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I. Bniniolf Sveno, évêque islandais

Poèmes héroïques.

LA RANÇON D'EGÏLL

ELMOR.

LLUSTRE Égill, honneur de la Scanie!

Quitte ce fer trop pesant pour ton bras; Borne ta gloire aux combats d'harmonie, Et laisse-nous les périlleux combats.

EGILL.

« Pardonne, ô fils du roi des Scandinaves; Mais j'ai le droit de conserver ce fer. Ne sais-tu pas qu'en même temps Recner Était le chantre et l'émule des braves?

ELMOR.

« Pardonne, Égill; mais si ta docte voix Dans nos concerts désormais ne répète Que les combats témoins de tes exploits, Pour plus d'un jour elle sera muette.

EGILL.

« Ecoute, Elmor! Ivre d'un vain orgueil. Un fils des rois au scalde fit outrage : Le lendemain sa mère était en deuil. »

314 Œuvres de Millevoye.

D'Egill ainsi le tranquille courage Sait opposer la menace au dédain.

Elmor l'entend, et, sous le noir ombrage, Sans se parler, ils s'enfoncent soudain. Dans la forêt, durant une heure entière, Le bruit des coups sans trêve retentit : Égill, couvert de sang et de poussière, De la forêt fut le seul qui sortit.

Vaillant Elmor! au palais de ton père, On t'attendait pour le festin du soir : A ce festin, tu ne dois plus t'asseoir. Pâle, tu dors sur la rouge bruyère; Loin de ta bouche a fui l'injure altière; Et le silence où la mort t'a plongé Atteste au loin que le scalde est vengé.

La froide Aurore à peine réveillée, Au prompt signal des dogues aboyants.

On retrouva, sous l'épaisse feuillée.

Du fils d'Armin les restes effrayants.

Armin, frappé d'une douleur mortelle, Ne pleure plus, mais s'arrache le sein. On s'interroge, on cherche l'assassin :

« Ne cherchez plus, dit la voix paternelle. Je le connais; c'est le fier Ingisfal.

Depuis qu'Elmor fut son heureux rival, Il se nourrit du poison de la haine.

Qu'il soit saisi ! qu'au palais on le traîne ! Courez, volez, aussi prompts que l'éclair! En attendant que sa mort se prépare, Oue mes cachots ferment sur le barbare

Poèmes héroïques. ^15

Les gonds d'airain de leurs portes de fer! »

On obéit. Egill, sur le rivage, Errait encor. Tel un profond nuage, D'où s'échappa la foudre aux traits brûlants, Roule, chargé des restes de l'orage; Tel et plus sombre Egill marche à pas lents. Devant ses pas, une troupe en furie Traîne au palais Ingisfal innocent.

Le nom d'Elmor, au loin retentissant, Instruit Egill, qui s'élance et s'écrie : « Ce n'est pas lui qu'il faut punir, c'est moi, Moi seul ! Vengez le sang de votre roi ! Venge ton fils, ô chef des Scandinaves! Par un outrage, il a blessé mon cœur : Je l'ai tué, mais de la mort des braves, Et de sa mort je réclame l'honneur. »

Armin l'écoute, et frémit; il ordonne.

Et de guerriers Egill est entouré.

A leur fureur, le scalde s'abandonne.

Et, remplaçant Ingisfal délivré, Vers sa prison, marche, plus assuré Que s'il allait recevoir la couronne.

Glorieux prix à ses vers consacré.

« Malheur à toi ! criait la foule armée ; Malheur à toi, fils de la Renommée !

Nul barde ici ne redira ta mort. »

Et, sur ses gonds roulant avec effort.

Du noir cachot la porte refermée Mêle son bruit aux sifl3ements du Nord.

Le voilà seul I... Non, sa harpe chérie,

OEuvres de Millevoye.

En son malheur, le consolait encor.

Egill chantait, il chantait pour Elmor : « Heureux Elmor ! le ciel de ta patrie Fut le témoin de tes derniers moments; Le sol natal couvre tes ossements.

Heureux Elmor ! tes amis et ton père A ton cercueil apporteront des pleurs : Et, moi, je meurs sur la rive étrangère; Et mes amis, ni ma sœur, ni ma mère, Ne m'offriront leur tribut de douleurs.

De mes destins compagne glorieuse, Chante, ô ma harpe! une dernière fois!... Tu vas périr. D'une main furieuse On brisera ta corde harmonieuse.

Et, comme Egill, tu resteras sans voix. Que de beaux chants je méditais encore ! Gémis, gémis, ô ma harpe!... Avec nous, Notre avenir au tombeau va descendre; La barde obscur passera sur ma cendre, Et de mon nom ne sera point jaloux. »

Mais, à grand bruit, les bardes Scandinaves Ont commencé de sauvages accords :

Ils répétaient l'hymne qui chez les morts A leurs festins va réjouir les braves.

Grossièrement on érige un autel Les lourds éclats de la roche brisée; Et le tranchant de la hache aiguisée Au prisonnier promet le coup mortel.

Le cachot s'ouvre : à l'autel on amène Le noble Egill, toujours calme et serein.

Poèmes héroïques. 317

Mais son oreille endurait avec peine L'hymne danois et son rauque refrain.

Il cède enfin à son impatience; La main tendue, il demande audience, L'obtient, s'incline; et, d'Armin s'approchant : « Père d'Elmor! si tu chéris sa gloire, Laisse à mon art le soin de sa mémoire. Puisse, du moins, servir mon dernier chant A racheter ma funèbre victoire ! »

Le roi s'étonne; enflammé de courroux, Tandis qu'il songe à punir tant d'audace, Se fait entendre un prélude si doux.

Que sur sa bouche expire la menace.

Égill commence; appuyé, sans terreur, Sur cet autel où la mort est présente, L'aspect voisin de la hache pesante Ne fait trembler ni sa voix, ni son cœur :

Royal espoir de la Scandinavie,

Dans les combats il était déjà roi.

Un dieu sans doute, armé contre sa vie.

Un dieu fatal combattait avec moi.

Faible guerrier, sans renom sur la terre,

J'ai triomphé de mon noble agresseur :

Parfois ainsi le pâtre solitaire

Jette à ses pieds l'ours, effroi du chasseur.

Les jours de guerre étaient ses jours de fête ; Il ne chantait qu'au son du bouclier.

Les flots en vain mugissaient sur sa tête ; A l'abordage il montait le premier.

Que d'ennemis privés de funérailles

OEuvres de Millevoye.

Livra son glaive à la faim du vautour ! Les loups rôdaient autour de ses batailles; De ses exploits ils vivaient plus d'un jour.

Dans ses combats, au lointain promontoire, Il s'illustra par des faits éclatants; II en revint, embelli de sa gloire, Et les beautés soupirèrent longtemps.

Ce fut en vain : l'âme préoccupée Des traits charmants de la jeune Risma, Elmor l'aimait autant que son épée, Et pour Elmor la vierge s'enflamma.

O de son cœur la compagne adorée!

Tu l'attendais, et tu l'attends encor!... L'instant s'approche où ta mère éplorée Viendra te dire : « Il n'est plus , ton Elmor ! » On t'apprendra quel funeste courage Guida les coups du glaive ensanglanté.

Trop prompt, hélas! à venger un outrage... Pardonnes-tu , fille de la Beauté ?

Mais j'aperçois la fatale déesse :

Sur moi déjà s'attache son regard.

Ombre d'Elmor! je mourrai sans faiblesse, Pour te revoir dans la cité d'Asgard.

J'irai moi-même, aux fêtes du carnage, T'offrir le miel, sous le frêne Ydrasil ; Et ton nom seul, consacré d'âge en âge. Sera chanté sur la harpe d'Egill.

Roi malheureux ! écoute ma prière :

A la colline où dorment mes aïeux, A mon pays, à ma sœur, à ma mère.

Fais, quelque jour, porter mes longs adieux. Barde! remplis ton sanglant ministère, Viens! Mon sourire accueillera la mort.

Poèmes héroïques. ^ip

Sur mon tombeau , naibsez , mousse légère ! Glisse sur moi , fraîche haleine du Nord !

Egill se tait : la harpe d'elle-même Longtemps encor se plaît à retentir; Et, captivé par un charme suprême, D'un heureux songe Armin semble sortir.

Levant sa voix, par les pleurs étouffée : « Dieu des concerts ! quelle savante Fée Te révéla ses chants niélodieux?

En t'écoutant, des larmes moins amères, Qui l'aurait dit? s'échappaient de mes yeux; Quel est-il donc cet art mystérieux, Qui sait charmer le désespoir des pères ? Barde, approchez! De l'instrument mortel Chargez vos mains... et renversez l'autel. Envers tes chants l'ombre d'Elmor s'acquitte, Egill !... Sois libre et rejoins sans effroi Ta mère, hélas ! plus heureuse que moi ! » Aux pieds d' Armin, Egill se précipite.

La foule immense applaudit au pardon.

Le lendemain, à la naissante aurore.

Le noble roi voulut entendre encore La voix du scalde ; et dès ce jour, dit-on. L'hymne d'Egill se nomma sa rançon.

Egill partit. Une rive plus chère.

Du toit connu, lui rendit la douceur : Des jours d'absence il consola sa mère ; Un jeune époux lui dut sa jeune sœur.

Contre la pierre il brisa son épée.

^2o OEuvres de Millevoye.

Et l'inhuma sous le sable des mers; Mais, chaque jour, ses regrets plus amers La lui montraient encor de sang trempée : Les pleurs d'Armin le poursuivaient encor; Et quand la nuit rassemblait les nuages, Au pied des monts et le long des rivages, Il croyait voir le fantôme d'Elmor.

VARIANTES

CHAKLEMAGNE A PAVIE

Le poème de Charlemagne à Pavie a été publié d'abord en dix chants (Paris, Firmin Didot, 1812, in-i8), et nous n'aurions point hésité à donner la préférence à cette première édition sur le poème remanié et réduit en six chants, et à la réimpression dans ce volume, si nous pouvions nous dispenser de suivre le plan que nous avons adopté et qui nous oblige à nous en tenir au texte préparé par Millevoye lui-même pour une édition de ses œuvres complètes. Il faut nous borner à conserver ici comme variantes les passages les plus importants, que l'auteur a dîi enlever dans le remaniement de son poème, qu'il a modifié, en changeant la marche de l'action, par le déplacement des épisodes et par une nouvelle corrélation des scènes entre elles. Il faut dire, aussi, que, contrairement à son habitude, Millevoye a fait très peu de corrections dans ses vers, qui, du reste, n'en avaient pas besoin ; il en a seulement rejeté cinq ou six cents, que la transformation de son poème laissait en quelque sorte sans emploi. Ce sont ces vers, la plupart excellents, que nous recueillons, chant par chant, dans la première édition de Charlemagne à Pavie, mais nous n'essayons pas de les rattacher à la seconde édition en six chants, où l'on trouverait parfois assez difficilement à leur assigner une place relative. On ne saurait donc, sans faire tort à l'héritage poétique de Millevoye, sacrifier des morceaux de poésie aussi remarquables.

322 OEuvres de Alillevoye.

CHANT PREMIER

Humble rival de la haute Épopée, Mon chant, sévère et modeste à la fois, Va retentir pour ce Roi , dont l'épée A sa tutelle assujettit les rois.

Du sein profond des bois de Germanie, Sous l'heureux ciel de la belle Ausonie Portant deux fois ses puissants étendards, Au pied des tours de Pavie alarmée , Il foudroya l'Empire des Lombards, Et vit de loin la ville des Césars S'humilier devant sa renommée.

De Charlemagne écoutant les exploits, La noble France à mes récits peut-être Applaudira, fière de reconnaître Les jours présents dans les jours d'autrefois'.

Sœur du Monarque, Ulda, timide et belle, De sa présence embellit ce séjour.

Les hauts Barons, les Seigneurs de la cour, Tous à l'envi s'empressant autour d'elle, Lui prodiguaient leurs hommages d'amour.

Seul, Angilbert l'adorait en silence.

A ses genoux seulement, quelquefois, Du paladin vaincu dans les tournois Il vient poser ou l'épée ou la lance : Et du clairon quand les perçants éclats Ont rappelé les braves aux combats.

En la quittant , il la nomme sa dame ; Un bracelet, une écharpe, une fleur.

Sont pour adieux les seuls biens qu'il réclame;

I. L'auteur a transporté, dans son poème à' Emma cl Êgiuard) trente-six vers, qui commencent par celui-ci :

Laissant enfui respirer la victoire., ,

Variantes des poèmes héroïques. 323

Il les reçoit , les presse sur son cœur...

C'en est assez ! il reviendra vainqueur. Et, toutefois, Ulda se fait redire

Les traits fameux du héros qu'elle admire.

De la barrière , au signal du tournoi,

Elle s'approche, et caresse avec grâce

Du chevalier le brillant palefroi.

Et, frémissant de plaisir ou d'effroi

De l'œil au loin s'élance sur sa trace.

Lorsque du glaive a rejailli l'éclair.

Son sein tremblant sent l'atteinte du fer,

Que d'Angilbert émousse la cuirasse.

Mais d'Angilbert si les rapides coups

Ont d'un rival achevé la défaite,

Ulda sourit ; son âme est satisfaite ;

Et ses regards brillent d'un feu plus doux.

Dès que le soir ramène le silence...

Mais, au devoir immolant l'amour mcme,

Le chevalier n'ose croire au bonheur;

Et son. secret est resté dans son cœur.

Le nom chéri de la beauté qu'il aime... Un soir, au fond de la longue avenue.

Apparaissant tout à coup à sa vue, Son roi l'aborde, et lui parle en ces mots : « Toi mon appui , toi la fleur des héros ! Pourquoi t'enfuir dans l'ombre solitaire, Et soupirer au bruit lointain des jeux ? De ton amour je connais le mystère :

Ulda, ma sœur, est l'objet de tes vœux ; Elle est à toi : viens embrasser ton frère ! » A ce discours, Angilbert interdit, Restait sans voix ; Charles reprend et dit : «; Mes paladins sont égaux à moi-même ; Pour leurs aïeux je compte leurs exploits. Le fer du brave est le sceptre que j'aime : Vaillance est tout ; les vaillants sont les rois. Ma sœur est jeune, et vertueuse, et belle. Du roi Didier le fîls brûle pour elle. Cet Adalgise , et si fier et si vain ,

^24 Œuvres de Alillevoye.

Presque à genoux, me demande sa main : Vœux superflus ! un envoyé fidèle Secrètement est parti de ma cour ; A ton rival, Isambart, en ce jour. De mes refus a transmis la nouvelle.

Dans sa fureur, je ne l'ignore pas, Le roi lombard, de ses nombreux soldats, Va rallier la foule dispersée.

Et, reprenant le glaive des combats, Venger d'un fils la tendresse offensée.

Il peut s'armer; je l'attends sans effroi; Il peut s'armer, si telle est son envie : Nous connaissons les chemins de Pavîe , Et de ma sœur l'époux marche avec moi. >> Il disparaît. Déjà la nuit tranquille Couvre les cieux de son crêpe étoile ; De son bonheur Angilbert accablé, Aux mêmes lieux, est encore immobile.

Le lendemain, les fleurs parent l'autel ; Le cierge saint pour les époux s'allume ; Le chant d'hymen s'élève , l'encens fume ; Et les serments sont écrits dans le ciel. Du haut des tours, la royale bannière De loin appelle, aux joutes, aux festins. Les gi"ands vassaux , les riches paladins. Galants tournois, lices et cour plénière. Neuf jours entiers, sont ouverts, et neuf jours, De ses refrains, de ses molles cadences, Le galoubet des jeunes troubadours Anime encore et les chants et les danses.

Mais cependant le fidèle Isambart A retrouvé , chez le prince lombard , Le brave Ogier, l'ami de son enfance, Qvii, s'indignant d'une légère offense, A des Français déserté l'étendard.

Charles, un jour, à l'heure des batailles. Lui refusa le poste du danger.

Et le retint sous l'ombre des murailles. Le paladin jura de se venger ;

Variantes des poèmes héroïques. ^25

Il le jura... L'aube à peine se lève, Qu'au roi lombard il va porter son glaive. Ni les regrets, ni les pleurs d'Isambart N'ont d'un instant retardé son départ : Il sacrifie à sa fureur extrême Bonheur, devoir, tout, Isambart lui-même. Pourtant, hélas ! par d'invincibles nœuds L'honneur jadis les enchaîna tous deux.

Avant le jour où le fier Scandinave...

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