I. Les Plaisirs du Poète, 2^ édition
Epi très. '^&J
M'ôtant cette erreur salutaire, Indiscrètement m'avertit Que je suis encor sur la terre.
Je l'avouerai de bonne foi, Je te regretterai sans cesse.
Ami fidèle, auprès de moi, A peu près seul de ton espèce.
Depuis longtemps j'avais sur toi Réuni toute ma tendresse.
Pauvre écu ! quel sera ton sort ?
Iras-tu courir par la ville, Ou languir dans le coffre-fort D'un vieux harpagon imbécile?
En un seul jour, te verra-t-on Passer, d'une course rapide, Du pauvre à l'opulent avide. Ou de l'honnête homme au fripon.?
Par une affreuse destinée.
Devrais-tu, partout dédaigné.
Aller, invalide et rogné.
Finir tes jours à la Monnaie ?
Ou bien, de ce riche nouveau Habitant les énormes caisses.
Te perdre, mince filet d'eau, Dans l'océan de ses richesses?
De moi tu te ressouviendras; Et si le grand monde t'ennuie, Mon cher écu, tu te diras :
« Avec mon ancien maître, hélas !
Je passais doucement ma vie;
368 OEuvres de Mill evoye.
Chez lui, je ne me trouvais pas En si nombreuse compagnie. »
Que d'écueils s'offrent devant toi !
Pour tes mœurs je tremble d'avance.
Tu rempliras plus d'un emploi Bien à charge à ta conscience...
Sans honte, dis la vérité :
Ouvriras-tu, chaque semaine, Le temple si peu respecté De Thalie ou de Melpomène, A ce petit-maître affecté, Fat par penchant, sot par nature Qui, parlant ab hoc et ab hac, Juge de la littérature Comme d'un jabot ou d'un frac ?
Payeras-tu le lourd libelliste.
Qui, de maint auteur en crédit, Grossit effrontément sa liste, Et dîne du mal qu'il a dit?
T'étalant avec impudence, Viendras-tu' siéger sans remord.
Sur ces tapis, maudits du sort, Dont la couleur est l'espérance.
Et dont les effets sont la mort ?
Encor si, par toi, l'opulence Avec mystère secourait La noble et timide indigence !
Cette image, du moins, pourrait
Epi très. 369
Me consoler de ton absence...
Vœux inutiles ! vain regret !...
On parle tant de bienfaisance, Qu'on se dispense du bienfait.
Tu riras de notre faiblesse, De nos vices, de nos travers, Et tu sauras que ton espèce Gouverne tout dans l'univers.
Tu sauras comme l'égoïste, Isolé dans son froid bonheur, Vit et meurt, solitaire et triste.
Sans se douter qu'il ait un cœur; Comme la richesse inhumaine Insulte au mérite indigent; Comme enfin ce siècle d'argent Au siècle de fer nous ramène.
Heureux, si tu peux conserver Ta candeur et ton innocence, Et si tu sais te préserver Des erreurs de l'humaine engeance !
Mais déjà tu fuis loin de moi ; J'entends sonner l'heure funeste...
Adieu, cher écu : souviens- toi Du meilleur ami qui te reste.
Si tu reviens, un jour, loger Dans mon asile poétique.
Je te promets de rédiger Ton Voyage philosophique.