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A MON AMI

Pièce couronnée, en l'an X, par le Lycée de Toulouse *.

Toi, qui, loin des cités, dans tes modestes champs, Respires à l'abri des sots et des méchants, Euphémon ! à ton sort combien je porte envie! La nature est à toi, rien ne manque à ta vie : Tes plaisirs, achetés par de légers travaux, Renaissant tous les jours, sont tous les jours nouveaux. Fidèle à tes vallons, au toit qui te vit naître. Tu ne quittas jamais ton asile champêtre,

I. Publié dans la seconde édition des Plaisirs du Poète (1804.), avec cette note : « Les bornes prescrites par le Lycée de Toulouse pour l'étendue des pièces du concours ne permettaient guère plus de développement dans ce sujet, que peut-être l'on trouvera trop vaste pour avoir été traité trop succinctement. Je n'ai point prétendu faire une satire sur Paris : je me suis borné à rassembler, dans le cadre de l'épître, quelques traits principaux ; j'aurai atteint mon but, si j'ai pu réussir à les retracer avec assez de force et de vérité. »

Epi très. 371

Et jamais de Paris l'éclat pernicieux

Ne fatigua ton cœur et n'éblouit tes yeux.

Tu veux que mon pinceau trace, sans imposture,

De nos goûts, de nos mœurs, la sévère peinture :

Tu le veux?... Je ne puis offrir à tes regards

Qu'une ébauche imparfaite et quelques traits épars

Va, de tes heureux champs la paisible innocence Vaut bien les faux plaisirs de cette enceinte immense, Séjour tumultueux, où les peuples divers Semblent en un seul point rassembler l'univers.

Paris est un tableau , dont la vaste étendue , >

Dont l'ensemble imposant, de loin charment la vue; Mais le prestige est court : observé de plus près , Il perd de ses couleurs les magiques attraits. Que voit-on dans ces lieux, que l'espoir divinise? Une foule d'oisifs , nourrissant leur sottise De vers, de politique et de colifichets. De notre vieille enfance insipides hochets; Un public inconstant, par des arrêts frivoles. Élevant tour à tour et brisant ses idoles ; D'éphémères essaims de rimeurs innocents. Se prêtant l'un à l'autre un narcotique encens Promenant doucement leurs lignes cadencées Des boudoirs aux salons, des salons aux lycées; Des sophistes gagés, prompts à tout décrier. Ignorants par usage, et pédants par métier; Des philosophes vains, que l'erreur déifie. Ennemis déclarés de la philosophie;

-ijz OEuvres de Alillevoye.

L'effréné novateur, prêchant au genre humain Que la vie est pour nous un jour sans lendemain ; Qui, reniant un Dieu, dans son erreur profonde, Attribue au Hasard l'œuvre immense du monde, Et prétend, dégradant l'homme et sa dignité, Aux portes du tombeau borner l'éternité.

La licence effrénée, à l'ignorance unie,

Superbe, ose lever une tête impunie.

Le jeune homme, sans mœurs, à ses erreurs livré,

De l'éducation brise le frein sacré.

Perd, avec le bon ton et la délicatesse,

Ce vernis séduisant, qu'on nomme politesse,

Et, de lui seul épris, tiède ami, froid amant,

Oppose le jargon au feu du sentiment.

Cette beauté du jour, au soin de sa parure,

Dépense des moments qu'implore la nature :

Elle embellit ses traits; et son cœur desséché,

Des penchants les plus doux froidement détaché,

Incapable d'amour, prend pour une chimère

Ces droits, ces noms sacrés et d'épouse et de mère.

Vertueux Euphémon ! verrais-tu sans horreur

Cette mère, à sa fille, enseigner l'impudeur?

Pour briser ses liens, ce couple sacrilège

Invoquer de nos lois le fatal privilège?

Cet époux, lâchement se laissant outrager.

Reconnaître un rival, sans oser se venger,

Et lui-même, affichant ses indignes tendresses.

Prodiguer ses trésors à de viles maîtresses ?

Mille autres, au mépris accoutumant leurs fronts,

Epitres. 373

Spéculer sur leur honte et s'enrichir d'affronts? Tu frémis !... Ah ! demeure en ton hameau paisible: Tu chéris constamment une épouse sensible ; Elle ne rougit point d'adorer son époux, Et vos plaisirs plus purs en sont aussi plus doux.

Dieux! quels flots d'usuriers, d'une rapide course, De la Grève échappés, s'élancent à la Bourse ! Vois ce voleur privé, plus fier, plus arrogant. Souple caméléon, dangereux intrigant, Oui, formant son bonheur de la perte commune, Sur d'immenses débris élève sa fortune : Tranquillement assis sur un char opulent. Il révolte Paris de son luxe insolent.

Veux-tu voir opposés, par un frappant contraste, Les crimes aux vertus, et l'indigence au faste? Parmi ces malheureux, qui viennent, tous les jours, De la pitié tardive implorer les secours. Regarde ce rentier, tendant sa main débile, Au seuil d'une maison, autrefois son asile : Il en parcourt les murs d'un regard désolé. Et de ses yeux éteints une larme a coulé. Aux lieux où l'habitude, où le hasard rassemble Les ennuyeux du jour, ennuyés d'être ensemble. Dans ces pompeux jardins, contemple, vers le soir. Tristes, les yeux baissés, et sous un crêpe noir. Échappant aux regards de la foule importune. Celles de qui le nom redouble l'infortune : N'entends-tu pas leur voix plaintive, s'unissant

374 OEuvres de Millevoye.

Aux douloureux accords du clavier gémissant? Hélas! ces mêmes lieux, où gémit leur tristes.se, Les virent autrefois, brillantes de richesse, D'un peuple curieux attirer le concours... Aujourd'hui, les talens qui charmaient leurs beaux jours Deviennent le soutien de leur faible existence. Le passant les écoute avec indifférence, Et, refusant des pleurs à des maux si touchants. S'éloigne, en répétant les refrains de leurs chants.

Mais , des vices que l'œil avec effroi contemple, Devant nous, Euphémon, je vois s'ouvrir le temple, Entrons. Ose me suivre en ces lieux abhorrés. Au noir démon du jeu repaires consacrés. La Fortune s'y joue avec les Euménides, Et rit au bruit fatal de ces dés homicides. Auprès d'un tapis vert, oi!i la Mort vient s'asseoir, Cachant ses traits hideux sous les traits de l'espoir, Vois-tu, pâle et défait, ce joueur taciturne, Veiller, à la lueur de la lampe nocturne 1 Il veille... Mais demain, expiant ses revers, D'une éternelle nuit ses yeux seront couverts.

Vers le même séjour, de beautés impudiques Mille groupes épars, errant sous ces portiques, Provoquent le passant d'un regard effronté, Exhalent l'air du vice en leur souffle infecté. Quelle foule s'empresse autour de ces sirènes ! Oui les suit, sans rougir, dans leurs antres obscènes ? Le jeune désœuvré, précoce adolescent.

Èpîtres. 375

Dans l'art de s'avilir, déjà vieux en naissant ; Le débile vieillard, que la tombe réclame; Des Crésus, excités par un caprice infâme, Qui, d'un front jaunissant effrayant le plaisir. Viennent au prix de l'or marchander un désir; Des pères, des époux, qui du chaste hy menée Outragent sans pudeur la chaîne fortunée ; Et d'avance, à des fils de leur faute innocents. Transmettent le fardeau de leurs jours languissants.

Doux fruit à peine éclos, et froissé par le crime. D'où s'échappe, grands dieux, cette faible victime, Qui, mourante, et les traits abattus et flétris, Afflige les regards, de ses jeunes débris? La honte couvre encor son front presque novice : Hélas! cette beauté, loin des gouffres du vice. Doucement asservie à de modestes nœuds.

Eût embelli les jours d'un mortel vertueux !

Eh bien, cher Euphémon, la débauche préside Aux lieux oiî d'un Sénat la majesté réside ! Quand Thémis y proclame et son culte et nos lois, De profanes clameurs se mêlent à sa voix ; Et les mœurs, les vertus, dans leur temple outragées. Font retentir leur plainte, et ne sont pas vengées!

Trop heureux si, du moins, au delà de ces murs, Le vice n'allait point rouler ses flots impurs ! Mais il s'élance encor loin de cette demeure. Et le crime en tous lieux veille et frappe à toute heure.

376 OEuvres de Millevoye.

La femme au désespoir, que trompe un séducteur, Croit, par un attentat, expier une erreur, Et pour sauver l'honneur, mère dénaturée, Etçuffant la nature en son âme égarée.

Va plonger son enfant au fond de ce séjour. Asile trop étroit des fils d'un fol amour, Qui, punis en naissant du crime de leur père. Ne connaîtront jamais les baisers d'une mère. Vil séducteur ! approche... approche, réponds-moi ! Cet asile de pleurs , le vois-tu sans effroi ? Interroge les murs de cette triste enceinte... Entends-tu ces sanglots, ces longs accents de plainte? D'un être infortuné, ce sont les derniers cris... Il expire... Frémis, barbare, c'est ton fils !

Tu fuis, sage Euphémon... et ton âme encore pure Court se réfugier au sein de la nature. Oui, tu vas> comparant ton bonheur et nos maux, Reposer tes regards sur de plus doux tableaux. Comme toi, que ne puis-je, au gré de mon envie, Respirer dans les champs le bonheur et la vie ! En de riants vallons, sous des ombrages frais. Oublié, m'entourer d'innocence et de paix! Quand pourrai-je, aux cités laissant leur servitude, M'exiler doucement dans une solitude, Donner à ma pensée un essor plus hardi , Jouir en liberté de mon être agrandi.

Pardonner aux humains, et, plaignant leur délire Consacrer aux vertus et mon cœur et ma lyre !

*A SYLVIE QUI s'accusait d'être trop gaie^

Laissez la prude au ton sévère Enrager que son vieil aspect N'inspire plus que le respect :

Sa gravité sexagénaire Excite à bon droit le mépris; On devine les cheveux gris Cachés sous sa perruque blonde; Sa présence seule^ à la ronde, Chasse les plaisirs et les ris.

De ses lèvres le doux sourire Dès longtemps a fui pour jamais :

Sa bouche froide et sans attraits Ne s'ouvre plus que pour médire; C'est son seul emploi désormais.

Mais, vous, jeune et faite pour plaire, Affecter un air plus austère Serait crime de lèse-amour,

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