclave. Dit Raphaïd. Eh bien, fais tes adieux au jour : Considère à loisir l'horreur de ce séjour;

Tu n'en sortiras plus. — J'en sortirai, perfide ! Ressaissis ton flambeau, marche et me sers de guide. Tu m'oses résister! Malheureux, sais-tu bien Que mon enchantement est plus fort que le tien ? Le voici ! défends-toi. » Tirant son cimeterre , Il dévoue à la mort le faux dieu de la guerre. Raphaïd, à ses coups, échappe épouvanté, Jette sa torche au sein du lac ensanglanté. Et laisse, en triomphant, le héros qu'il abhorre Perdu dans cette nuit qui n'attend point d'aurore.

CHANT HUITIEME

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