‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 46 sur 62 · L'institution du jury. (Id · texte numérisé non relu

L'institution du jury. (Id

286 OEuvres de Millevoye.

Alfred s'éveille; et ce grand avenir A de ses maux chassé le souvenir.

L'espoir renaît dans son âme accablée.

Mais quel aspect pour son regard ravi ! Du roc altier que ses pas ont gravi, Il aperçoit la plaine et la vallée.

Impatient, il sort de la forêt, Cherche, et déjà son trouble recommence; Quand à ses yeux confusément paraît De l'ennemi la forteresse immense.

Pourquoi faut-il que ses pas ralentis.

Par la fatigue enfin appesantis, Secondent mal l'ardeur qui le dévore ?

Mais les échos de la roche sonore A son oreille apportent à la fois . Les rauques sons des trompes du Danois, Et des clameurs plus bruyantes encore.

De quel bonheur Alfred est enivré !

D'un pas rapide il franchit la distance. Qui des Danois le tenait séparé.

Au milieu d'eux passe sans résistance.

Et près d'Ivar a bientôt pénétré.

Pu sombre Ivar la fureur vengeresse Accomplissait sa fatale promesse; Et deux captifs, dès l'aurore amenés.

Allaient périr, au bûcher condamnés.

Vers la colline où repose son frère.

Les feux ont lui ; le dévorant brasier Doit consummer et la fille et le père, Emprisonnés dans l'homicide osier.

Poèmes hérouques. 2^J

Mais la beauté, qu'à la flamme on destine, Pourrait d'Ivar charmer le désespoir...

« Non ! dit Ivar, regardant la colline : Ubba n'est plus, je ne veux point la voir. »

Un serviteur vigilant et sévère Paraît soudain : « De la terre étrangère Un inconnu vient d'arriver ici.

— Qu'on le saisisse ! — Il a nommé ton père...

— Qu'il reste libre et vienne ! — Le voici.

— Ton nom ? — Edvin. — Ton pays 1 — La Scanie.

— Et que veux-tu, jeune barde .^ — Te voir, Et de ce luth essayer le pouvoir.

— Qui t'enseigna la divine harmonie ?

— Ton père. — Chante, et je vais le savoir. » Du nom d'un père ô puissance suprême!

Le dur Ivar se sent ému lui-même.

Au nom chéri devant lui prononcé.

A ses regards soudain se représente Du vieux Recner l'attitude imposante, Quand, tout entier de serpents enlacé.

Il acheva son hymne commencé.

Quelques rtioments, Edvin reste en silence; Il se recueille, et, bientôt inspiré, Confie au luth ce chant non préparé, Qu'Ivar écoute, appuyé sur sa lance :

Le grand Odin me recommande à toi , Fils de Recner, honneur de sa mémoire ! Je sais un chant qui donne la victoire ; Recner jadis le répéta pour moi.

288 Œuvres de Millevoye.

Je sais un chant qui soumet à sa loi Le noir sépulcre et la mort éternelle : Le corps glacé, que par trois fois j'appelle, Se lève, et vient converser avec moi.

Je sais un chant que la fille du roi Voulut apprendre : elle était jeune et belle... Mais ce doux chant qui rend l'amour fidèle, Je l'ai gardé pour ma sœur et pour moi.

Je sais un chant qui dissipe l'effroi : Ton père encore à son heure suprême Le redisait ; je le redis moi-même , Quand les serpents sifflent autour de moi.

Je sais un chant qui sur le front d'un roi Peut replacer la couronne usurpée : Du plus vaillant il fait tomber l'épée... Et dès demain tu l'apprendras de moi.

« Ton chant me plaît ; je veux l'entendre encore, Barde ! et ta bouche a dit la vérité. La voix des vents dans le chêne agité, Le bruit lointain de la vague sonore.

Même l'accent des beautés que j'adore.

Ont moins d'attraits pour mon cœur enchanté. Reste avec nous ; et si la Valkyrie, Le doigt tendu, me désignait au fer.

Pour qu'en riant j'abandonne la vie.

Tu me diras la chanson de Recner.

Viens ! Tu parais fatigué du voyage :

Dans les longs flots d'un savoureux breuvage, Goûte le suc de nos miels le plus doux.

Poèmes héroïques.

A ce lait pur joins la hure sauvage

D'un sanglier, qui tomba sous nfes coups. »

Edvin s'assied. Une chair succulente

A ranimé sa force chancelante.

Le front moins pâle, il se lève. Soudain

Avec transport Ivar saisit sa main :

« Vois-tu d'ici la flamme qui pétille?

Dans cette flamme, un vieillard et sa fille

Avant la nuit, termineront leur sort.

Tu chanteras leur cantique de mort.

— Non, dit Edvin; c'est pour une autre fête, Ivar, et non pour celle qui s'apprête.

Que je réserve un cantique sacré.

Fils de Recner ! crois un barde inspiré : Un dieu m'a dit, et je viens te redire Qu'un autre sang en offrande est promis. Le sang d'Alfred : Alfred encor respire ; Le sort d'Alfred en tes mains est remis.

— Alfred ! Alfred !... cria d'un ton farouche L'affreux Ivar, le rire sur la bouche.

— Un dieu l'a dit, reprend Edvin. Souvent Les dieux du ciel, au barde solitaire,

Ont révélé les destins de la terre.

Tes yeux, dans peu, verront Alfred vivant; Retiens ces mots que ma bouche profère : Il est vivant ; j'en jure par ton père.

— Serait-il vrai, barde?... Que m'as-iu dit? D'étonnement je demeure interdit.

Des prisonniers voués au sacrifice.

En ta faveur, je suspends le supplice ; II. 19

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J'en jure Odin. Mes scaldes, assemblés

Sous le vieux chêne, à l'heure des ténèbres,

Commenceront les mystères funèbres;

A leurs accents les tiens seront mêlés.

Evoque Alfred; il t'entendra peut-être. »

Alfred répond : « Dans le combat prochain,

Je te promets de le faire apparaître.

Crois-moi : jamais je ne promis en vain.

— Si jusque-là s'élève ta puissance,

S'écrie -Ivar, de ma reconnaissance

Je te destine un gage solennel.

Oui, dans ma coupe épuisant l'hydromel,

Tu dormiras sous ma tente dorée;

Les chants d'amour berceront ton sommeil :

Le lendemain, de la vierge éplorée

Dont j'ordonnais le mortel appareil.

Tu recevras le baiser du réveil.

Et sa pudeur sera pour moi sacrée. »

Comme il parlait, du soleil qui s'enfuit Les traits mourants dans l'onde s'affaiblissent. Scaldes, venez ! Que les harpes s'unissent A vos refrains plus tristes que la nuit !

Ils sont rangés autour du chêne immense : Le rit lugubre, au même instant, commence ; Et quatre fois, dans les antres du Nord, Mugit le son du bouclier de mort.

Près des faucons la cavale égOi"gée, A la lueur du chêne étincelant.

Se débattait sur le tertre sanglant :

Dans le sang pur la coupe s'est plongée,

Poèmes héroïques.

Puis à la ronde elle va circulant.

Des assistants la lèvre s'y colore. Alfred, prenant la coupe tiède encore : « Danois, dit-il, ne réservez qu'à moi Le chant de mort... Ivar, je bois à toi ! Redis tout bas les paroles sacrées ^ ; Rien ne résiste à leurs charmes puissants. Scaldes! touchez les cordes inspirées, Et qu'à ma voix répondent vos accents !

ALFRED

Scaldes, chantez! Sur l'autel du carnage, Est attendu l'aigle tombé des cieux :

Assez longtemps, au fond du marécage, Il a caché les éclairs de ses yeux.

'les scaldes.

Périsse Alfred , s'il est vivant encore ! Et, rassemblés près du chêne brûlant.

Puissions-nous tous, à la troisième aurore, Nous abreuver dans son crâne sanglant!

ALFRED

Scaldes , chantez ! pressez l'heure fatale : L'aigle insultant se rit de vos lenteurs. Attendez-vous que son aile royale Renverse autel et sacrificateurs?

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