II. iH
274 OEuvres de Millevoye.
Prenant en main la navette de fer, A la lueur d'une lampe magique, Sous le rocher qui s'élève à l'écart, Ont commencé la trame fatidique.
Qui des Danois formera l'étendard.
Dans leur beauté moins aimable qu'austère, On cherche en vain l'abandon si touchant ; Mais de leurs traits le noble caractère Peint de leurs cœurs l'héroïque penchant. Leur front est pâle, et leur regard est sombre; Leurs noirs cheveux flottent désordoi.nés; Et ces trois sœurs, se recueillant dans l'ombre. Des sœurs d'enfer, aux regards étonnés.
Offrent ensemble et l'image et le nombre \ Déjà s'étend sur leur métier d'airain Le long tissu, qu'attachent deux épées ; Et lentement leurs voix entrecoupées Chantaient cet hymne au sinistre refrain :
Odin se lève ; Odin l'invulnérable
A par trois fois demandé son coursier,
Et des rameaux du frêne vénérable
A détaché l'étincelant acier.
Sa voix puissante ébranle au loin la terre,
Et retentit dans les antres du Nord...
I. On supposait que trois déesses, messagères d'Odiii, connues sous le nom générique de Valkyries, allaient au milieu des combats dispenser la victoire et désigner ceux qui devaient périr. Ces parques du Nord s'appelaient Gadur, Rosta et Skulda. {Note de l'auteur.)
Poèmes héroïques. 275
Formons, formons le tissu de la guerre; Chantons, chantons le refrain de la mort.
De noirs corbeaux une troupe affamée.
Au pied des monts, vient de se rassembler, Et, s'élevant entre la double armée, Boit- en espoir le sang qui va couler. Fiers combattants qui joncherez la terre ! La Valkyrie a marqué votre sort...
Formons, formons le tissu de la guerre; Chantons, chantons le refrain de la mort.
Fatales sœurs ! épargnez notre frère ; Gardez Ivar à nos embrassements :
Vengez d'Ubba la couche funéraire, Et toutefois protégez nos amants.
Puissent leurs noms, terribles sur la terre, Occuper seuls les cent harpes du Nord !... Formons , formons le tissu de la guerre ; Chantons, chantons le refrain de la mort.
Et du corbeau, l'emblème du carnage, Sur l'étendard elles peignaient l'image ^, Non sans tracer les signes merveilleux, Par qui des morts la cendre est réchauffée, Et qu'autrefois, dit-on, la vierge-fée Devers Upsal apprit à leurs aïeux.
L'ombre s'enfuit, le jour blanchit les cieux, Et les trois sœurs travaillent sans relâche. Le soir enfin les voit finir leur tâche,
I. L'étendard sacré des Danois s'appelait Reiftein, mot qui dans leur langue signifie corbeau. [Note de l'auteur.)
276 OEuvres de Millevoye.
En proférant des mots mystérieux.
Ivar, des mains de ses trois sœurs chéries, Avec transport reçoit le don sacré; Il le dévoue aux pâles Valkyries, Et le suspend au chêne révéré.
Le même soir, dans l'île solitaire, Alfred songeait au trône héréditaire ; Quand tout à coup s'élève un bruit léger... Sur l'autre bord un voyageur l'appelle.
A cette voix, Alfred, vers l'étranger, Guide aussitôt la légère nacelle :
De son ami c'était le messager.
« Au pâtre Edvin, conduis-moi .'' — C'est moi-même. — Prends cet anneau ; j'ai rempli mon devoir. » Il dit, et part. Aux feux pâles du soir, Le roi pasteur, saisi d'un trouble extrême. Lut pour devise autour de l'anneau d'or Ces mots gravés : Somerset ! diadème ! Et s'écria : « Je suis Alfred encor ! » Tel un enfant de la libre Helvétie Goûtait loin d'elle, au printemps de sa vie. D'un nœud charmant l'innocente douceur.
Le ranz du pâtre, un jour, se fit entendre... A ces accents si connus de son cœur.
Mal du pays, mal douloureux et tendre!
Dès l'instant même, il ressent ta langueur. Le lac d'azur, le chalet, la prairie, A sa pensée ont apparu soudain; Il voit déjà, dans l'horizon lointain, Fumer les toits de sa chère patrie.
Poèmes héroi
ques. 277
Il reconnaît cette chaîne de monts, Qui dans les airs lèvent leur tête blanche, Et croit ouïr dans les ravins profonds Mugir longtemps la bruyante avalanche.
En vain l'amour gémit : le lendemain , Abandonnant la plaintive étrangère, De la montagne il reprend le chemin, Et s'en retourne au pays de sa mère.
Tel est Alfred. Mais l'heure s'enfuyait. Et les troupeaux rentrèrent .sans leur maître, Et d'Edvitha le regard inquiet Cherchait Edvin, sans le voir reparaître. De la chaumière elle sort, en tremblant. Pose dans l'ombre un pied timide et lent : Le moindre bruit l'arrête; elle frissonne, Quand sur ses pas le vent qui tourbillonne A fait frémir le feuillage mouvant.
Se rassurant enfin , elle commence Du roi banni la touchante romance, Qu'à ses côtés Edvin chanta souvent.
Alfred, plongé dans sa mélancolie, Errait encore, au pied du mont voisin; De longs soupirs s'échappaient de son sein. Il écouta la cadence affaiblie Du lai plaintif, et ces accents connus. Qui jusqu'à lui bientôt ne viendront plus; Et, s'approchant de la beauté tremblante, Qu'il croyait voir pour la dernière fois. Il répéta d'une voix triste et lente : « Plaignez Alfred, et le destin des rois. »
278 OEuvres de Millevoye.
Le lendemain, quand l'aube blanchissante Perce à demi l'obscurité des cieux, Le pâle Edvin, d'Edvitha gémissante, Veut s'épargner les déchirants adieux.
Au lit d'Olgard, qu'un faible jour éclaire, Il marche, et dit : « Bénissez-moi, mon père! Je pars ! » Olgard soupire, et lui répond : « Je t'aimais trop, Edvin, Un deuil profond Va désormais attrister ma vieillesse; Tu manqueras longtemps à ma tendresse ; Mais, tu le veux, dispose ton départ : Songe parfois à mon humble demeure; Sur ton chemin si tu vois un vieillard, Songe un moment à celui qui te pleure ! » Tous deux longtemps se tinrent embrassés. Olgard enfin s'écria : « C'est assez, Mon cher Edvin ! à la mâle rudesse D'un vieux soldat, sied mal tant de faiblesse. Pars ! comme moi, va servir ton pays : Pars ! quelque jour, tu reviendras, mon fils ! Tu reverras le vallon, la chaumière.
Mon Edvitha peut-être !... Mais alors Le vieil Olgard sera parmi les morts.
Edvin, du moins, bénira ma poussière. » Dans son silence Olgard retombe. Enfin Il poursuivit d'une voix altérée :
« De ce séjour, tu me l'as dit, Edvin, Un long trajet sépare ta contrée.
Aux durs mépris d'une avare pitié.
Je ne veux pas que le sort t'abandonne.
Poèmes héroïques, 2j^
Je t'en supplie, Edvin... je te l'ordonne,
De mon peu d'or emporte la moitié.
— Gardez un bien, pour moi trop inutile,
Cœur généreux ! Ah ! vous m'avez appris
Que le malheur, sans subir les mépris,
Peut en chemin rencontrer un asile,
Des soins touchants et des hôtes chéris.
Une richesse et plus noble et plus pure
Est en vos mains... — Parle, et, je te le jure,
Tu l'obtiendras! — Cette écharpe d'un roi.
De votre sang rougie... — Elle est à toi.
La voici; prends ! — Mon père !... Oh ! de ce gage
J'avais besoin, pour garder mon courage.
Bénissez-moi ! » Sur Alfred à genoux,
Le bon vieillard étend ses mains, et prie.
Alfred se lève : « Adieu, séparons-nous.
Il en est temps ! Du jour qui vient de naître,
Je vois déjà s'agrandir les rayons ;
A nos regards Edvitha va paraître...
Dites-lui bien... C'est elle!... Adieu, fuyons! »
Et, s'échappant, au fond de la vallée,
Il disparaît. Edvitha désolée,
De son malheur instruite, mais trop tard,
Tombe, en pleurant, sur le sein du vieillard.
Tendre Edvitha! seul avec ton image,
Edvin distrait s'égara tout le jour.
Quand la nuit vint, sous l'humide feuillage
Il s'étendit, et reprit son voyage.
Dès que l'aurore aux cieux fut de retour.
Mais, ô surprise! un sentier le ramène
Vers le séjour que la veille il quitta; Il reconnaît, sur la rive prochaine, L'humble cabane où respire Edvitha, Et cet aspect l'attendrit et l'enchaîne. Le fleuve ainsi, de détours en détours, Toujours fuyant et revenant toujours.
Laisse à regret la rive accoutumée, Où l'aubépine et la rose embaumée Charmaient ses flots et parfumaient son cours. Son cours l'appelle au séjour des orages : Mais, en quittant ces bords délicieux.
Le fleuve encor se plaît sous leurs ombrages ; A la prairie, aux parfums, aux rivages. Il semble encor murmurer des adieux.
Edvin s'écrie : « Est-ce un avis suprême Qui vers ces lieux vient de me rappeler? Où vais-je, hélas! L'incertain diadème Vaut-il le sang qui bientôt doit couler? Du toit que j'aime, ah ! pourquoi m'exiler ! Cachons mes jours sous le paisible chaume : Fille d'Olgard ! tu les embelliras.
I Ces prés, ces bois deviendront mon royaume, Et mes sujets ne seront point ingrats. » Disant ces mots, prompt comme la pensée, Il s'élançait au rivage prochain.
Lorsque d'Ecbert l'écharpe balancée Frappa ses yeux... Ce ne fut point en vain. Son front rougit, incliné vers la terre; Et jusqu'à l'heure où la nuit solitaire Revint tomber sur les bois obscurcis,
Poèmes hé roiques. 28:
De son aïeul il vit l'ombre royale, Qui, d'un pas ferme, à ses pas indécis Ouvrait la route, et qui par intervalle Le regardait, en disant : « Sois mon fils ! »
CHANT TROISIEME
Du beau ramier gémissante compagne, Que cherches-tu ? Sans espoir de retour, Ton jeune ami délaisse la montagne ; Du toit d'azur qui couronne la tour, Prenant son vol dans un ciel sans orages, Il n'ira plus aux vallons d'alentour Te retrouver sous les riants ombrages.
Douce colombe ! au moins, en ta douleur. Tu ne sais pas quel danger le menace; Tu ne sais pas quelle imprudente audace Lui fait braver les rets de l'oiseleur.
Fille d'Olgard ! tu gémissais, comme elle; Comme elle, en proie à de mortels ennuis. Dans la langueur et des jours et des nuits, Tu déplorais une absence cruelle.
Au bord des eaux tu le cherches; tu crois. Sous la fraîcheur de la feuille légère, Entendre encore et ses pas et sa voix : Non : c'est le bruit de la feuille des bois,
Poèmes héroïques, 283
C'est du vallon la biche passagère.
Le soir, assise à côté de son père, Elle lui dit, et non pas sans rougeur : « Votre Edvitha doit vous ouvrir son cœur. J'airnais Edvin, je l'aimais plus qu'un frère... Mais d'un penchant si fatal et si doux Edvin jamais ne surprit le mystère :
Il n'est connu que du ciel et de vous.
— Edvin t'aimait! — Respectueux et tendre. Il se taisait, mais parfois un regard Timidement savait se faire entendre.
— De ton Edvin j'ai pleuré le départ...
Dans ton Edvin j'eusse embrassé mon gendre ; Et ton bonheur... — Mon père, il est trop tard ! A le revoir je n'ose plus prétendre.
Qui sait, hélas ! en sa route égaré, Edvin peut-être aux périls est livré?... Ah! dissipez mon trouble involontaire...
Dans la chapelle antique et solitaire.
Au fond des bois, un ange est révéré; Des voyageurs c'est l'ange tutélaire.
Allons tous deux le prier pour Edvin ; Jamais, mon père, on ne le prie en vain. Pour un seul jour, quittons notre ermitage?
— Ton vœu me plaît, et mon cœur le partage, » Répond Olgard. Et, dès le lendemain.
De la chapelle ils prirent le chemin, Pour accomplir leur saint pèlerinage.
Alfred , hélas ! a besoin de leurs vœux. Errant, perdu sous des bois ténébreux,
Œuvres de Millevoye.
Des noirs taillis, non sans inquiétude,
Il traversait 4a morne solitude.
Ses traits, pâlis, de sueur sont trempés;
La soif le brûle et la faim le dévore ;
Et les lueurs du perfide phosphore
Loin du sentier guident ses pas trompés.
Le vent mugit dans la cime des chênes ;
Les loups cerviers hurlent : sur son chemin.
Il les entend, aux cavernes prochaines.
Se disputer quelque ossement humain.
A son oreille incessamment frappée.
Dans le lointain se prolongent les cris
De ces corbeaux, que sa vaillante épée
Du sang danois a si longtemps nourris.
Durant deux jours, durant deux nuits entières.
Le gland du chêne et l'herbe des bruyères.
Du roi proscrit, furent le vil repas;
La ronce aiguë et la sanglante épine
Battaient son front, déchiraient sa poitrine :
Vaines douleurs ! il ne les sentait pas.
Mais, à la fin, triste et l'âme oppressée.
Il suspendit sa marche, et le sommeil
Ferm a bientôt sa paupière lassée.
Un songe heureux, consolant sa pensée,
Vint doucement retarder son réveil.
Il lui sembla qu'un fleuve de lumière
Vers l'occident s'élançait à sa voix.
Et de ses bords sans culture et sans lois
Allait percer l'obscurité première.
Il croyait voir, d'avance retracé,
Ce monument de gloire et de sagesse ^, Savant gymnase ^ où l'ardente jeunesse Doit s'abreuver aux sources du passé.
Il retrouvait, dans sa magnificence, Cette cité des antiques Romains, Où de Léon les paternelles mains L'avaient marqué du sceau de la puissance. Les orateurs, les sages, les guerriers Sortaient pour lui de leurs tombes muettes; En écoutant la lyre des poètes, Il s'égarait en des bois de lauriers.
Souvent, assis dans la grotte fleurie.
Nouveau Numa près d'une autre Egérie, Il entendait cette sublime voix Des immortels, qui conseillent les rois. Et recueillait, pour sa noble Angleterre, De ces leçons le trésor salutaire.
Bientôt il donne à ses vastes projets L'appui des lois sagement dispensées ; Monarque et père, il veut voir ses sujets Libres toujours ainsi que leurs pensées ". Les grands soumis, par leurs égaux jugés ^, Sont tour à tour et vengeurs et vengés ; Et, contenu par un pouvoir suprême, Le peuple, fier de ses droits protégés. Trouve son juge au sein du peuple même.