LA FEUILLE DU CHENE
eposons-nous sous la feuille du chêne.
Je vous dirai l'histoire qu'autrefois,
En revenant de la cité prochaine,
Mon père, un soir, me conta dans les bois :
(O mes amis, que Dieu vous garde un père !...
Le mien n'est plus.) — De la terre étrangère.
Seul dans la nuit, et pâle de frayeur.
S'en revenait un riche voyageur.
Reposons-nous sous la feuille du chêne.
Un meurtrier sort du taillis voisin.
O voyageur ! ta perte est trop certaine ;
I. Cette aventure rappelle un conte ancien sur les grues qui firent reconnaître le meurtrier du poète Ibicus. (Note de l'auteur.)
214 Œuvres de Millevoye.
Ta femme est veuve et ton fils orphelin.
« Traître, a-t-il dit, nous sommes seuls, dans l'ombre;
Mais, près de nous, vois-tu ce chêne sombre!
Il est témoin : au tribunal vengeur
Il redira la mort du voyageur ! »
Reposons-nous sous la feuille du chêne.
Le meurtrier dépouilla l'inconnu ; Il emporta, dans sa maison lointaine, Cet or sanglant, par le crime obtenu.
Près d'une épouse industrieuse et sage.
Il oublia le chêne et son feuillage ; Et seulement, une fois, la rougeur Couvrit ses traits, au nom de voyageur.
Reposons-nous sous la feuille du chêne.
Un jour enfin, assis tranquillement Sous la ramée, au bord d'une fontaine, Il s'abreuvait d'un laitage écumant.
Soudain le vent fraîchit; avant l'automne, Au sein des airs la feuille tourbillonne; Sur le laitage elle tombe... O terreur! C'était ta feuille, arbre du voyageur!
Reposons-nous sous la feuille du chêne.
Le meurtrier devint pâle et tremblant : La verte feuille et la claire fontaine,
Ballades. 215
Et le lait pur, tout lui parut sanglant. Il se trahit, on l'écoute, on l'enchaîne; Devant le juge, en tumulte, on l'entraîne : Tout se révèle ; et l'échafaud vengeur Apaise enfin le sang du voyageur.
Reposons-nous sous la feuille du chêne.