‹ ŒuvresChapitre 175 sur 192 · SATIRE DES ROMANS DU JOUR · texte numérisé non relu

SATIRE DES ROMANS DU JOUR

Page 326, vers 3. — Il eût été trop long et trop rebutant de faire l'énumération de ces tristes romans, qui se ressemblent tous, et qui tous ne ressemblent à rien. Nous ne citerons pas le Moine , les Mystères d' Udolphe , Hubert de Levrac , l'Abbaye de Grasville , et autres de cette force : nous renverrons le lecteur aux catalogues de quelques-uns de nos libraires. Au reste, rien n'est plus aisé à concevoir et à exécuter qu'un pareil ouvrage ; il n'exige ni talent, ni goût, ni esprit, ni imagination. Il suffît d'amonceler, sans ordre et sans choix, des aventures incroyables ,, des idées bizarres et incohérentes ; de revêtir tout cela d'un style extravagant ; surtout de choisir à son livre un titre bien ambigu, qui promette tout , sans rien tenir : on est sûr de trouver un libraire assez sot pour l'acheter, et des lecteurs encore plus sots pour le lire , et voilà un roman nouveau.

Les romans de ce genre ne sont pas précisément de ceux qui gâtent le cœur, mais, du moins, est-il vrai qu'ils sont bien susceptibles de gâter l'esprit ; ils font , sur les personnes raisonnables , les mêmes effets que font, sur les enfants , les histoires de revenants et les contes de fées. Les romans anglais ont été fort à la mode; nos jolies femmes avaient, sur leur toilette, de ces écrits ennuyeux et lugubres, comme elles auraient eu Parny, Boufflers, et Gentil-Bernard. Nous avons été longtemps inondés

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d'une foule de monstrueuses productions, qu'Anne Radcliffe enfantait dans un sombre délire. Elle n'est plus; puisse-t-elle avoir emporté son génie dans la tombe !

Page 326, vers 29. — Ce roman est, sans contredit, la meilleure critique qui ait été faite des romans. Son mérite doit être considéré sous le double rapport de la littérature et de la philosophie. On s'amuse, on s'instruit, avec le romanesque Don Quichotte, toujours fou dans ses actions et sage dans ses discours. Il n'est pas jusqu'aux éternels proverbes du bonhomme Sancho , qui n'aient aussi parfois vm sens très profond. Enfin, le but de cet ouvrage est de guérir des folies d'une imagination exaltée. Les romans nouveaux de spectres , de revenants , ne font-ils pas précisément le contraire ?

Page 326, vers 20. — Aucun écrivain ne fut peut-être doué d'une imagination plus brillante, d'un talent plus souple ; il possède l'art de conduire au but par des chemins détournés, mais toujours couverts de fleurs, et d'amener le lecteur doucement, et sans qu'il s'en aperçoive, où il désirait le faire venir. Sa course paraît irrégulière, et cependant elle ne l'est pas. L'art la dirige, et on dirait qu'il se laisse aller au hasard. Pour puiser une comparaison dans son propre ouvrage, c'est l'Hippogriffe, qui s'élance avec légèreté dans les plaines de l'air, et qui , par la souplesse et la grâce de ses mouvements, semble bondir en liberté, lorsqu'il obéit à la main qui le guide. Voltaire seul a saisi quelques instants la manière de l'Arioste, dans la Puce lie ; encore, ne l'a-t-il pas toujours égalé. Le désir , ou plutôt le besoin d'être sardonique a souvent rabaissé son vol vers la terre, tandis que l'Arioste planait indépendant dans les espaces imaginaires, et se promenait avec délices dans le riant pays des illusions.

Page 326, vers 27. — Il semble que l'art, qui, jusqu'à Racine, avait été toujours croissant, une fois parvenu à ce degré d'élévation, ait été forcé de redescendre. Le

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siècle, qui suivit le Grand Siècle, semble déjà s'écarter de cette noble simplicité, qui sert d'empreinte au o^énie ; dès lors l'esprit entre en possession des genres, où il ne peut qu'être nuisible. Sans chercher à rien ôter au mérite dramatique de Voltaire , on ne peut se dissimuler que, généralement, il n'a point égalé Racine; plus brillant que lui , mais moins vrai , il fait souvent avec l'esprit ce que l'autre faisait avec le cœur. Les romans spirituels étaient aussi plus à la mode que dans le siècle précédent. Depuis Voltaire , cette branche parasite de la littérature s'étendit encore et épuisa de plus en plus la sève du génie. '

Le genre outré , genre trop commun dans les écrits du jour, provient visiblement du goût exclusif pour les romans nouveaux. L'imagination , accoutumée aux situations bizarres et hors de nature, prend de la simplicité pour de la faiblesse. Au théâtre, le spectateur, accoutumé à de grands effets, les cherche sans cesse et préfère un style ambitieux et vain à cette qualité inappréciable, à laquelle , parmi nous , un littérateur instruit et trop connu a donné le nom de pudeio' de style. Racine lui-même a pu paraître timide à leurs yeux ; peut-être ne trouvent-ils pas dans ses pièces assez de nionvement théâtral ; peutêtre seraient-ils de l'avis de cet ignorant, qui voulait que dans Phèdre on mît en action le récit de Théramène !

Page 327, vers 6 — Le drame est d'une classe hétérogène dans l'art dramatique ; il tient de la comédie, sans avoir son aimable enjouement , et de la tragédie , sans en avoir la pompe et la majesté. Ce n'est guère qu'un roman, plus ou moins intéressant, mis en action. Il peut beaucoup influer sur l'une ou l'autre scène, en ramenant dans la comédie le genre larmoyant , et dans la tragédie les fastidieuses déclamations , les reconnaissances romanesques, etc.

Page 327, vers 26. — Les romans historiques du jour! Jamais titre ne fut plus usurpé que celui-ci. Existe-t-il un ouvrage plus antihistoriqiie , que celui qui s'efforce-

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de donner à ses mensonges l'air de la vérité, sur des sujets où souvent est attaché le sort des familles, et qui trouble ainsi sans pitié le repos des vivants et la mémoire des morts? Nous pourrions en citer plusieurs, où l'on mêle, à des vérités terribles, les plus puériles fictions. Fussent-ils fidèlement représentés, ces tableaux sont trop près de nous ; il n'est pas encore temps de nous les offrir. L'Histoire elle-même ne doit encore que les recueillir et laisser reposer son burin. Quant aux romanciers, qui n'ont eu que le faible mérite de la gagner de vitesse, u'ils se souviennent qu'en croyant ajouter à l'intérêt 'ar des ornements étrangers, ils le détruisent. On ne s'attache plus que faiblement à une narration , qui ne paraît ni vraie, ni vraisemblable; tandis qu'un récit simple et nu de ces grands événements laissera dans l'âme une trace profonde.

Page 328, vers 8. — Il existe plusieurs classes parmi ces dégoûtantes productions : la première et la plus odieuse est celle de ces romans, qui sont devenus, pour ainsi dire, les livres élémentaires de la débauche. Après avoir nommé Justine , on peut se dispenser de nommer tous les autres. Cet abominable ouvrage s'est fait une sorte de réputation , comme Cartouche s'en est fait une. Ce n'est pas seulement une série d'aventures révoltantes , mais encore un traité complet du vice crapuleux, du crime atroce et réfléchi. Le second titre indique assez le but de l'auteur : les Malheurs de la Vertu! On devine la preuve affreuse qu'il en veut tirer. L'honnête homme qui a commencé à parcourir ce livre le jette bientôt loin de lui avec horreur, et le libertin lui-même est forcé d'en détourner la vue.

La seconde classe de romans dangereux renferme ceux , qui, sans avoir les intentions perfides du précédent, se bornent à offrir des tableaux licencieux et obscènes , sans aucun voile, sans aucune retenue. Ils allument l'imagination déjà si inflammable du jeune homme, qui s'abandonne au torrent des passions avec toute l'impétuosité de son âge.

Notes des Satires.

Dans la troisième classe, on peut comprendre ces romans moins pernicieux en apparence, mais, en effet, plus séduisants et plus à craindre , où l'auteur met tout son art à cacher le précipice et y entraîne, Lorsqu'on ne s'en défie pas. Ces sortes d'ouvrages attisent bien davantage les désirs du jeune homme, en lui offrant les tableaux de la séduction, à travers une gaze, que s'ils les lui offraient entièrement nus. Ils sont par là bien plus à craindre que ceux qui, dans leur obscénité, conservent du moins une sorte de franchise, comme les Épigrammes de Piron sont moins dangereuses que les Contes de La Fontaine.

P^ge 330, vers 22. — Ce serait une chose curieuse et utile d'apprendre, par un récit fidèle, les motifs qui ont porté la plupart de ces malheureuses victimes de la débauche à prendre ce parti avilissant. Il est presque sûr que les vices, attribués en elles à un mauvais naturel, ne sont souvent que l'effet de lectures pernicieuses , faites dans un âge tendre, et du peu de soin que les parents ont pris d'en arrêter les progrès funestes. Telle femme perdue, peut-être, sans l'influence des mauvais livres, eût été fidèle épouse et bonne mère de famille. Mais une première erreur l'a fait tomber d'abîme en abîme, jusque dans le dernier gouffre du vice.

Page 330, vers 28. — Combien voyons-nous, chaque jour, de jeunes infortunées, pour qui, selon l'heureuse expression d'un de nos poètes satiriques, /e Pont-Neuf devient le rocher de Leucade^f Qui a pu les exciter à quitter volontairement la vie, dans l'âge d'en jouir .'' Ne serait-ce point que leur imagination, frappée de l'exemple de quelque héros de roman, placé dans une situation à peu près semblable à la leur , aura adopté leur délire et voulu mourir, comme eux, d'un trépas héroïque ? A l'aspect de cette mode barbare de se détruire (car à Paris, tout devient mode, jusqu'aux choses qui révoltent la nature), on n'a pas le temps de réfléchir, on frémit.

t. Joseph Despaze, auteur des Cinq satires. (Noie de Vante tir.')

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Page 332, vers 23. — Il vaut mieux, sans contredit, exercer un art, même un métier, utile à la société, que de lui être nuisible par ses écrits : Soyez plutôt maçon. Le besoin est un des puissants véhicules de nos libellistes et de nos petits romanciers ; la plupart écrivent , avant de savoir lire : c'est une chose vraiment plaisante de parcourir leurs manuscrits , chargés de fautes de français , de locutions triviales , et habituelles sans doute à l'écrivain, et enfin de fautes d'orthographe ! N'importe, on met tout cela sur le compte de l'imprimeur.

Page 333, vers 16, — La morale, présentée sèchement, ennuie ; le roman , s'il est intéressant et bien construit , ne manque jamais d'amuser. Comme on l'a dit tant de fois, d'après le Tasse : // fauf emmieller les bords du vase a r enfant malade ; et, comme les hom.mes sont presque tous de grands enfants, il faut donc se servir avec eux d'un pareil moyen. Rien n'est plus difficile à réunir, que les qualités qui constituent un bon roman. Ceux de Fielding , de Richardson , et , parmi nous , de Le Sage , de l'abbé Prévost, de celui de J,-J. -Rousseau lui-même, quoiqu'en général admirables par l'invention , les caractères, la conduite et l'éloquence, ont pourtant aussi leur partie, sinon faible, du moins dangereuse, J'ou\Te Clarisse ; ']% lis, je suis entraîné : le personnage de Clarisse est sublime, mais celui de Lovelace,"si bien tracé, est malheureusement trop aimable ; il faut, malgré soi, s'intéresser à lui. Ce livre, pour une Clarisse , a fait peutêtre vingt Lovelace,

Venons à la Nouvelle Héloïse ; quel feu ! quelle âme ! quel tableau vrai des passions ! Mais , aussi , que d'art ! que de dangers! Quel est le jeune homme qui, ayant lu avidement cet ouvrage, ne brûle d'être le Saint-Preux d'une autre Julie ; dût-il , comme lui , violer les nœuds de l'hospitalité , abuser de la confiance d'un homme respectable, égarer enfin une femme céleste et trop sensible! Quelle est la jeune personne, qui , après avoir dévoré les lettres brûlantes des deux amants , ne soit prête à imiter Julie dans ses faiblesses et non dans ses vertus ? La

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A'ouvt'l/e Héloise est un livre d'autant plus dangereux, qu'il paraît l'être moins : l'image de la vertvi y remplace la vertu même, lorsque celle-ci a disparu ; les craintes de succomber, les résolutions, les combats, les remords, rien n'est oublié ; la chute est tellement préparée , qu'elle se fait sans qu'on s'en aperçoive : et voilà où est , pour l'inexpérience, le danger de cette lecture.

Page 333, vers 24. — Nous citons avec plaisir ce roman, qui réunit aux charmes du style une touchante simplicité dans l'action , une grande vérité dans les caractères et dans les couleurs locales. Nous aurions pu parler ici de plusieurs autres romans estimables, qui nous réconcilient avec ce genre d'écrire, et surtout consigner le nom de plus d'une femme aimable et spirituelle, qui fait passer dans ses ouvrages les grâces et la sensibilité de son sexe ; laissons ce soin à une plume connue, et bornons-nous à rendre hommage aux écrivains, amis du goût et des mœurs, qui ont su échapper au commun naufrage, mais qui, par malheur, sont en trop petit nombre :

Apparent rari nantes in gurgile vasto.

ETRENNES AUX SOTS

Page 339, vers 27. — Auteur d'une tragédie sur Montmorenci, qui eut ce que l'on appelle un succès d'estime. Une situation du V acte a fait quelque eflfet. Mais les vers ! les vers ! En voici un fort beau et fort tragique :

Duc de Montmorenci, retournez en prison !

Quelle noble simplicité ! On la trouve souvent dans cet ouvrage.

Page 340, vers 24. — Petitot , auteur de quelques tragédies; l'une s'appelait Geta, que le parterre /ar terre

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jeta , a dit un mauvais faiseur de calembours. Il a aussi un Laurent de Médicis ; cette pièce est sage, fort sage, même trop sage ; l'auteur ressemble à ces personnes , qui ne sont sages que par faiblesse de tempérament.

Page 341, vers 2. — Voyez la lettre où il proposait de changer l'heure de l'Opéra; elle était élégante et fleurie: Les richesses de Pan ! etc., etc., etc. Il a aussi une femme bel esprit. Qui se ressemble s'assemble.

Page 342, vers 7. — Nous nous sommes servis, dans ce vers et dans les suivants , des expressions de l'auteur. Dans l'une de ses odes, on trouve cette strophe étrange :

Mon âme, de gloire effrénée, Prenant un vol inattendu^ Se plonge dans sa destinée, Aux yeux de l'Obstacle imprévu.

On n'ignore pas qu'il signe PiNDARE, et que son mot favori est : Un homme comme moi.

Page 342, vers 14. — Allusion à un quatrain, que Lebrun a fait insérer dernièrement dans Xtx. Décade philosophique. Le voici :

Rien ne vit à jamais ; le dieu de la lumière,

Ainsi que Newton, périra. Cieux ! vous disparaîtrez; et toi, divin Homère,

Ton immortalité mourra.

L'immortalité qui meurt ! Oh ! profondeur !

Page 342, vers 20. — Chaudronnier est un peu fort ; il n'est que marchand de fer; encore, a-t-il la tête plus dure que son enclume. Lisez ses Contes pour dormir ; on les trouve partout, il en farcit chaque jour \t Journal de Paris , digne théâtre de sa gloire.

Page 342, vers 26. — Je me rappellerai toujours d'avoir

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assisté à une séance de rentrée des Ecoles centrales. Mahérault parle longtemps et ne dit rien. Il lut deux éternelles Notices sur Deparcieux et Leblanc, écrites du style le plus faux et le plus maniéré ; sans doute , ayant besoin de reposer sa voix, le citoyen Mahérault crut faire une grâce à un professeur estimable , en lui permettant de lire, entre deux notices , le discours d'ouverture dont il était chargé ; l'air protecteur de l'homme aux notices scandalisa quelques personnes. Le professeur, homme instruit et modeste, le méprisa et fit bien.

Page 343, vers 11. — Silvain Maréchal fait, comme cela, le méchant; mais il est bon homme, au fond; il a beaucoup écrit, il a fait autrefois le Dictionnaire des amants ; il a fait depuis peu le Dictionnaire des athées. C'est avoir une curieuse vocation pour les dictionnaires ! Il y a quelques bonnes idées dans Pour et contre la Bible ^ le dernier ouvrage qu'il ait publié.

Page 344, vers 6. — Selon Mercier, le Soleil est un foyer, devant lequel tourne la Terre. Voilà ce qu'il prétend ou plutôt ce qu'il prétendait ; car il est possible qu'il dise aujourd'hui tout le contraire : c'est un de ses péchés d'habitude.

Page 344, vers 12. — C'est là que M™« de Genlis conseille aux jeunes gens de s'attacher de préférence à des femmes d'un âge mûr, bien mûr: C'est, dit-elle, le meilleur moyen de se former. Le conseil est bon. M. Josse , vous êtes orfèvre ! Madame de Genlis, vous êtes... d'un âge mûr.

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