LE DEPART D'ESCHYLE
N'emportant que sa lyre et ses dieux domestiques, Seul, debout sur la poupe, et les yeux sur les flots, Eschyle abandonnait les rivages attiques, Et son chagrin profond s'exhalait en ces mots :
« Quoi! le jeune Sophocle a vaincu son vieux maître! L'Athénien léger, lui décernant le prix, Dans mon dernier ouvrage hésite à reconnaître La chaleur et l'éclat de mes premiers écrits.
Comme si la vieillesse éteignait la pensée, Il ne juge mes vers que sur mes cheveux blancs ! Ne se souvient-il plus que la neige glacée Couronne quelquefois les cratères brûlants?
L'aigle ne vieillit pas. A la voûte éternelle, Il porte encor la foudre, au déclin de ses ans; Et Jupiter, versant le nectar sur son aile, Repose encor sur lui des regards complaisants.
I04 OEuvres de Millevoye.
O mon jeune rival ! je pardonne à ta gloire. En passant devant moi, tu baissas le regard : Modeste, tu semblais, confus de ta victoire, Rougir, sous tes lauriers, de l'affront du vieillard.
La Muse te dota des trésors du poète : On dit que d'Apollon cette divine sœur Couronna ton berceau des abeilles d'Hymète, Et voulut de tes chants présager la douceur.
Accomplis tes destins : triomphe dans l'Attique. Pour moi, je pars : je vais, sur des bords plus heureux, De Cécrops au tombeau foulant la terre antique. Chercher dans Ptolémée un hôte généreux i.
Quelques succès encore attendent ma vieillesse. Non, je ne verrai point mes affronts impunis : L'Egypte vengera les mépris de la Grèce ; Athènes trouvera ses juges dans Tanis.
Tel un coursier, vaincu dans les jeux d'Olympie, Fuit le jour, et languit dans un triste lien ; Mais bientôt son ardeur, un instant assoupie. Retrouve la victoire au cirque Pythien.
En un cirque nouveau, comme lui, je m'élance : Je veux, par un triomphe, effacer un revers.
I. D'autres disent qu'il se retira, en Sicile, à la cour d'Hiéron. J'en ai laissé l'honneur à Ptolémée. {Note de l'antejir.)
Elégies. 105
Recueille-toi, ma lyre ! et ne sors du silence,
Que pour vaincre en beauté les plus beaux de mes vers.
Ressouviens- toi du jour si cher à Melpomène, Du jour où, créateur de mon art épuré. Sur un tertre épineux je cueillis, non sans peine. Le laurier frêle encor, par Thespis effleuré.
Melpomène, à ma voix, du cothurne chaussée. Pour le manteau royal dépouilla ses lambeaux; Et le chœur, mesurant sa marche cadencée, Assei-vit la parole à ses retours égaux.
N'en doutons plus : Minerve abandonne sa ville; Minerve a trop longtemps protégé des ingrats. Ils m'ont banni du sol que j'ai rendu fertile, Et pourtant mon rival, sans moi, ne serait pas.
O lyre ! que ta voix contre Athènes s'élève ! C'est toi que sans pudeur elle ose humilier, Toi qui fus dans mes mains la compagne du glaive. Toi qui mêlas tes sons au bruit du bouclier !
Ah ! je devais la fuir, quand sa lâche furie Enveloppa mes jours de pièges odieux, M'accusant d'outrager les Dieux et la patrie. Alors que je chantais la patrie et les Dieux.
Plaine de Marathon ! Salamine ! Platée !
Des plus fiers combattants quand je marchais l'égal ,
io6 OEuvres de Millevoye,
Pensiez-vous qu'on verrait une foule irritée Me traîner, en coupable, au pied d'un tribunal!
Il fallut attester les libations pures Dont j'arrosai l'autel, dans le jour fortuné Qui décora mon sein de deux larges blessures : J'évoquai Marathon, et sortis couronné.
O consolant départ ! ô fortuné voyage ! Le monarque du Nil me garde son appui; L'héritier de Lagus, espoir de mon vieil âge. Bénira les destins qui me donnent à lui.
Son palais est un temple, où les sages du monde Viennent, dans tous les temps, viennent, de tous lés lieux, Interroger d'Isis la sagesse profonde.
Et, mortels, assister aux mystères des Dieux.
Tu pourras, avec nous, déesse du cothurne. Des rois qui ne sont plus visiter le séjour. Évoquer leur poussière, et du fond de son urne Forcer quelque ombre illustre à remonter au jour.
Eternels monuments de grandeur inégale.
Nous verrons de la mort ces palais éclatants, Où du royal orgueil la pompe sépulcrale. Ne pouvant fuir la mort, veut triompher du temps.
Du trépas et du temps les sublimes pensées Laisseront dans mon âme un fécond souvenir,
Elégies. 107
Et devront, quelque jour, en beaux vers cadencées. Du milieu des tombeaux voler vers l'avenir.
Glisse, léger vaisseau! frappez, rames agiles! Cordages, redoublez vos sifflements aigus! Zéphirs, gonflez le sein de nos voiles mobiles ! Portez-moi sans retard près du fils de Lagus. »
A ces chants prolongés sur la vague sonore. Le rapide vaisseau fuit, plus prompt sur les flots, Que la poupe dorée où le brillant Théore Voguait, paré de fleurs, aux fêtes de Délos.
Il a touché la rive. Un fidèle message Annonce le poète au monarque enchanté : Il se lève; il accourt, et vient sur son passage Tendre au vieillard la main de l'hospitalité.
On vit, durant trois jours, sur ces rives fécondes. Par des chants, par des jeux, les transports signalés. Comme au temps où du Nil les paternelles ondes Ramènent l'abondance aux peuples consolés.
LA NEREIDE
uittez pour l'Océan la source Aganippide, Muses! chantez Caltha, la blanche Néréide.
Vierge encor, de Doris et l'amour et l'espoir,
Des filles de Doris elle était la plus belle.
Thétis l'aimait, Thétis se plaisait à la voir;
Les grands dieux de la mer s'empressaient autour d'elle;
Les Nymphes l'admiraient; les Tritons complaisants,
A ses pieds, chaquejour, apportaient leurs présents;
Même on dit qu'une fois le pasteur de Nérée,
Pour elle répétant la chanson désirée.
Oublia de veiller sur ses phoques pesants.
Quittez pour l'Océan la source Aganippide, Muses! chantez Caltha, la blanche Néréide.
Monarque aux flèches d'or, que révère Délos !
A l'heure où tes coursiers se plongent dans les flots,
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gies. 109
Tu la vis, tu l'aimas; et la Nymphe charmante Tapparaissait, les nuits, sur la vague écumante.
Sur la vague, une nuit, dans le calme des airs Des oiseaux de Thétis écoutant les concerts, Elle vit un nocher, dont la barque sans voiles Voguait légèrement au rayon des étoiles, Tandis que l'aviron, de son bruit mesuré, Accompagnait ce chant, par l'amour inspiré : « Accours, hôte léger de la plaine liquide! De mes filets tendus ne crains plus les réseaux, Ni l'hameçon qui flotte à la ligne perfide : Typhis est amoureux d'une fille des eaux ; Amoureux sans espoir ! De quel œil verrait-elle Un simple nautonier chérir une immortelle? Je n'ose de son nom charmer l'écho des mers, De peur qu'en se jouant Zéphire sur son aile Ne le porte à Doris; et mon cœur le recèle. Caché comme la perle au sein des flots amers. »
Quittez pour l'Océan la source Aganippide, Muses 1 chantez Caltha, la blanche Néréide.
Chaste Nymphe ! ta voix fit entendre ces mots : « Jeune et beau nautonier, que ton cœur se rassure. Du chasseur de Vénus tu connais l'aventure. Lorsque Diane, un jour, s'égara vers Lathmos, Un pasteur dénoua sa pudique ceinture.
Le nautonier doit plaire à la fille des eaux : Les Dieux eurent souvent des mortels pour rivaux;
iio OEuvres de Millevoye.
Et peut-être, ô Typhis ! la beauté qui t'est chère
A l'azuré Glaucus en secret te préfère. »
Une main sur la poupe, elle tint ces discours; ■.
Et cependant la barque avait suivi son cours ;
Et Typhis, s'inclinant sur la rame agitée,
Abordait en silence à la dune écartée.
« O Déesse! a-t-il dit, que vos pas immortels '
Daignent toucher le seuil de mon humble cabane :
Dès demain ce séjour ne sera plus profane ;
Je veux, en votre honneur, y dresser des autels. »
Elle cède... O surprise 1 ô piège inévitable !
Typhis est Apollon : de son front radieux
La splendeur éblouit la Néréide aimable, f;i
Et le cri virginal retentit jusqu'aux cieux. i
Doris l'entend; Doris, par sa fille implorée,
Assiste, mais trop tard, la pudeur éplorée.
Le Dieu cherche la Nymphe : il ne voit qu'une fleur.
Fleur triste, et des regrets infortuné symbole.
Il décore, du moins, de sa vive couleur.
L'épouse d'un moment, que sa pitié console.
Et le nom de souci rappelle sa douleur.
N'éclairant qu'à demi les célestes campagnes,
A la terre, trois jours, il voila ses rayons;
Et, trois jours, de Caltha les plaintives compagnes
Mêlèrent leurs soupirs aux voix des Alcyons. 1
Quittez pour l'Océan la source Aganippide,
Muses ! pleurez Caltha, la blanche Néréide. y.