‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 36 sur 62 · ARGUMENT · texte numérisé non relu

ARGUMENT

Clovis est converti. L'eau du baptême n'a pas encore coulé sur son front; mais il a invoqué le Dieu de Clotilde, sur le champ de bataille de Tolbiac, et ses armes ont triomphé. Il a envoyé un messager pour annoncer la miraculeuse nouvelle à la reine, qui habite l'ancien Paris. Ce messager est Hélénor, dont il a été question dans le fragment qui précède celui-ci. Hélénor, fils d'ApoUodore, est un jeune Grec de Sténiclare, que Clovis fit autrefois prisonnier dans un combat, et qu'il a traité depuis comme un fils et comme un ami. Hélénor, à qui les souvenirs de la Grèce, sa patrie, sont toujours présents, n'a point abjuré le culte des dieux de l'Olympe ; mais il n'a pu voir, sans l'aimer, la belle Ildegonde, sœur de la reine, que les exemples et les leçons de Clotilde ont peu à peu dispooée à embrasser le christianisme. Clovis a permis à Hélénor d'aspirer à la main d'Ildegonde; Hélénor, heureux d'être choisi pour apporter la nouvelle d'une grande victoire, n'est pas moins ravi, en pensant qu'il va revoir Ildegonde. Il ne sait point que la jeune princesse, vaincue par la douce autorité d'une reine et d'une sœur, a renoncé au culte des idoles. Ildegonde est restée fidèle à l'amour d'Hélénor; toutefois, le jour où elle reçut le baptême, son cœur fut troublé d'une vision, dans laquelle l'être qui semblait devoir devenir son époux lui apparut joignant à des formes mortelles je ne sais quoi de céleste et de radieux : ce n'était point Hélénor.

Cependant le jeune Grec a rempli son message auprès de la reine; il demande à voir la princesse, on lui répond

176 OEuvres de Millevoye.

qu'elle prie; il rencontre, en effet, un instant après, la jeune catéchumène, sortant de la chapelle chrétienne où naguère elle confessa le vrai Dieu. Hélénor s'étonne, il interroge Ildegonde; elle lui apprend sa conversion. Désespoir et fureur d'Hélénor; il la menace de se percer de son épée, sous ses yeux, si elle refuse de revenir à ses dieux et à lui. Il lui fait promettre de se rendre, la nuit prochaine, accompagnée d'une suivante fidèle, vers les ruines d'un temple de Jupiter, voisin du palais. La nuit vient. Ildegonde, tremblante, sort du palais; sa suivante peut à peine la soutenir. Hélénor accourt à sa rencontre, cherche vainement à la rassurer, et la conduit sous les voiites du temple. A peine y sont-ils arrivés, que l'ouragan s'élève ; un marbre se détache de l'édifice, tombe, et écrase Hélénor. Ildegonde s'est évanouie. Revenue à elle-même, elle se traîne jusqu'au palais, et croit voir, toute la nuit, devant elle, Hélénor sanglant et brisé. Le lendemain, pâle et défaillante, elle fait appeler Clotilde, et lui révèle le fatal mystère. La reine compatissante fait d'abord porter secrètement le corps d'Hélénor dans les sépulcres du palais. Elle prodigue ensuite les consolations à Ildegonde. Enfin elle ordonne que l'on construise, aux mêmes lieux oîx s'est passé le funeste événement, une abbaye oii Ildegonde, rassemblant autour d'elle quelques vierges chrétiennes, pourra prier en liberté pour la mémoire d'Hélénor, et cacher désormais ses jours au monde. Ildegonde se rappelle alors l'époux mystérieux, qui lui était apparu dans sa vision.

Poèmes héroïques. ijj

CHANT HUITIEME

Du palais de Clovis, l'ombre a caché la tour : L'enceinte de Lutèce et les champs d'alentour Disparaissent, perdus au sein de la nuit sombre. Une seule montagne étincelle dans l'ombre, C'est le pieux Calvaire : et plus d'un voyageur, Apercevant de loin cette vaste lueur.

De moment en moment sous ses yeux agrandie, Crut voir se réfléchir les feux de l'incendie; Il plaignit du hameau les hôtes désolés. Sur le mont lumineux, en groupe rassemblés. Les anges confiaient à la harpe de gloire Le nom du roi chrétien et sa double victoire. Toutefois, jusqu'à l'heure où l'obscurité fuit, Des rayons de leur tête ils éclairent la nuit : La nuit, au jour naissant, redira leurs cantiques; La Seine retiendra leurs accents prophétiques : Et le mont réjoui, tel qu'un autre Sina, Répétera longtemps l'immortel Hosanna.

Cependant Hélénor achevait son voyage, Et déjà de l'Yonne il touchait le rivage. Partout à ses regards s'offraient, sur son chemin.

178 OEuvres de Millevoye.

Les joyeux vendangeurs, la corbeille à la main : Des présents de la treille il voyait surchargées Des coteaux bourguignons les pentes prolongées. Il découvre bientôt nos fertiles guère ts, Nos vastes champs au loin couronnés de forêts; Et des temples païens tes récentes ruines Annoncent de Paris les campagnes voisines. Qui l'eût dit! Hélénor, au trouble abandonné, Baisse le front, soupire, et demeure étonné De ne point retrouver, dans son âme attendrie, Ce charme qu'on éprouve à revoir la patrie. Il sent, à chaque pas, je ne sais quel effroi. Et, loin de le hâter, retient son palefroi : Avec moins de lenteur il quitta cette rive. Au terme du voyage à regret il arrive. Encor préoccupé de sa vague douleur, Admis près de Clotilde, il entre... La pâleur Sur les traits de la reine est soudain répandue : « Hélénor sans Clovis ! cria-t-elle éperdue. — Il triomphe, madame. Aux ennemis défaits, Au champ de la victoire, il commande la paix; Et je m'estime heureux qu'il ait chargé mon zèle D'apporter jusqu'à vous cette grande nouvelle. — Clovis est triomphant ! — Oui, madame : ses mains Ont saisi devant moi trois étendards germains; Jamais de plus d'éclat n'a brillé sa vaillance; Il m'a sauvé : sans lui, je tombais sous la lance. Dois-je en bénir les dieux? ou m'est-il réservé De dire un jour : « Clovis ! pourquoi m'as-tu sauvé .-' » Le croirez-vous ? mon âme aux ennuis est en proie;

Poèmes héroiq ues. 179

J'apporte tristement des paroles de joie...

Ildegonde à mes yeux ne paraît point encor :

Qui l'arrête? — Elle prie, et c'est pour Hélénor. »

Hélénor aussitôt prend congé de la reine.

Il dirige ses pas vers l'enceinte prochaine

D'un vieux temple en ruine, o\x quelques vœux perdus

Ne cessent d'invoquer des dieux qui ne sont plus.

Mais la chapelle sainte à ses yeux se découvre.

Il s'arrête; il regarde... Une porte s'entr'ouvre :

Ildegonde sortait de l'asile sacré.

Calme, comme le ciel qu'elle avait imploré.

Elle n'attendait pas cette épreuve cruelle,

Sans doute réservée à sa ferveur nouvelle.

Hélénor demeurait immobile et sans voix.

Avec moins de surprise, un pâtre, dans les bois,

Voit au nid du vautour la colombe égarée;

Avec moins de terreur, une mère éplorée

Voit son plus jeune fils entrer imprudemment

Dans l'antre du lion qui sommeille un moment.

Hélénor sort enfin de sa stupeur profonde :

« Mes yeux m'abusent-ils ? Est-ce vous, Ildegonde ?

Dites, que faisiez-vous en ce funeste lieu.''

— Je priais le Seigneur d'être aussi votre Dieu.

— Jupiter ! tu l'entends ; Ildegonde est chrétienne ! Malheureuse ! et tu veux que ma foi soit la tienne. Et que, leur dérobant des vœux qui leur sont dus. Je dise aux immortels : « Je ne vous connais plus ! » Ildegonde! as-tu donc, pour ta folle chimère. Oublié que nos dieux sont les dieux de ta mère?

— Ma mère dès longtemps a fini son destin ;

8o OEuvres de Millevoy e.

Orpheline, je sers l'appui de l'orphelin. Qu'il diffère, Hélénor, de Jupiter lui-même !

— Bouche impie ! oses-tu proférer le blasphème ?

— Et si je rappelais ces vices détestés,

Qui, rebut des mortels, vers les cieux sont montés. Ces crimes que la foudre eût punis sur la terre, La fraude, le larcin, l'inceste, l'adultère!... Une mère à sa fille, en ses loisirs pieux, Eût rougi de conter l'histoire de ses dieux. Pour moi, perdant bientôt un souvenir profane. Je n'ai des immortels regretté que Diane.

— Ils puniront un jour votre arrogant dédain.

Mais d'où peut naître en vous ce changement soudain 1 Ce bois sacré, ce temple à la voûte écroulée. Vous ont vu tant de fois, suppliante et voilée, AppdVter votre hommage au roi des immortels ! Vos mains ont tant de fois courronné ses autels ! Cette source divine épurait vos offrandes ; Ce coteau, de ses fleurs, embaumait vos guirlandes ; L'écho de ces rochers aux cieux portait vos chants. Les vois-tu ces rochers ? vois-tu leurs bords tranchants Etendre sur mon front leur ombre et leur menace 1 Abjure, sans retour, ta sacrilège audace; Promets-moi de venir dans le temple voisin. Cette nuit même, aux pieds du monarque divin, Implorer le pardon de ton âme abusée.

Ou ma tête, à l'instant, sur ces rochers brisée... — Malheureux ! qu'as-tu dit !... Je promets tout. Adieu! J'oublîrai tout pour toi... tout, excepté mon Dieu. » Les vents ont emporté ces dernières paroles.

Poèmes héroïques. i8i

Hélénor satisfait invoque ses idoles :

« Célestes habitants, pardonnez à l'erreur.

Retiens, ô Jupiter! tes foudres en fureur,

Et protège Ildegonde, à tes autels rendue.

Demain, quand le soleil, éclairant l'étendue.

Aura de ses rayons coloré tes parvis,

Le fils d'Apollodore et la sœur de Clovis

Iront redemander à la mer écumante

Le doux pays de Grèce, et cette île charmante

Où mon premier regard s'ouvrit aux feux du jour !...

Sténiclare, ô patrie! ô fortuné séjour!

O quel charme, au retour d'une terre écartée.

De découvrir de loin la rive souhaitée !

De voir, à l'horizon, dans l'air se déployer

Les tourbillons fumeux du paternel foyer !

Dieux ! m'est-il accordé de m'incliner encore

Devant les cheveux blancs du vieil Apollod^re?

Peut-être a-t-il rejoint ma mère et mes aïeux... »

Les pleurs coupent sa voix et roulent dans ses yeux

Mais, du jour en secret accusant la durée.

Il appelle la nuit : « Descends, ô nuit sacrée!

Les feux, la hache en main, tu ne me verras plus

D'un seuil inexorable assiéger les refus,

Ni provoquer l'orgie et ses bruyantes fêtes :

Non. De chastes bandeaux viens couronner nos têtes ;

Veille sur deux époux : nos vœux reconnaissants

Vers ton trône étoile feront monter l'encens. »

Le jour enfin s'enfuit; et, longtemps avant l'heure Hélénor a quitté la royale demeure.

i82 OEuvres de Mill evoye.

Il parcourt la clairière, et, s'arrêtant parfois, Il écoute les bruits répétés dans les bois ; Il écoute, et, du haut de la roche sonore, Cherche l'objet chéri qu'il n'attend pas encore. Tantôt du prochain temple il gagne les parvis; Tantôt, sous les créneaux du palais de Clovis, Il revient d'Ildegonde observer la tourelle, Et voir si les flambeaux veillent encor pour elle... Ils veillent; mais bientôt ils dérobent leurs feux. Hélénor va toucher au terme de ses vœux. Il s'approche, il tressaille au plus léger murmure. Enfin le palais s'ouvre; et, dans la nuit obscure, Couverte d'un long voile et de longs habits blancs , Ildegonde apparaît. Guidant ses pas tremblants, Théone, son amie, autrefois sa nourrice. Implore en sa faveur Minerve protectrice. « Venék, dit Hélénor, épouse de mon cœur, En présence des dieux, confirmer mon bonheur. Ne tardons plus : l'instant, le lieu, tout nous seconde, Et la terre et le Ciel protègent Ildegonde. » Il l'entraîne, à ces mots, vers le seuil écarté. Moins triste, moins plaintive est la jeune beauté Qui, déplorant les nœuds où le sort la condamne, Quitte à regret ses sœurs, sa mère et sa cabane. Pour le toit d'un époux qu'elle ne connaît pas; Moins pâle est la victime à l'aspect du trépas. Des murs de la chapelle, à ses yeux trop connue Aussitôt qu'Hélénor reconnaît l'avenue, Il se détourne; il craint qu'un funeste retour Ne lui ravisse encor l'objet de son amour :

Poèmes héroïques. 183

Pareil à l'habitant de la riche Arménie,

Que des chefs du désert la troupe réunie,

Une nuit, dépouilla de ses plus chers trésors,

Et qui, trop averti, des hôtes de ces bords,

Par un lointain détour trompant la vigilance.

Dérobe à leur espoir sa nouvelle opulence.

Aux ruines du temple arrivés lentement,

Ils entrent : Ildegonde à son accablement

S'abandonne, et s'assied au milieu des décombres.

Ce séjour dévasté, la profondeur des ombres,

Les longs cris de l'orfraie, et le souffle des vents.

Sifflant dans les débris des vitrages mouvants,

Tout l'épouvante. Au sein de Théone alarmée.

Elle tombe, affaiblie et presque inanimée.

Elle reste longtemps dans ce sommeil de mort :

Sa paupière à la fin se rouvre avec effort;

Mais tout reste confus, tout est songe autour d'elle.

Elle voit à ses pieds une tombe nouvelle.

Voit une ombre en sortir, et crie avec effroi :

« Fantôme d'Hélénor, dis, que veux-tu de moi?

— Reconnais, Ildegonde, un époux qui t'adore; Il vit, et pour t'aimer vivra longtemps encore.

— Hélénor, entre nous, tu n'aperçois donc pas... ? — Rien qu'un socle brisé. — Dis un cercueil. — Hélas ! Au nom des dieux, reviens du trouble qui t' égare. Avec moi transportée aux bords de Sténiclare,

De tes vaines frayeurs je saurai t'affranchir. Entends rouler la mer, vois la vague blanchir. Et le léger vaisseau, balancé vers la rive. Flotter, impatient du nœud qui le captive !

CEuvres de Millevoye.

Tu t'abuses : de nous je ne vois s'approcher, Que la barque funèbre et le fatal nocher. Ou'ai-je dit? il n'est plus de nocher ni de barque. Nos jours, indépendants des ciseaux de la Parque, Sont à Dieu seul ; Dieu seul est l'arbitre des jours !...

— Des profanations recommençant le cours, Oses-tu..,? — J'ose tout. — Sévères destinées, Suspendez sur son front vos rigueurs enchaînées; Ne gravez point son nom sur vos tables de fer; Ne criez point vengeance, aux pieds de Jupiter.

— Garde ta pitié vaine, ô fils d'Apollodore ! Tous ces dieux fabuleux, que ton erreur implore, Ne te répondront pas : ils sont muets et sourds. L'ouragan qui s'élève emporte tes discours. » En effet, l'ouragan s'échappait de la nue.

Dans le temple déjà la colonne rompue.

Le pesant chapiteau du portique ébranlé. Et des murs entr'ouverts le pilastre écroulé. Gémissants, ressentaient l'approche de l'orage. La chrétienne nouvelle a repris son courage : « Cher Hélénor, adieu !... Mais épargnez vos jours : Ils devaient être à moi; gardez-les-moi toujours... Séparons-nous ! — Ton Dieu permet donc le parjure ? Que m'avais-tu promis ? Dans cette enceinte obscure, Quoi ! ne devais-tu pas, d'un coupable abandon. Au souverain des dieux, demander le pardon. Et, devant son autel à mon sort enchaînée. L'invoquer pour témoin du serment d'hyménée ? — Je n'avais rien promis qu'à votre désespoir. Une dernière fois, j'ai voulu vous revoir :

Poèmes héroïques. - i8ç

J'espérais que le Ciel, sensible à ma prière, Écarterait enfin la funeste barrière Qui s'élève entre nous, sans doute pour jamais. Dieu ne l'a pas voulu : j'adore, et je me tais. — Toujours ton Dieu ! toujours le culte de l'impie ! C'en est trop; il est temps que le crime s'expie. O Ciel, sois notre juge, et prononce entre nous ! Que le plus aveuglé soit frappé de tes coups : Protège qui t'honore, et punis qui t'outrage! » C'est ainsi qu'il parlait, dans le bruit de l'orage. Le Ciel l'entend. L'orage éclate avec fureur; Et tandis qu'Hélénor, non sans quelque terreur, Voit le portique ému tressaillir sur sa base. Un marbre détaché roule, tombe et l'écrase.

Ildegonde est tranquille, à force de douleurs.

Ses traits n'ont point changé, ses yeux n'ont point de pleurs ;

Elle respire encore et semble vivre à peine.

D'Herculanum ainsi l'enceinte souterraine.

Sous leur ancien aspect, conserve les débris

Des mortels que la foudre en passant a surpris :

Leur poussière, debout, à l'œil paraît vivante. ^

Ildegonde au hasard jette sa vue errante.

Aperçoit devant elle un corps inanimé,

Et ne reconnaît plus ce qu'elle a tant aimé.

Mais son égarement à chaque instant redouble :

Théone toutefois, profitant de son trouble,

La dérobe à l'horreur de ces marbres sanglants ,

En son obscur séjour la ramène à pas lents,

Sur un lit douloureux la dépose, et près d'elle

i86 OEuvres de Millevoye.

Demeure jusqu'au jour sa gardienne fidèle. Cependant Ildegonde, avec le souvenir, Sent au fond de son cœur la douleur revenir. Dans ce reste de nuit d'éternelle durée, Elle voit d'Hélénor l'ombre défigurée, Immobile, et cachant, sous de larges bandeaux, De son corps mutilé les horribles lambeaux, Et ses yeux sans regard et sa tête entrouverte. En vain, sous les tissus dont elle est recouverte. Plus pâle qu'Hélénor, elle cherche un abri. Et veut fuir un objet effroyable et chéri : Il n'est que plus présent à son âme éperdue.

A peine la lumière, à la terre rendue,

Redore le palais de son éclat vermeil.

Par Théone arfachée aux douceurs du sommeil,

Clotilde a tout appris. Aux clartés matinales,

Écartant l'épaisseur des courtines royales,

Elle se lève, accourt : « O sœur de mon époux,

Clotilde vient prier et pleurer avec vous !

Ne vous détournez pa,s. Eh ! qu'avez-vous à craindre !

Je dois vous admirer presque autant que vous plaindre

Votre cœur, plein du Ciel, n'a rien désavoué

La chrétienne survit : que le Ciel soit loué !

S'il vous a réservé de pénibles épreuves.

Vierge, il vous garde aussi la couronne des veuves

Il veut vous rappeler le néant de nos jours.

Et qu'il n'est de bonheur qu'aux divines amours.

Ces larmes, Ildegonde, il faudrait les répandre.

Si votre âme en secret, trop crédule et trop tendre

Poèmes héroïques. 187

Redoutant de l'amour les transports menaçants,

A vos dieux abjurés eût reporté l'encens.

Mais rien n'a démenti votre courage austère ;

Vous triomphez : les cieux sont pour vous sur la terre,

Jusqu'au jour immortel où l'ange du tombeau

Viendra vous avertir d'un triomphe nouveau.

Le Dieu que nous servons est un Dieu d'indulgence,

Et la miséricorde est souvent sa vengeance.

Toujours père, il pardonne à ses fils égarés.

Vous reverrez plus pur celui que vous pleurez :

Aux terrestres liens heureux de se soustraire,

Dans l'éternelle vie il sera votre frère ;

Dieu, votre époux ! » Clotilde, en achevant ses mots.

Se retire : Ildegonde a senti sur ses maux

Couler, en l'écoutant, un baume plein de charmes.

Et déjà s'adoucit l'amertume des larmes.

Elle se ressouvient de l'esprit lumineux,

Qui l'invitait d'avance à de célestes nœuds,

Dans cette vision solennelle et profonde

Où, sans quitter la terre, elle sortait du monde.

Sa vision renaît : l'habitant de l'Eden

La couronne de fleurs et lui parle d'hymen.

A l'erreur d'un moment, faible, elle s'abandonne;

Elle cherche un sourire; et regardant Théone :

« Théone, le vois-tu? C'est un époux du Ciel.

Ecoute ! Ses accents sont plus doux qu'un doux miel.

Il ne me parle point des dieux et des déesses ;

Il ne m'arrache point de coupables promesses.

Il peut franchir le seuil des vieux temples déserts,

Sans craindre l'ouragan déchaîné dans les airs,

88 OEuvres de Millevoye.

La voûte qui s'ébranle et le marbre qui tombe. Je ne peux être à lui, sans traverser la tombe ; Mais, du moins, il viendra me visiter encor, Et j'obtiendrai de lui la grâce d'Hélénor. » Elle a dit. Le réveil dissipe sa chimère, Et lui rend sa raison qui lui rend sa misère.

Que faisais-tu Clotilde, en ces instants de deuil?

A l'ami de Clovis préparant un cercueil.

Tu songeais à fonder un pieux oratoire,

Des malheurs d'Ildegonde asile expiatoire.

Les ordres sont donnés ; les travaux sont prescrits.

Le temple tout entier tombe, et de ses débris,

Sous le terrain creusé, la trace disparue

Page 1