‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 59 sur 62 · CHANT DE REGNER LODBROG · texte numérisé non relu

CHANT DE REGNER LODBROG

« Nous nous sommes battus à coups d'épée, dans le temps où, jeune encore, j'allai vers, l'Orient préparer une proie sanglante aux loups dévorants. Toute la mer ne semblait qu'une plaie, et les corbeaux nageaient dans le sang des blessés.

« Nous nous sommes battus à coups d'épée, le jour de ce grand combat où j'envoyai le peuple de Helsingie dans le palais d'Odin. De là nos vaisseaux nous portèrent à Ifa, où les fers de nos lances, fumants de sang, entamaient à grand bruit les cuirasses, et où les épées mettaient les boucliers en pièces.

« Nous nous sommes battus à coups d'épée, le jour où j'ai vu dix mille de mes ennemis couchés sur la poussière, près d'un cap d'Angleterre. Une rosée de sang dégouttait de nos glaives ; les flèches mugissaient dans les airs, en allant heurter les casques. C'était pour moi un plaisir aussi grand que de tenir une belle fille sur mon cœur.

« Nous nous sommes battus à coups d'épée. le jour où mon bras fît toucher à son dernier crépuscule ce jeune homme si fier de sa belle chevelure : l'insensé ! il recherchait les jeunes filles dès le matin, et se plaisait à faire le tourment des veuves. Quelle est la destinée d'un homme vaillant, si ce n'est de tomber des premiers au milieu d'une grêle de traits ? Celui qui n'est jamais

I. L'original de cette pièce se trouve dans Wormius, Litter. Ruriica, et dans le Recueil de M. Biorner; elle a été traduite, en anglais, dans un Recueil de pièces runiques, publié en 1763 ; en allemand, dans la Bihlioth. de Sclionen Wissemch ; et en français, par M. Mallet, dans son excellente Introduction à l'Hist, du Dancm., t. II.

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blessé passe une vie ennuyeuse ; et le lâche ne fait jamais usage de son cœur.

« Nous nous sommes battus à coups d'épée ; car il faut qu'un jeune homme se montre de bonne heure dans les combats ; qu'un guerrier en attaque un autre, ou lui résiste. Celui qui aspire à se faire aimer de sa maîtresse doit être prompt et hardi dans le fracas des épées.

« Nous nous sommes battus à coups d'épée ; mais j'éprouve aujourd'hui que les hommes sont entraînés par le destin : il en est peu qui puissent résister aux décrets des Fées. Eussé-je cru que la fin de ma vie serait réservée à Ella, lorsque, demi-mort, je répandais encore des torrents de sang ; lorsque je précipitais les vaisseaux dans les golfes de l'Ecosse, et que je fournissais une proie si abondante aux bêtes sauvages !

« Nous nous sommes battus à coups d'épée ; mais je suis plein de joie, en pensant qu'un festin se prépare pour moi dans le palais des dieux. Bientôt, bientôt, assis dans la brillante demeure d'Odin , nous boirons de la bière dans les crânes de nos ennemis. Un homme brave ne redoute point la mort. Je ne prononcerai point des paroles d'effroi en entrant dans la salle d'Odin.

« Nous nous sommes battus à coups d'épée. Ah ! si mes fils savaient les tourments que j'endure; s'ils savaient que des vipères empoisonnées me déchirent le sein ; qu'ils souhaiteraient avec ardeur de livrer de cruels combats ! car la mère que je leur ai donnée leur a laissé un cœur vaillant.

« Nous nous sommes battus à coups d'épée; mais, à présent que je touche à mon dernier moment, un serpent me ronge déjà le cœur. Bientôt le fer que portent mes fils sera noirci dans le sang d'Ella : leur colère s'enflammera ; et cette jeunesse vaillante ne pourra plus souffrir de repos.

« Nous nous sommes battus à coups d'épée dans cent et un combats, où les drapeaux flottaient. Dès ma jeunesse, j'appris à rougir de sang le fer d'une lance, et je n'eusse jamais cru trouver un roi plus vaillant

Notes des poèmes héroïques. 365

que moi. Mais il est temps de finir ; Odin m'envoie les déesses pour me conduire dans son palais : je vais, aux premières places , boire de la bière avefc • les dieux. Les heures de ma vie se sont écoulées ; je mourrai en riant. »

Page 288, vers 21. — Les femmes étaient, chez les Danois, l'objet d'une espèce de culte. On trouve dans VHamawaaly ou Discours sublime d'Odin , ce passage remarquable :

« Adorez les femmes, sans lesquelles on ne peut « donner la vie , ni goûter les douceurs de celle que « nous avons reçue. Regardez-les comme des divinités « visibles et comme les images et les oracles invisibles « des dieux. Que leur amour soit le prix des belles ac- « tions, et leur indifférence la punition des mauvaises ! »

Page 291, vers 6. — Resenius rappporte le petit poème intitulé le Chapitre runique, ou la Magie d' Odin. On y trouve les passages suivants, dont j'ai imité quelques vers :

« Je sais un chant que la femme du roi ne sait pas, ni le fils d'aucun homme. Il s'appelle le Secours, il chasse les querelles, les maladies, la tristesse.

« J'en sais un que les fils des hommes doivent chanter, s'ils veulent devenir habiles médecins.

« J'en sais un par lequel j'émousse et j'enchante les armes de mes ennemis, et je rends inutiles leurs artifices.

« J'en sais un que je n'ai qu'à chanter quand les hommes m'ont chargé de liens ; car, dès que je léchante, mes liens tombent, et je me promène librement.

« J'en sais un dont la vertu est telle ^ que, si je suis surpris par la tempête, je fais taire les vents, et je rends la paix à l'air

« Si je vois un homme mort et pendu au haut d'un arbre, je grave des lettres runiques si merveilleuses, qu'aussitôt cet homme descend et vient s'entretenir avec moi

-^66 OEuvres de Mill evoye.

« Je sais un secret que je ne perdrai jamais : c'est celui de me faire aimer constamment de ma maîtresse.

« Mais j'en sais un ^ueje n'enseignerai jamais à aucune femme, excepté à ma sœur, ou à celle qui me tient dans ses bras ; car ce qu'on est seul à savoir est toujours d'un plus grand prix. »

Cette dernière réflexion est tout à fait à la manière d'Homère.

Il est probable, au reste, que l'art runique n'était autre que l'art de l'écriture, dont Odin aimait à s'attribuer l'invention.

Page 291, vers 17. — La même expression danoise qui signifie crâne veut dire aussi excroissance sur le front d'un animal. Ainsi ceux qui ont traduit ces deux mêmes mots, de la même manière, ont confondu, sans s'en apercevoir, la corne des bœufs dans laquelle buvaient les vainqueurs, et le crâne des vaincus, où ils ne buvaient jamais. Cette erreur a fourni une tradition assez poétique.

Page 293, vers 9. — Les forteresses des Danois, dit l'auteur des Antiquités du Nord, n'étaient que de petits châteaux grossièrement construits, situés sur une éminence, et entourés de murs dont les sinuosités offraient une sorte de labyrinthe. On les nommait communément dragons ou serpents : telle est sans doute l'origine de ces contes où l'on représente des enceintes mystérieuses gardées par des serpents ou des dragons.

Page 293, vers 15. — Les Danois avaient particulièrement une grande passion pour les échecs et pour les dés. Le back-ganmion, ou trictrac anglais, paraît avoir été inventé, à cette époque, dans le pays de Galles. Son nom , tiré des mots back et ganimon, signifie petit combat.

Page 298, vers 9. — Tacite représente les Saxons comme ennemis de la mollesse ; ils ne faisaient usage que de ce qui était strictement nécessaire à leurs besoins.

Notes des poèmes héroïques. 7^6j

Un lit de planches, recouvert d'un mince tissu, était pour eux un objet de luxe, même dans la paix : aussi, passaient-ils, sans privations, de l'état de paix à l'état de guerre.

Page 308, vers 28. — Alfred, en effet, après sa victoire à Edington, donna des terres aux Danois subjugués : trente de leurs principaux officiers reçurent le baptême, sous ses auspices ; et ce jour offrit le rare et beau spectacle d'un triomphateur béni par les vaincus.

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