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LE PAUVRE NEGRE

Ravi naguère aux côtes de Guinée, Le pauvre Nègre, accablé de ses maux, Pleurait, un jour, sa triste destinée, Et de soupirs accompagnait ces mots :

« Qu'ai-je donc fait au Dieu de la nature. Pour qu'il m'impose esclavage et douleur? Ne suis-je pas aussi sa créature ?

Est-ce forfait que ma noire couleur?

« Comme le blanc, dont la rigueur m'oppresse, N'étais-je pas formé pour le bonheur?

J'aimais Nelzi; seule, elle eut ma tendresse, Et son regard faisait battre mon cœur.

Heureux époux, j'allais devenir père...

O cher enfant, gage de mon amour, Respires-tu pour consoler ta mère?

As-tu péri, sans connaître le jour?

« Je ne pourrai te bercer dans ta couche. Enfant aimé, que n'ont point vu mes yeux!

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146 OEuvres de Millevoye.

Ni te sourire, en pressant sur ta bouche De l'oranger les fruits délicieux ; Ni t'enseigner, dès ta robuste enfance, L'art d'assoupir un serpent venimeux, Ou de surprendre un lion sans défense.

Ou de plonger sous les flots écumeux !

« Oh ! jamais plus je ne verrai l'ombrage

Des bananiers, que je plantai pour toi;

Ni l'antre sombre, où, par un jour d'orage,

O ma Nelzi ! je te dis : « Sois à moi ! »

Ni ma cabane, à mon cœur toujours chère.

Qu'en ses vieux ans mon père me transmit;

Ni le ruisseau de la roche, où ma mère,

Du grand sommeil, dans mes bras, s'endormit!

« Un soir (c'était à cette même source).

Je reposais sous le vert citronnier :

Les blancs cruels revinrent de leur course ;

A mon réveil, j'étais leur prisonnier.

Je résistais : l'un d'eux fit sur ma tête

Tomber les coups de la verge de fer.

Désespéré, j'évoquai la tempête,

Et je pleurais, en regardant la mer. »

Comme il chantait sa chanson d'esclavage, Le négrier*, sur ces bords, descendit Un habitant de son lointain rivage.

I. Vaisseau destiné à la traite des Nègres. (Note de l'auleur.)

Elégies. 147

Zabbi l'appelle, et, l'embrassant, lui dit:

« De ma Nelzi, frère, quelle nouvelle? »

L'autre se tait, mais il montre les cieux.

« Je t'entends : morte. Et l'enfant ?» — « Mort comme elle. »

— « Bien. » Et la joie éclata dans ses yeux.

Deux jours entiers, jetant sa nourriture,

Il haleta, sous un ciel embrasé;

Et, du matin jusqu'à la nuit obscure ,

De ses sueurs le sol fut arrosé.

Vers le retour de la troisième aurore,

La verge en main , le maître reparut :

« Lève-toi! » — «Non; je puis dormir encore;

Je deviens libre. » Et, sur l'heure, il mourut.

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