‹ ŒuvresChapitre 177 sur 192 · I. Les Plaisirs du Poète, i^^ édition, an X · texte numérisé non relu

I. Les Plaisirs du Poète, i^^ édition, an X

3^4 OEuvres de Millevoye.

Ma misère est assez commune, Je m'en console chaque jour, Car, pour compagnons d'infortune, J'ai Thémis, Plutus et l'Amour.

Mes lunettes, je le confesse.

Vous m'êtes d'un bien grand secours !

Par exemple, à vous j'ai recours.

Pour voir... un époux sans maîtresses,

Un homme en place sans fierté.

Un philosophe sans faiblesses.

Un poète sans vanité.

Mais quand j'aperçois, au contraire,

Un fat, qui, jusques au menton

Enfoncé dans son pantalon.

Croit pouvoir tout dire et tout faire ;

Des prudes à l'air affecté ;

Des sexagénaires coquettes.

Qui rassemblent sur leurs toilettes

Les vieux débris de leur beauté;

Je vous soulève, ô mes lunettes!

Et grâce au Ciel, je ne vois plus,

Au lieu de cette sotte engeance,

Qu'un nuage épais et confus

Qui m'en épargne la présence.

Sans votre indulgente assistance.

Que de biens me seraient ravis !

Pourrais-je, sur les prés fleuris.

Sur la consolante verdure.

Epi très. 365

Promener mes regards ravis,

Aux champs admirer la nature...

Ou bien l'admirer à Paris ?

Pourrais-je voir les jeux, les ris,

De nos belles suivre les traces?

Distinguer les brillants contours

D'un sein qui sert de trône aux Grâces,

Et de reposoir aux Amours ?

Sans lunettes, lés faibles vues,

Souvent, sans se douter de rien,

Commettent de lourdes bévues :

C'est justement par ce moyen,

Que plus d'un de ma connaissance,

Sans doute n'y voyant pas bien,

Aura pris, par inadvertance,

Le bien d'un autre pour le sien.

Moi-même, ô lunettes propices,

On me verrait, sans vos services.

Opérer d'une autre façon

Mainte étrange métamorphose;

Prendre peut-être... que sait-on.?

Un usurier pour un Caton,

Un gazetier pour un Platon,

Un Midas pour un Apollon,

Et Zoïle pour quelque chose.

Page 1