‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 48 sur 62 · LES SCALDES · texte numérisé non relu

LES SCALDES

Périsse Alfred , s'il est vivant encore ! Et, rassemblés près du chêne brûlant.

Puissions-nous tous, à la troisième aurore, Nous abreuver dans son crâne sanglant !

Du chant de mort telle était l'harmonie; Et poursuivant sa tranquille ironie, Au son du luth, Alfred, le fr.ont serein, Accompagnait leur atroce refrain.

Poèmes héroïques.

CHANT QUATRIÈME

'en doutez pas, c'est'lui, c'est lui, mon père !

de son luth reconnu la douceur.

C'était sa voix : cette voix toujours chère A retenti jusqu'au fond de mon cœur.

— Y songes-tu, ma fille.'' Quel prodige L'eût amené dans ce séjour d'effroi ?

— C'est lui, mon père ! — Il maudissait son roi... Le pourrait-il! Détrompe-toi, te dis-je. » Dans une tour, sur le tertre voisin.

Ainsi parlait, à sa fille éperdue,

Le vieux Saxon, dont la mort suspendue...

C'était Olgard, et l'amante d'Edvin.

Mais la nuit règne, et les autans mugissent; Au camp danois cependant retentissent Les jeux bruyants, les ris désordonnés, L'aigre dispute et les cris forcenés.

L'affreuse Orgie et la Débauche immonde, La coupe en main, circulent à la ronde. Le. frêne antique et les chênes altiers Sont dévorés par la flamme éclatante, Fournaise immense, où des bœufs tout entiers

294 OEuvres de Millevoye.

Tombe à grand bruit la massp palpitante. La flamme à peine a coloré leurs flancs, Que par lambeaux leur chair est arrachée, Et que leurs os, dont la terre est jonchée, Loin du festin x'oulent, noirs et brûlants. De tous côtés les coupes étincellent; De tous côtés les breuvages ruissellent; Et les soldats, près des foyers ardents, Hurlent en chœur des refrains discordants.

Parmi les chefs assemblés sous sa tente, La sombre Ivar, de moment en moment, D'un air distrait, verse et boit froidement Et l'hydromel et la bière écumante.

Au vieux Recner il songeait, et son œil Cherchait le barde assis non loin du seuil : « Approche, Edvin ! Parle-moi de mon père. Ainsi qu'à moi sa mémoire t'est chère.

Buvons à lui : remplis la coupe d'or.

Et vide-la, pour la remplir encor ! »

L'instant d'après, frémissant de colère, Ivar se lève, et, déjà chancelant :

« Ta coupe, Edvin! Bois au trépas sanglant Du meurtrier, qui m'a privé d'un frère. — Arrête, Ivar!... Le luth mélodieux Ne s'unit point à la coupe d'ivresse ; Le barde austère a besoin de sagesse : Sobre ici-bas, je boirai chez les dieux. »

D'Ivar pensif le front alors s'abaisse ; D'une voix sombre, il prononce ces mots : « Fidèle Ubba, l'ami de ma jeunesse,

Poèmes héroïques. 295

Qui partageais mes plaisirs et mes maux !

Tu n'es plus là!... Dans l'amère tristesse,

Le cœur d'Ivar lentement se flétrit;

Le plus doux miel sur mes lèvres s'aigrit. »

Et sa fureur tout à coup se ranime :

« Ouvre la tour, impétueux Rismar!

Amène-moi l'une et l'autre victime;

Je veux les voir. — Que vas-tu faire, Ivar?

S'écrie Edvin. Songe à la foi jurée !

— Oui. Ma parole en tout temps fut sacrée : Songe à la tienne, Edvin? — Rassure-toi.

A sa promesse Edvin sera fidèle.

Demain, aux feux de l'aurore nouvelle, Alfred ici doit paraître avec moi. »

Il dit. Rismar, sous la tente guerrière, Au chef danois amène brusquement Le vieux captif, la jeune prisonnière... Edvin recule. Un cri d'étonnement Va le trahir; mais la fille et le père. Déguisant mieux leur trouble et leur effroi, Gardent tous deux un visage sévère.

« Où t'ai-je vu, jeune barde? et pourquoi Cette surprise...? — Hélas! pardonnez-moi. Noble vieillard, et vous, belle étrangère; Un doux prestige avait trompé mon cœur... J'ai cru revoir et mon père et ma sœur !

— Jusqu'à demain, sous la prochaine tente, Vous resterez, gardés par mes soldats.

Captifs ! Demain , la vie ou le trépas ! Malheur à vous, s'il trahit mon attente!

2^6 OEuvres de Millevoye.

— Malheur à moi plutôt ! reprend Edvin. Infortunés, comptez sur moi; j'espère Qu'en vous ici je n'aurai pas en vain Revu ma sœur et retrouvé mon père.

— Prends, dit Ivar, prends ton luth inspiré. Les fiers accords plaisent au Scandinave; Va, dans ce camp au tumulte livré,

A mes guerriers chanter l'hymne du brave; Tu me réponds d'eux tous. — Sois sûr de moi. Je te l'ai dit, Ivar, tu peux m'en croire : Je sais un chant qui donne la victoire, Je sais un chant qui dissipe l'effroi. » Soudain il part; dans sa marche discrète. Observant tout, les passages ouverts, Les feux éteints, et les postes déserts. Là, dérobant son approche secrète, Il entrera, par des chemins couverts; Là, des Danois prévenant la retraite.

Il leur destine ou la mort ou les fers. Tout est prévu, tout est dans sa pensée, Et sa victoire est déjà commencée.

Prudent, il chante; et les Danois ravis Prêtent l'oreille à ces trompeurs avis :

Buvez , buvez , en attendant l'aurore !

Qu'elle vous trouve au milieu des festins. Buvez, buvez! Le jour est loin encore, Et les brasiers ne se sont pas éteints.

Chantez, chantez! Que votre voix sonore Frappe l'écho des rivages lointains.

Poèmes héroïques, 207

Chantez, chantez! le jour est loin encore, Et les brasiers ne se sont pas éteints.

Dormez , dormez ! En attendant l'aurore , Rêvez la gloire et les futurs destins ! Dormez ! dormez ! le jour est loin encore , Et les brasiers ne se sont pas éteints.

Mais un Danois l'observait en silence : , « Pourquoi ce luth? Il sied mal à ta main, Barde; et mes yeux t'ont vu porter la lance. » Il dit, se lève; Alfred suit son chemin.

« Ivar ! Ivar ! sais-tu qui tout à l'heure Dans notre camp chantait l'hymne au guerrier?

— Sans doute. Eh bien ? — Ou qu'à l'instant je meure, Ou c'est d'Ubba le fatal meurtrier.

— De tes discours la raison est bannie. Quoi ! sous les coups d'un chanteur de Scanie, De qui la main n'a point touché le fer, Ubba, l'honneur de la Scandinavie,

Le fier Ubba, le fils du grand Recner,

Aurait perdu sa généreuse vie !

Pour sa mémoire as-tu tant de mépris?...

Trop de breuvage a troublé tes esprits :

Va sommeiller. — Je vis périr ton frère ;

J'ai reconnu... — Cesse, ou crains ma colère ! »

Le Scandinave, à cet ordre soumis,

S'éloigne; Edvin, dans la nuit ténébreuse.

Passe au milieu des gardes endormis,

Et librement poursuit sa marche heureuse

Vers la forêt où veillent ses amis.

2^8 OEuvres de Millevoye.

Dévon alors redoublait l'énergie De ses soldats, autour de lui rangés.

Ce n'était point la turbulente orgie, Les chants impurs et les cris prolongés De ces Danois, dans l'ivresse plongés; Mais une troupe aux combats toujours prête, Qui, repoussant les douceurs du sommeil, Debout, se plaint de la nuit qui l'arrête, Et, tout armée, appelle le soleil.

Au vaste sein de la forêt obscure, S'ouvre et s'étend un cirque sans mesure. Désert sauvage, et dont les pas humains Ont rarement fréquenté les chemins.

Inébranlable, un majestueux chêne, Seul, se balance au milieu de la plaine, En vain battu des tempêtes du Nord.

Tel un héros, seul avec son courage.

Résiste seul aux efforts de l'orage.

Et, sans plier, soutient les coups du sort. Sur ce rameau, le grand Alfred lui-même. Partant, hélas ! incertain du retour.

Vint tristement poser son diadème.

Et s'enfonça dans les bois d'alentour.

Dévon, au pied de l'arbre solitaire, A la clarté des flambeaux pétillants.

Avait conduit les chefs les plus vaillants ; Il leur disait : « Soutiens de l'Angleterre ! De vous dépend le destin de la guerre. Jadis Alfred vous guidait aux exploits ; Vengez Alfred, ou du moins sa mémoire,

Et. que son nom, gage de la victoire^ Porte la mort dans le camp du Danois ! Ces feux épars, cette nuit, ce silence, Ce chêne altier qui dans l'air se balance, Ces ornements suspendus sur nos fronts, Et qui d'Alfred rappellent les affronts, Tout semble ici nous parler de vengeance. Vengeons Alfred ! Eh ! que diriez-vous tous, Si tu tombeau sa grande ombre échappée. Sous ce feuillage, aux lueurs de l'épée, Apparaissait, pour combattre avec nous ? » A cette image, au saint nom de leur maître. Tous répétaient : « Puisse-t-il apparaître !

— Braves amis ! Alfred est devant vous, » Dit le héros : et la troupe étonnée Tressaille, et tombe à ses pieds prosternée. En s'écriant : « Mânes chers et proscrits ! Dans la nuit sombre entendiez- vous nos cris?

— Alfred vous parle, et non son vain fantôme ; Je suis vivant : sur les brigands du Nord, J'aurai demain reconquis mon royaume.

Je suis vivant : le Danois seul est mort. »

Tandis qu'Alfred embrasse avec tendresse Le digne ami qui protégea son sort.

Autour du chêne une foule s'empresse ; Et, sous vingt bras courbé non sans effort, Un vert rameau de la tige robuste Au front royal rend la couronne auguste. En même temps, éclatent dans les airs Les glaives nus, les enseignes dorées;

■^oo OEuvres de Millevoye.

Les boucliers, les lances acérées •

Ont confondu leur bruit et leurs éclairs. Les cris joyeux et les chansons de gloire A cette fête invitent la victoire... Elle y viendra : pour elle, est déployé Le vieux drapeau si longtemps oublié, Dont les replis enferment l'épouvante :

Sur le tissu, respire un coursier blanc, Qui, l'œil en feu, la crinière mouvante. Souffle la guerre et provoque le sang.

Couvert bientôt d'une armure nouvelle, Le grand Alfred a gardé toutefois La noble écharpe, et l'instrument fidèle. Dont les accords se mêlaient à sa voix : Et sur ses pas l'impétueuse élite Au camp danois vole et se précipite.

Durant sa route, il compte les moments : L'affreux bûcher, la hache suspendue, Semblent présents à son âme éperdue.

« Éloignez-vous, tristes pressentiments ! Se disait-il; le lien des serments, Lien sacré pour la Scandinavie, Retient d^Ivar la fureur asservie ; Ivar lui-même, à l'aspect de la mort, De ses captifs abandonnant le sort.

Ne songera qu'à défendre sa vie.

A mon exil, toi, qui vins m'arracher.

Dieu protecteur ! que ta bonté suprême Brise le glaive, éteigne le bûcher!

Veiller sur eux, c'est veiller sur moi-même. »

Poèmes héroïques. 301

Mais, sous sa tente, Ivar, préoccupé, D'un trouble extrême est tout à coup frappé : « Le jeune barde est lent à reparaître ! S'il m'abusait!... Si le guerrier danois...! Cet inconnu ne serait-il qu'un traître?... Et ces captifs qu'il semblait reconnaître? Et son maintien, et ses yeux, et sa voix?... Serait-il vrai qu'en un perfide piège... ? Éclaircissons le doute qui m'assiège. »

Et, s'élançant vers les deux prisonniers : « Répondez-moi; parlez sans imposture.

Et prévenez l'effroyable torture.

Qui vous attend sur les ardents brasiers !

— La vérité sur mes lèvres réside, Répond ,01gard ; je la dis, sans trembler. Un seul instant j'ai pu dissimuler,

Et j'en rougis. — Tu connais le perfide. Qui dans ces lieux est venu sur tes pas ? Dis ? — A ce nom, je ne le connais pas.

— Ce jeune barde, est-ce Edvin qu'il s'appelle?

— Oui. — D'où vient-il ? — De mon humble séjour, Hier, pour lui, dès le lever du jour,

Nous cheminions vers l'antique chapelle; Au bord lointain, pour lui, notre ferveur Allait du Ciel implorer la faveur.

Quand un ramas de brigands Scandinaves Vint nous surprendre et nous fit tes esclaves.

— Et cet Edvin, quand doit-il revenir?

— Demain, cruel, armé pour te punir!

— Qu'oses-tu dire, étranger téméraire?

302 OEuvres de Millevoye.

Quoi! ce chanteur...? — Il a tué ton frère, Et chez les morts il va vous réunir. » Ivar frémit; la rage le consume :

« Courez, soldats ! Que le bûcher s'allume. Et qu'à l'instant ces captifs abhorrés, Au sein des feux, expirent dévorés !

Du vaste camp parcourez l'étendue ; Que l'insolent soit saisi!... Malheureux, Tu m'appartiens, et la mort qui t'est due Consolera mon désespoir affreux. »

Comme il parlait, un bruit confus s'élève; Il voit dans l'ombre étinceler le glaive, Erappe son front, et crie à ses soldats : « Je suis trahi; mais frémisse le traître! Vous, des captifs ne vous éloignez pas; Vous, redoublez les feux; bientôt peut-être Je reviendrai jouir de leur trépas. » Il est parti. Déjà, sur son passage.

Au bruit du cor, ses Danois réveillés Sont accourus avec des cris de rage.

Ivres encore, et d'armes dépouillés.

Des longs débris de l'orgie infernale, Que sur leurs pas la terre encore étale Ils sont armés : les hideux ossements.

Du front des bœufs l'armure menaçante, La coupe énorme et les tisons fumants.

Tout sert de glaive à leur main frémissante. A pas pressés, Tremnor, Usdal, Rismar, Suivent de loin l'audacieux Ivar :

Ivar, hurlant, court à travers la plaine;

Poèmes héroLques. 303

Sans s'arrêter, il renverse, il entraîne, Ouvre les rangs, abat les étendards; Du large glaive et de la double hache Il perce, il tranche, il brise, et sans relâche, Au même instant, frappe de toutes parts. De toutes parts les hordes Scandinaves, Parmi les rangs des Saxons étonnés, Ont répandu leurs flots désordonnés :

Tel un volcan précipite ses laves Du haut des monts, par ses feux sillonnés. A leurs efforts, un moment redoutables, A leur audace et sans règle et sans frein. Bientôt Alfred oppose un mur d'airain.

Ses bataillons, serrés, impénétrables, Autour de lui viennent se rallier ; Et des Danois l'attaque repoussée ' Faiblit, pareille à la flèche émoussée, Qui d'un vain bruit frappa le bouclier.

Devant ses pas, Alfred voit sur la terre Morts et mourants au loin s'amonceler, Et frémissant des horreurs de la guerre : « Le sang d'un seul, dit-il, pouvait couler ! Superbe Ivar, où donc est ton audace.'' A t'appeler j'ai fatigué ma voix.

De te chercher une dernière fois.

Je daignerai te faire encor la grâce. » Et dans la foule il court se replonger. Dévon le suit, et bientôt le devance : A son monarque épargner un danger.

Combattre Ivar, telle est son espérance.

304 OEuvres de Millevoye.

Tandis qu* Alfred, du haut d'un roc voisin, A son appel entend répondre enfin; Parmi les rangs, le Danois intrépide Court furieux : « Oui m'appelle ? — C'est moi ! — Qui donc ? — Dévon. Arrête et défends-toi ! » Et de leurs coups un échange rapide.

Au même instant, fait scintiller dans l'air Du fer croisé l'étincelant éclair.

Le cimeterre à la pointe luisante, Aux deux tranchants récemment aiguisés, Trahit d'Ivar les eftbrts épuisés; Il se saisit de sa hache pesante :

Soin superflu! Par Dévon assailli, Il pare en vain l'atteinte de l'épée ; Deux fois déjà son sang a rejailli; Et sa cuirasse en est toute trempée.

Dans le passage ouvert avec effort Au sein durci de la cuirasse épaisse.

L'ami d'Alfred espère avec adresse Plonger ensemble et le fer et la mort : Ivar recule et trompe son attente; Son fer se rompt sur l'armure éclatante. Ivar joyeux triomphe... Alfred paraît.

Baisse son casque, et lui dit : « Es-tu prêt? » A cette voix, que pourtant il déguise, A cette taille, à ce port de héros.

Le Scandinave est saisi de surprise.

« As-tu besoin d'un instant de repos ? Lui dit Alfred, je te l'accorde. — Guerre' » Répond Ivar, du pied frappant la terre.

Poèmes héroïques. ^05

Et, par ces mots se croyant oifensé :

« Vois si mes coups partent d'un bras lassé ? » En même temps, plus prompt que la tempête, D'Alfred tranquille, en fureur, s'approchant, Sur le cimier qui décore sa tête Il fait tomber le rapide tranchant.

Le haut cimier à la crête dorée, Brisé sans peine, a tournoyé dans l'air; Mais le tranchant, repoussé par le fer. Glisse en siiîiant sur l'épaule effleurée. Alfred échappe à l'effort meurtrier; Il y répond d'un coup épouvantable, Que, sans l'airain de l'épais baudrier, Aurait suivi la mort inévitable.

Le chef danois vomit des flots de sang, Et fuit... Alfred s'attache à sa poursuite. Tremnor, d'Ivar, veut protéger la fuite : Mais, de Tremnor, Alfred ouvre le flanc. Rismar, frappé, tombe. Levant la lance, Usdal en vain leur promet la vengeance; Et tous les trois atteints du même fer... Pleurez, pleurez, ô filles de Recner!... Dieux! les voici! La tête échevelée, Le front livide, au fort de la mêlée.

De trois coursiers plus blancs que les frimas Leurs cris aigus précipitent les pas.

Les pas sanglants... Hélas! que faisaient-elles? Sans le savoir, ces amantes cruelles Ont, sous les pieds de leurs coursiers fumants, Foulé le corps de leurs pâles amants, n. 20

506 OEuvres de Millevoye.

De ces trois sœurs l'approche inattendue, Leurs noirs cheveux^ leurs cris, leur main tendue, Leurs blancs coursiers aussi prompts que l'éclair, Jettent l'effroi dans la foule éperdue ; Les fils d'Odin, laissant tomber le fer, Poussent des cris et détournent la vue. Ils croyaient voir les trois Parques du Nord, Quittant pour eux la demeure éternelle.

Paraître ensemble, et du signe de mort Les désigner pour leur moisson cruelle.

Alfred accourt, Alfred habilement Sait profiter de leur saisissement :

Autour de lui, la mort se multiplie; Rapide, il fond sur la troupe qui plie, L'enfonce, et seul, d'ennemis entouré.

Prend de ses mains leur étendard sacré. Pour lui, dès lors, la victoire est certaine. Les sœurs d'Ivar, en frissonnant d'horreur, Ont regagné leur caverne lointaine; Et les Danois, vaincus par la terreur.

D'un dernier cri font retentir la plaine.

Le fier Ivar, à la fuite réduit.

Rugit de rage et vomit le blasphème.

De sa défaite il accuse et la nuit.

Et les Danois, et ses sœurs, et lui-même : « Oui, disait-il, j'ai mérité mon sort. Apaise-toi, fantôme de mon frère!

Il brûle encor, le bûcher funéraire !

Apaise-toi, je vais venger ta mort, »

Alors il court vers la tente voisine.

Poèmes héroïques. '^oj

Que le bûcher, de sa flamme, illumine; Ses fortes mains saisissent à la fois Et le vieillard et sa fille tremblante ; Et, les traînant vers la roche brûlante : « Sors de la tombe, ô mon frère ! et reçois Ce sacrifice à ton ombre sanglante !

— Edvin ! Edvin ! mon père va mourir... Ah ! si jamais sa fille te fut chère, Laisseras-tu sacrifier mon père !

— Non, crie Edvin, je viens vous secourir... Parjure Ivar ! tombe devant ton maître ! » Et, sous ses pieds, renversé sans combat, Ivar confus vainement se débat.

« Du barde Edvin il te souvient peut-être.'*

Pour te payer de l'hospitalité.

De son serment Edvin est acquitté.

Il t'a promis de te faire apparaître

Alfred vivant... Sois satisfait; c'est moi!

Reçois de moi la vie, et lève-toi ! »

En même temps, il détourne son glaive,

Et lentement le Danois se relève.

Au nom d'Alfred, le vieil Olgard surpris

Croit qu'un vain songe a troublé ses esprits.

Il veut parler, et sa parole expire.

A ses côtés, son Edvitha soupire.

Elle compare (et non pas sans effroi)

Le nom de prince et le nom de bergère, .

Et dans Edvin, qu'elle appelait son frère,

Gémit tout bas de retrouver son roi.

Tandis qu'Alfred les contemple en silence,

308 Œuvres de Millevoye.

Ivar lui dit : « Perce-moi de ta lance ? Délivre-moi du jour!... — Moi, t'immoler! Non, tu vivras; je veux te consoler.

Je te rendrai le glaive, la puissance, Le bonheur même. — Hélas ! me rendra-t-on De mes travaux le brave compagnon?

J'ai tout perdu, tout jusqu'à la vengeance. Mais, dis : mon frère est-il mort sous tes yeux ?

— Oui, sous mes yeux. — Comment ? — Calme et faroucl

— Est-ce là tout? — Le rire sur la bouche.

— Je suis content : mon frère est chez les dieux. » | La sombre joie a passé dans son âme; Son front est calme et son sourire amer : Au sein des feux, il s'élance, et la flamme Ensevelit l'héritier de Recner.

De cette scène imprévue et cruelle, Alfred, ému, se détourne; ses yeux Cherchent Dévon : « Ami brave et fidèle, Viens recevoir ce fer victorieux, Trop faible prix de ton généreux zèle ? » Il ajouta : « Je vous délivre tous.

Danois ! Vos fils béniront ma mémoire : Votre vainqueur, entre son peuple et vous, Partagera son vaste territoire.

Pour le vrai Dieu, l'unique Dieu, le mien. Vous quitterez l'aveugle idolâtrie; Et sur vos fronts le signe du chrétien Vous ouvrira la céleste patrie.

Londres bientôt reconnaîtra son roi :

Vous m'y suivrez; et les Danois fidèles.

Poèmes héroïque s. 509

Soumis sans honte, et libres sous ma loi, A mes sujets serviront de modèles. »

Il parle encor; leur cri de liberté Frappe déjà la plaine et le rivage ; Et, de leurs mains, sur un tertre sauvage, Le grand Alfred en triomphe est porté.

Le vieil Olgard tombe aux pieds de son maître... «.Vous, à mes pieds ! Ah ! venez sur mon cœur ! Je suis Edvin, et je veux toujours l'être; Soyez mon père, Olgard! A mon bonheur.

Il manque un bien dont mon âme est jalouse : Sous la chaumière, Edvitha fut ma sœur : Que sur le trône elle soit mon épouse ! » Le front d'Olgard de rougeur s'est couvert. Tant le confond une faveur si grande.

Alfred alors : « Sais-tu, soldat d'Ecbert, Que par ma voix Ecbert te la demande ? Sais-tu, vieillard, qu'un soldat tel que toi Peut honorer la famille d'un roi ? » L'heureux Olgard s'incline ; et, de son père, Alfred obtient la main de la bergère ; Et, la guidant vers le tertre isolé, Il la présente à ce peuple assemblé :

« Dignes Saxons ! valeureux Scandinaves ! Leur a-t-il dit, reconnaissez-la tous, C'est votre reine; elle est digne de vous, Et la beauté doit régner sur les braves. » A ces accents qui font battre son cœur, La jeune reine, encor simple et timide. Ne répond rien, mais lève avec lenteur

3IO OEuvres de Millevoye.

Son doux regard et sa paupière humide, Pour contempler ce roi qui fut pasteur.

Alfred, assis au trône d'Angleterre, Songeait souvent à l'île solitaire.

De chaque année il consacrait dix jours A visiter cette modeste plage :

Son Edvitha l'accompagnait toujours.

Olgard longtemps, malgré le poids de l'âge, Suivit leurs pas ; et son toit protégé Fut désormais en chapelle érigé.

En lettres d'or, sur un autel d'albâtre, On y grava le nom des deux époux ; Et le saint lieu, conservé jusqu'à nous, Se nomme encor la Chapelle du Pâtre.

LA RANÇON D'EGILL

AVERTISSEMENT

Le fond de ce petit poème est tire d'une tradition Scandinave, dont il est parle da7is les notes du poème précédent. Egill fut célèbre parmi les scaldes; ses ouvrages ont été réunis, et l'on y distingue l'hymne intitulé : la Rançon d'Egill. Cet hymne, qui en effet le délivra de la jnort, suffirait pour attester la puissance de son art. Me proposant de traiter le même sujet en forme de poème, je n'ai pas voulu lire ce chant du se aide; je me suis plu a travailler sans modèle , poîcr essayer si quelquefois je reproduirais d'inspiration la pensée et la couleur de l'original. Les lectciirs qui prendront la peine de comparer jugeront si j'ai réussi.

Je me suis surtout attaché à revêtir le sujet déformes dramatiques. L'exposition, faite en dialogue , épargne quelque froideur au récit; et lorsqtce le récit vient à succéder au dialogue, j'ai cherché, du moins, à rompre son uniformité, par leé discours, par les mouvements et par la variété des tours.

Dans le poème ^'Alfred et dans celui-ci,/ ai cru devoir 71 employer qu'avec une extrême sobriété les détails de la mythologie danoise. Ils sont brillants, sans doute :

312 OEuvres de Millevoye.

cette théogonie, souvent ingénieuse, est bien plus étendue que celle des Calédoniens ; toutefois, son insuétude pourrait la rendre fastidieuse à ceux qui n'en ont point fait une étude particulière. La couleur locale, trop chargée, devient obscure ; et les tableaux d 'une nature étrangère ont spécialement besoin de transparence. Une clarté parfaite est seule capable de familiariser avec la noiweauté d'un genre ; nécessaire partout , elle est indispensable dans les sujets peu connus.

On devait aux scaldes 2C7ie quantité prodigieuse de poèmes de tout genre, de toute étendue ; il n'en est resté que la plus faible partie. Une immense collection de ces ouvrages fut livrée aux flammes par des moines ignorants; ce qui survécut fit recueilli par les soins éclairés et un évêque ^ ; il y a compensation.

Peut-être eussè-je puisé dans les mêmes sources quelques autres sujets; deux motifs m,' ont arrêté : la difficzdté presque insurmontable de peindre sans monotoîiie des scènes souvent uniformes, et la difficulté plus grande encore de faire diversion à des intérêts positifs par des compositions idéales. Les beaux jours de la poésie renaîtront sans doute sous une heureuse infliience : jusquelà l'ambition du poète doit se borner à ne publier des •vers qu'en petit nombre, pour un petit nombre de lecteurs. La témcité de ce vohwie me rassure à peine , et je crains déjà d'avoir excédé les bornes de l'attention.

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