Réminiscence d'un beau vers de Chénier
La victoire, en chantant, nous ouvre la barrière.
(Note de l'auteur.)
3. Voyez le premier vers des Nouveaux Saints. (Note de Vautexir.)
Satires. 339
Commençons, accourez, farfadets littéraires! Recevez mon hommage et mes souhaits sincères. Puisse ce nouvel An protéger, dans son cours , Vos savants jeux de mots, vos profonds calembours ! Puissiez- vous voir encor nos indulgents lycées, En extase, applaudir vos lignes cadencées ! Puisse, tous les matins, le Journal de Paris Offrir une colonne à vos morceaux chéris ! Et, vous, qui parcourez la route du théâtre, Que de vos ambigus le public idolâtre Souvent par ses bravos interrompe l'acteur; Qu'à la fin de la pièce il demande l'auteur; Ou si l'événement, à vos succès contraire, Vous condamne aux sifflets de ce maudit parterre, Qu'il vous siffle du moins avec ménagement, Et que, si vous tombez, vous tombiez doucement!
Mais, à ce mot fatal, j'aperçois la cohorte De nos auteurs tombés, que le courroux transporte. L'un d'eux semble tenir faiblement un poignard... Ah! je te reconnais, jeune auteur ^Alhamar! Tu me parais encor tout froissé de ta chute ; Tu t'attendais pourtant, sans prévoir ta culbute, A briller sur la scène où brille Legouvé; L'instant viendra peut-être, il n'est pas arrivé; Xe te rebute point, te voilà sur la route... Courage ! il n'est, dit-on, qu'un premier pas qui coûte»
Venez le consoler, Carrion de Nisas !
Votre Montiiiorenci se soutient; mais, hélas!
340 OEuvres de Millevoye.
Malgré vos vers en prose et vos froides maximes, Trébucher et tomber sont un peu synonymes. J'allais vous oublier^ Luce de Lancival ; Vous êtes, je l'avoue, un rimeur sans égal : Il me souvient encor de votre Pèriandrc! C'était là... Mais des morts ne troublons point la cendre. D'ailleurs, vos vers sont beaux, quand vous lisez vos vers. Dites-moi maintenant, par quel petit travers, De doubler votre nom vous avez pris la peine ? C'est être prévoyant, mais l'imposture est vaine; Vos deux noms, fiez-vous à ma sincérité. N'iront, ni l'un ni l'autre, à la postérité.
Et toi, quelques instants l'amant de Melpomène,
Lemercier, jeune encor, promis à notre scène ?
Après s'être élevé, faut-il tomber sitôt.?
L'auteur ô! Agamemnoii a pu faire Pinto!
Pinto, difforme enfant, la honte de son père !
Je vois Agamemnon s'indigner d'un tel frère.
Les tragiques pinceaux sont tombés de tes mains :
Melpomène s'occupe à rimer des dizains.
Plaisir bien innocent, travail un peu futile,
Mais bien moins long que l'autre, et beaucoup plus facile.
Tu prends le bon moyen... Ah! que n'as-tu plutôt.
Dans son silence auguste, imité Petitot ?
Quelle ombre m'apparaît sur la lyrique scène ? Je vois, à ses côtés, Hécubc et Polyxhie, Un camp, un incendie... Oh ! c'est ce bon Milcent, Un parfait honnête homme, un vieil auteur naissant.
Sat
ires.
Il promet! Aux vers près, son Hècube est sublime. Ce poète ira loin. Demandez à Devisme : Devisme s'y connaît, il est homme de l'art; Car il aime Milcent et déteste Guillard.
Mais changeons de héros. Rimeurs du bas étage, Oui de vous, le premier, mérite mon hommage? Fort bien. Voici Chazet, Chazet, qui, tous les jours, S'accoutume aux sifflets, ainsi qu'aux calembours. A cet air attentif, que partout il conserve, Peut-être croyez- vous qu'il pense, qu'il observe? Non, il cherche deux sens aux plus graves propos. Scrute chaque syllabe et tourmente les mors. Se met, pour être sot, l'esprit à la torture... Eh ! mon ami, crois-moi, laisse agir Iti nature.
Aude, parmi les sots, brille, à la Montausier; Mais il trempe sa plume en un sale encrier. Il veut, a'u premier jour, faire oublier Molière : « Molière, nous dit-il, n'avait pas ma manière. « Moi seul, j'ai de l'esprit, du comique, du sel, « Et Scapin n'est qu'un sot près de Cadet Roussel. « Ou'Henrion et Bonnel, rimailleurs plats et tristes, « (Griffonnent des couplets pour les Jeunes artistes; * Que Doi"vigny, tranquille au milieu des sifflets, « Tâche d'achalander l'Atcberge de Calais'^;
I. Pièce nouvelle du cit. Dorvigny, qui a fini avec les honneurs de la guerre, c'est-à-dire un coup de sifflet. {Note de l'auteur.)
342 Œuvres de Millevoye.
« Que le très lourd Léger, auteur, acteur sans gloire, « Vole, pour arriver au temple de Mémoire, « Et s'enrichisse un peu par des emprunts forcés ; « Aux tréteaux de Brunet, je règne, c'est assez. « Madame Angot, je crois, vaut bien Iphigènie : « Racine a de l'esprit, mais, moi, j'ai du génie. »
Quel bruit ! Lebrun, lançant les foudres du génie, Fait rouler dans ses vers des torrents d'harmonie , Et, prenant à nos yeux un vol inattendu, Un homme tel que lui cesse d'être entendu. Il sent ce noble orgueil d'un poète lyrique, Et de signer Pindare a l'heureuse rubrique. Sois modeste, Lebrun : faut-il t'en avertir? Ton immortalité pourrait aussi mourir.
Descendrai-je, à présent, de Lebrun à Cubière? Citerai-je Fayolle, ou bien Lachabeaussière, Estimable écrivain, poète marital^, Qui, même en traduisant, est tout original? Citerai-je Feydel, qui parle en logogriphes? Du chaudronnier Gobet les Contes apocryphes? Les Notices sans fin du petit Mahérault, Lui-même, son trompette, ainsi que son héraut; Mahérault, le beau-fils de la littérature, Recherché dans son style autant qu'en sa parure ; Agréable Titus, Incroyable aux beaux airs. Qui fait des vers en prose et de la prose en vers?
I. 11 fait des vers à sa femme et traduit des morceaux d'Homère. {J<lotc de l'autexir.)
s ati
res.
Laissons, pour un moment, tous ces petits auteurs.
Quoi donc! à censurer, n'est-il que des rimeurs?
Ne vois-je pas Lalande, immortel astronome,
Oui ne croit pas en Dieu, mais se croit un grand homme.
Il veut nous faire voir la lune en plein midi...
N'importe, je l'approuve en son projet hardi.
Ce Dieu, dont tant de fois il nia l'existence.
En le créant si laid, méritait sa vengeance.
Moi, j'aime son front chauve, et je crois, en effet,
Que le feu du génie a brûlé son toupet.
A quelques pas de lui, Silvain vient m'apparaître, .
Silvain qui, délaissant le chalumeau champêtre,
De la religion ne se faisant qu'un jeu,
De l'athéisme aussi voulut tâter un peu.
Lui, que l'on vit jadis, au son des cornemuses, .{
Endormir les lecteurs de XAlmanach des Muses, ■-•
Abjurant aujourd'hui son antique fadeur,
Fait un Dictionnaire et nie un Créateur.
Oh ! qu'un Dictionnaire est une belle chose !
Contre un livre pareil, c'est en vain que l'on glose.
Il ne demande pas de grands efforts d'esprit;
Il peut être diffus, négligé, mal écrit;
Mais, dès qu'on en fait un, on est un homme unique,
Et l'on a de l'esprit... par ordre alphabétique.
Je m'en rapporte à toi, néologue Mercier !
Tu viens de t'exercer dans ce noble métier i.
Il ne te manquait plus qu'une idée aussi bonne,
I. Néologie ou Vocabulaire des mots nouveaux, par Mercier. Paris, Moussard, 1802, 2 vol. in-8°.
OEuvres de Millevoye.
Pour qu'un nouveau fleuron embellît ta couronne ; Mais je ne trouve points parmi tes mots divers, Un mot qui puisse bien peindre tous tes travers. Pourquoi donc, entassant système sur système, Ne te voit-on jamais d'accord avec toi-même ? Au milieu des projets éclos de ton cerveau. Ton système du monde est inouï, nouveau; Oui, la Terre à la broche a vraiment bonne mine: Je reconnais bien là ton goût pour la cuisine.
Que vois-je? C'est l'antique et féconde Genlis :
Ses Petits Emigrés sont tout à fait polis ;
Les heures du boudoir, pour elle, sont passées:
Par celles de l'église, elles sont remplacées;
Son petit La Bruyère est fort original,
Et je suis enchanté de son Herbier moral.
Elle y parle souvent de ses jeunes années;
Elle aime à rappeler ces aimables journées,
Où la dame, dit-on, livrée à d'autres soins,
De l'éducation s'occupait un peu moins.
Ses yeux étaient fort beaux, dit-elle : il faut l'en croire;
Mais c'est ce qui s'appelle avoir bonne mémoire.
Le révérend La Harpe est avec elle au mieux,
« Et ces deux grands débris se consolent entre eux, »
Je ne finirais pas, si chaque ridicule.
Si chaque sot devait passer sous ma férule ;
S'il fallait désigner tant de rimeurs sans goût,
Qui, maigres, affamés, ont, en tout et pour tout.
Un réduit près des cieux, pour leur laboratoire;
Pour Apollon, la faim; pour esprit, leur mémoire;
Satires. 345
Et qui, d'un ton fort humble, ou rimant de travers, Brochant des opéras, faisant de petits vers, Arrangeant, contents d'eux, leurs petites pensées, Prennent pour de l'esprit des pointes émoussées ; S'il fallait peindre un fat *, dont le seul agrément Est de savoir valser assez passablement, Et dont l'ambition se trouve satisfaite. Pourvu qu'il ait les pieds légers comme la tête, Qu'il accorde au talent un souris protecteur. Et qu'il donne à propos sa parole d'honneur. Parlerai -je d'un autre ^, encor plus incommode ? Vain, stupide, ennuyeux, entiché de la mode, Auteur à sa manière, inventant chaque jour Quelque futilité, quelque nouvel atour; Bouffi d'avoir créé tant de beautés si rares. D'avoir fait adopter des costumes bizarres, Et d'avoir enrichi d'un usage nouveau Pour nouer la cravate et placer le chapeau. Dirai-je d'autres sots, qui, d'un ton didactique. Hérissant leurs discours du jargon politique. Nous poursuivent partout, s'attachent à nos pas, Et de nous fatiguer ne se fatiguent pas? Les verra-t-on, debout, dans le café Procope, Crier à perdre haleine et tomber en syncope ? Ou bien, plus modérés, prenant du chocolat, Régler tranquillement les destins de l'Etat,