‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 5 sur 62 · VOLTAIRE, FREDERIC · texte numérisé non relu

VOLTAIRE, FREDERIC

VOLTAIRE

Je ne m'abuse pas; non, c'est mon Prussien : D'un garde en faction l'immobile maintien^ Le dos voûté, l'œil fixe, et la tête engoncée; C'est lui-même.

FRÉDéRIC.

L'œil d'aigle, et la lèvre froncée.

Le ris sardonien; c'est Voltaire... Eh! bonjour! Comment vous trouvez- vous, dans ce nouveau séjour ?

VOLTAIRE

Fort bien, car je n'y vois Patouillet ni Nonotte, Sabatier ni Fréron : j'en ai fait prendre note ; Ils ne troubleront point la paix qui règne ici. Vous vous croirez toujours dans votre Sans-Souci.

FRÉDÉRIC

Vous leur consei"vez donc un peu de haine?

14 OEuvres de Mille voye.

VOLTAIRE

Aucune.

Les vivants vSont haineux, les morts sont sans rancune. J'ai tout oublié, tout, jusqu'à certains débats. Qui nous ont refroidis quand nous étions là-bas.

FRÉDÉRIC

Vous étiez quelquefois assez taquin, grand homme?

VOLTAIRE

Grand ou non, ce n'est plus ainsi que l'on me nomme.

L'humaine gloire ici se pèse rie à rie ;

Et Frédéric le Grand n'est plus que Frédéric.

FRÉDÉRIC

J'en suis tout consolé. Soldat et philosophe...

VOLTAIRE

Rapprochement heureux!

FRÉDÉRIC

J'attendais l'apostrophe.

VOLTAIRE

C'est au bruit du canon, dans un jour de combat. Que le bon Frédéric, philosophe et soldat, , Philosophiquement ordonnait le carnage.

Egorgeait, massacrait, et se croyait un sage. Flairait son makoubac avec tranquillité.

Et, tout en cù'ànt feu, rêvait humanité!

Dialogues. iç

FRÉDÉRIC

Vous raillez? Autrefois, c'était toute autre chose : Vous me flattiez en vers, vous me flattiez en prose. Fécond en madrigaux, en billets familiers, Même de temps en temps quelque peu cavaliers, Vous déposiez pour nous le carquois satirique, Et cajoliez enfin jusqu'à ma sœur Ulrique.

VOLTAIRE

Ce temps n'est plus. Fût-on prélat, pontife ou roi, Je ne flatte personne, et commence par moi.

FRÉDÉRIC

Etablissons, dès lors, commerce de franchise; Parlons-nous sans détour. Moi, je vous autorise A me dire mon fait avec sincérité.

Un roi, quand il est mort, entend la vérité. Je prendrai ma revanche.

VOLTAIRE

Oh ! j'en serai fort aise.

FRÉDÉRIC

Poursuivez, en ce cas, reprenez votre thèse.

VOLTAIRE

Nous parlions de combats; c'est un fort vilain goût: La guerre de Sept Ans ne me plaît point du tout. J'adore tous les arts, hormis l'art de la guerre. En vain ces batailleurs, vrais fléaux de la terre,

i6 OEuvres de Millevoye.

De la cause des rois se disent les vengeurs : A bon droit Bossuet les nommait ravageurs. Eh mais ! je vous y prends, monarque didactique : Vous êtes philosophe, et rimiez la Tactique, En pauvre style encor! Quelques esprits pervers Ont jugé votre cœur aussi dur que vos vers... C'est votre faute : au lieu d'adopter mes maximes, Vous n'avez emprunté que mes mauvaises rimes. Colère au dernier point, j'étais né tolérant. J'ai toujours abhorré le nom de conquérant. Il en est un, un seul, qu'à genoux je révère : Conquérant de son peuple, il en devint le père; C'est mon grand Béarnais, le sauveur de Paris, Avec sa poule au pot et ses ventre-saint-gris. Des pâles assiégés soutenant l'existence, C'est pour offrir du pain, qu'il soulevait la lance. Oui, voilà mon héros !

FRÉDÉRIC

Moins jeiine et moins pressé.

D'un pinceau plus hardi vous l'eussiez retracé. Vous réserviez, je crois, votre verve pour Jeanne... C'est un chef-d'œuvre; mais les amours de votre Ane Ont aux honnêtes gens fait soulever le cœur. Avec quelque vergogne, à défaut de pudeur. Vous auriez, sans regret, biffé telle autre scène, Car l'on peut être gai, sans devenir obscène.

VOLTAIRE

Vous parlez en roi chaste, et pour bonne raison.

Dialogues. iy

FREDERIC

Ah ! je vous valais bien, dans ma jeune saison. Si j'en crois les rapports, votre docte Uranie N'avait à se louer que de votre génie.

VOLTAIRE

Brisons là, s'il vous plaît. Je crains d'être insolent.

FRÉDÉRIC

Parlons de vous; parlons de ce rare talent. De cette renommée immense, universelle, Que le temps consolide, accroît et renouvelle : A la gloire d'un siècle, elle seule eût suffi.

VOLTAIRE

Eh quoi ! vous me louez ! Serait-ce par défi ? Certes, je pourrais bien, sans trahir ma pensée. Vanter votre raison, votre tête sensée.

Prompte à saisir au loin des rapports libéraux : Non, vous n'étiez pas né pour n'être qu'un héros.

FRÉDÉRIC

Je n'eus jamais d'un roi les goûts, ni les manières. De Mars, dès mon printemps, j'escortai les bannières ; Mais la philosophie, Apollon et les arts Ont suivi ma fortune au milieu des hasards. Je n'ai point pris les mœurs des conquérants farouches Je relisais Voltaire, entre deiix escarmouches. Depuis, vous le savez, on a vu tour à tour Les talents de notre âge accueillis à ma cour.

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