LE SOUVENIR
Près des ombrages où Vincenne Voyait le plus saint de nos Rois Dicter ses pacifiques lois, Sous les ombrages d'un vieux chêne, Il est un modeste hameau, Que j'habitai longtemps près d'elle, Et que cette amante fidèle Abandonna pour le tombeau.
Salut, verte colline, à mes yeux si connue ! Salut, triste et longue avenue, Que- je traversais à grands pas.
Lorsque de la cité prochaine
Je hâtais mon retour, pour recueillir, hélas !
Les restes précieux d'une vie incertaine. Que me disputait le trépas !
Voici la route détournée, Où de nos projets d'hyménée Elle aimait à s'entretenir, Et, déjà du sort condamnée.
48 OEuvres de Millevoye.
Sur les bords du cercueil me parlait d'avenir.
Alors, errait sur son visage
Un languissant sourire... Et, moi,
Voyant son calme avec effroi, Avant l'heure d'hymen, je pleurais mon veuvage. Mais, sur ce vert rocher qui s'élève à l'écart.
Entre le bois et la colline, N'ai-je pas entendu la clochette argentine
De la chèvre errant au hasard?
J'approche... O souvenir ! c'est elle, Qui, mêlant ses secours aux vains secours de l'art, Dans un sein desséché répandait, mais trop tard.
Les doux trésors de sa mamelle.
Garde ton lait, chèvre fidèle, Un jour (hélas ! ce jour peut-être n'est pas loin), De tes bienfaits aussi ma vie aura besoin, Et tu feras pour moi ce que tu fis pour elle... Mais la nuit vient : déjà ses voiles étendus
Enveloppent les cieux plus Sombres, Et mon regard encor cherche à travers les ombres Cette triste demeure, où l'on ne m'attend plus.
LE BOIS DETRUIT
Nymphes, «pleurez ! Pleurez : l'antique bois De son enceinte a perdu le mystère.
Pleurez, Amours ! le chêne solitaire Vous a voilés pour la dernière fois.
Je n'entends plus, sous les vertes allées, Des passereaux les joyeuses volées.
De ce séjour hôtes charmants et doux.
Est-il aussi des proscrits parmi vous ! Le voyageur, trompé dans son attente, Redouble en vain sa marche haletante, Implore en vain, contre les feux du jour, L'ombrage épais, disparu sans retour.
La jeune amante, à qui ce lieu retrace Le souvenir de l'amant trop aimé.
Cherche de l'œil l'asile accoutumé.
Ne le voit plus, se tait, soupire, et passe. Malheur à toi, destructeur inhumain !
D'un dieu vendeur sur toi, pèse la main ! Il est un dieu qui préside aux campagnes.
Dieu des coteaux, des bois et des vergers ; Il règne, assis sur les hautes montagnes, Et ne reçoit que les vœux des bergers, Que les présents de leurs douces compagnes. A son signal, d'aimables messagers, Prenant l'essor, vont couvrir de leur aile La fleur naissante ou la tige nouvelle. A la clarté des célestes flambeaux.
Il veille au loin. Familles des oiseaux. Il recommande aux brises du bocage De balancer vos paisibles berceaux, Dans la fraîcheur du mobile feuillage ! Il ne veut pas que le froid aquilon, Avant le temps, jaunisse les fougères ; Il ne veut pas que les lis du vallon Tombent foulés sous le pied de bergères. Ce même dieu doit te punir un jour :
Il remettra sa vengeance à l'Amour ; Et le zéphyr, exilé du feuiflage.
De la beauté dont ton cœur a fait choix Emportera la promesse volage, Comme son souffle emportait autrefois La feuille errante au sein profond des bois. Dont ta fureur a profané l'ombrage.