FRAGMENTS INÉDITS DES MÉMOIRES DU MARÉCHAL PRINCE DE LIGNE
un manuscrit composé de douze cahiers d'environ huit pages, portant le titre de Fragments des Mémoires de ma vie.
LE
PARFAIT égoïste
LE
PARFAIT égoïste
CONTB MORAL OU XMMORAI., COMME ON VOUDRA (l)
M. le comte des Trols-Étoiles ne songeait qu'à lui, ne faisait rien que pour lui, et vivait pour lui ; il avait raison. Il avait de la fortune et de la naissance ; tout ce qu'il fallait pour n'être ni dupe, ni fripon, n'être flatteur ni flatté, n'avoir pas de complaisants, ni devoir l'être soi-même. Son père avait été assez riche pour qu'il ait eu occasion de connaître les hommes avant l'âgé où l'on entre dans le monde. Il ne tiendrait qu'à moi, disait-il souvent, de les haïr. Je n'ai vu que des ingrats, beaucoup de méchants, quantité de sots, bon nombre d'importants, infinité d'intrigants, des fanfarons et des
hypocrites. Et les femmes oh! il ne tarissait pas
sur ce chapitre, mais il finissait par en rire, car il
(1) Œuvres mêlées, tom. XIII, p. 304elsuiv.
était égoïste. Ce qui l'empêchait de s'arrêter longtemps sur chaque individu des espèces que j'ai nommées, c'est que cela lui aurait donné de l'amertume dans le cœur; il n'en avait pas, car il était égoïste.
Sa vie avait été une comédie à tiroir. La maison de son père était une lanterne magique : il s'y ruina à peu de chose près. Son fils hérita, à vingt-cinq ans^ de quelques terres, et y passa tout de suite quelques années de la manière que je vais vous dire.
Il repassa tout ce qu'il avait vu et lu. Il avait fait de bonnes études; il réfléchit, il écrivit et s'occupait tous les matins, car il était égoïste. M. le comte des Trois-Étoiles s'instruisit dans la médecine et la jurisprudence, pour se passer de ceux qui s'en mêlent ; parce que les uns, disait-il, tuent leur prochain, et les autres le ruinent.
Pour n'avoir pas un cafard chez lui, un pédant, ou un homme trop ou trop peu austère, un petit abbé trop élégant, il aurait voulu pouvoir se dire la messe, mais il songeait à se marier.
Il disait : je suis égoïste, donc je suis philosophe ; les autres disent : je suis philosophe, car je suis égoïste; ce n'est pas la même chose.
Il avait souvent vu des pauvres Ji la porte de son père, qui avaient empoisonné le plaisir (|u'il avait eu aux fêtes brillantes qu'on y donnait. Jt» nVn donnerai pas, disait-il, et je ne veux plus rencontrer ceux dont la mine, la santé et les haillons me dérangeaient. II alla porter quelquargent et quelques
recettes dans ses villages. JTaime à bâtir, ajouta-t-il; imaginons une jolie petite maison de Socrate : je la meublerai joliment de toile à bon marché, et je la placerai sur une pelouse, au milieu d'un gros bouquet de vieux chênes, au pied d'un ruisseau. Les vieilles femmes fileront, les vieillards et les enfants feront semblant de travailler ; ils porteront un peu de mortier ou quelques briques. Les jeunes filles chanteront, tricoteront, sèmeront ou planteront des fleurs ; et tout ce qui ne sera ni trop faible, ni trop infirme, plantera des bouquets d'arbustes odoriférants, et creusera des branches à mon ruisseau pour le faire courir dans son petit enclos. Les jeunes filles arroseront le gazon, s'il ne pleut pas assez ; les garçons le rouleront : ce sera là mon luxe, ajoutait le comte des Trois-Étoiles. Et puis j'ai trouvé une source d'eau chaude. Je bâtirai un bain pour tous les soldats blessés à la guerre (car je ne veux point voir de spectacle dégoûtant), une espèce de caserne pour eux, en joli style d'architecture rustique et à bon marché, et un hôpital en pierres brutes, colonnes de bois, couvert de chaume, pour ne pas voir mes paysans malades qui profiteront des bains, avant que je sois levé : car je n'aime point à voir des estropiés qui ne le sont pas de coups de fusil. Car je suis égoïste.
Je ne sais pas trop ce que disait le comte des Trois-Étoiles à ses jardinières : elles riaient souvent et chantaient toujours. Il n'avait qu'une cuisinière et un laquais, un cheval et un palefrenier qui, lorsqu'il
était à cheval, devenait coureur : mais ces quatre personnes avaient l'air content. Aux heures où l'on se reposait du travail, il faisait quelquefois lire tout haut à son laquais des histoires si plaisantes, des méprises, des traits de naïveté, des attrapes, des bêtises si drôles qu'on entendait rire d'un demi-quart de lieue tous ceux qui écoutaient.
J'ai assez causé, disait-il, avec toutes ces petites ouvrières ; je me suis assez instruit. J'ai rétabli la santé dans mon village; j'ai envie de me marier: j'ai trente ans. On allait à la messe tous les huit jours; on se confessait tous les six mois; on avait toujours l'absolution, car on n'avait que de petits péchés à dire. L'aumônier, outre la messe qu'il disait proprement, ne savait que jouer aux dames, jeu que le comte jouait fort bien. Mais il n'était pas en état de prêcher. Le comte faisait les sermons sur le devoir d'un chacun et l'amour du prochain ; et le prêtre qui avait un bel organe et de la mémoire les disait h merveille.
On voulut donner au comte la fille d'un des plus grands seigneurs de la cour qui lui aurait procuré de grands emplois, et la fille d'un parvenu (|ui l'aurait rendu aussi riche que son père. Je n'en veux pas, dit-il, car je suis égoïste. On lui dit : Si vous {'(Mi's, iiiPtloz tout votre ar;(eiil à rciilivs viagères, vous (iouMcrez vos revenus. Xonjvpniidil-il, jo suis l'goïsli» : je veux uw privtM* de la luoilié «lue j'ai, pour avoir une Teninie el des enfanls.
On disait : Cet honnue a trop étudié; il na pas do
logique et ne sait pas la définition des mots. Les philosophes croyaient pouvoir le compter parmi eux. Vous ne vivez donc pas pour vous,^ disaient-ils; vous vivez, à ce qu'il nous semble, pour d'autres. Oui, répondait-il, car je suis égoïste.
Ce nom dont il se glorifiait, profané suivant les sages du jour, lui fit des affaires auprès des vertueux qui, abhorrant la secte des philosophes , trouvaient que l'égoïsme était tout ce qu'il y a de plus affreux. Comine on ne juge que sur parole et sur les mots, on en dit du mal à la cour. Il n'était bruit que d'un vice professé hautement par le plus indigne sujet de la monarchie.
Comme il n'y avait pas de quoi le pendre, on lui laissa continuer son train de vie, et on l'oublia, ainsi que s'il avait rendu les plus grands services à la guerre par des victoires, et à la paix par des négociations.
Un courtisan s'en souvint une fois, et demanda s'il n'était pas désolé de ce qu'on avait dit de lui au souverain, et de ce que celui-ci avait répondu. On lui dit qu'il avait bien ri. Encore un vice de plus, ajouta-t-il ; cet homme est insensible.
M. le comte des Trois-Étoiles, se ressouvenant d'avoir rencontré à la promenade une jolie personne de dix-huit ans, qui avait l'air d'être la fille d'un colonel retiré dans une terre voisine, lui fit demander si elle voulait de lui. Elle y consentit. On bâtit un petit pavillon de bois pour madame, une jolie cabane pour le père, l'un et l'autre au milieu des
nouvelles plantations. L'abbé fit le mariage. Les petites jardinières dansèrent avec les jeunes soldats qui commençaient à retrouver leurs membres; elles vieux chantèrent quelques chansons un peu trop grivoises pour leur âge.
La comtesse présidait aux ouvrages des filles; le père était piqueur des ouvrages des garçons, et les empêchait d'être paresseux. Elle avait des talents; quand le comte voulait reposer ses yeux ou ses jambes, il les écoutait. Quand il avait fait quelque bonne action, le soir, on s'en doutait à son air content. Que l'on est heureux, disait son beau-père, de n'être pas égoïste! Point du tout, répondait-il, je suis égoïste. L'autre disputait. Que m'importe le dictionnaire reçu; je me félicite de ne pas m'en servir. Cet ego dont on se sert, à moi , serait malheureux si vous l'étiez. Je n'ai pas de vertus, moi : je suis égoïste, je me fais du bien; et si d'autres en éprouvent, c'est pour moi. Ainsi, point de remerciements, si vous êtes mieux ici que vous n'étiez chez vous.
Point d'exagération, monsieur, disait le comte. Ces vertus qui sont des combats avec soi-même, font souffrir les personnes. Qu'on pense h soi; si chacun lo fait, ou ne voudra pas voir à cùlé de soi le chajçrin ni la misère. Il faudrait être son fnnenii.
Mais, monsieur, la lanj^uc franraise, pourtant
Mais, monsieur, la lan-^nu* latine, (l4)nt vous avez tiré ce niol-là, veut dire personnalité; j'ai la mienne, comme vous voyez.
LE PARFAIT ÉGOÏSTE. fS
La comtesse était trop jolie pour n'avoir pas des visites. Elle en recevait de fort agréables de plusieurs jeunes officiers des garnisons voisines, lorsque le comte en allait faire à ses estropiés. Il crut en remarquer un un peu plus assidu. Un jour son laquais le lui nomma d'un air embarrassé, lorsqu'il lui demanda s'il n'était venu personne en son absence. Il crut deviner, ne le nomma jamais, évita qu'on le nommât, surtout devant la comtesse avec qui il fut toujours aussi bien, et qui l'en aima davantage. Il fut ce que je ne veux pas dire, et content, car il était égoïste.
La comtesse s'ennuya au bout de très peu de temps de ce qui ne pouvait pas avoir l'air de mystère : les femmes songent plutôt à tromper qu'à aimer. Son amour-propre peut-être fut un peu blessé de la philosophie du comte. On donne ce nom à la patience ou la modération. On a donc eu quelques malheurs pour y avoir recours; qu'on n'accepte pas les malheurs : qu'on les repousse. On n'aura pas besoin de la philosophie, telle qu'on l'entend; et on aura celle du comte , qui est l'amour de la sagesse.
On dit qu'il se présenta encore quelques aspirants; mais ils étaient égoïstes dans le sens qu'on donne ordinairement à cette expression, et par conséquent humoristes, pleins d'amour-propre, fats ou libertins, ne cherchant que la jouissance ou Fair de l'avoir : l'un était jaloux de l'autre. Un troisième ne paraissait l'aimer que pour qu'on crût qu'il l'était ; un quatrième, pour réussir, à la vérité, et puis
chercher une autre femme. J'aime mieux mon égoïste, disait-elle, qui pense à moi pour lui, dans le temps que les autres pensent pour eux en pensant à moi. Ces Messieurs avaient trop de choses dans la tête pour être aimables. Le comte Tétait bien plus, parce qu'il ne s'occupait que de chansons, d'embellissements de sa campagne, et de littérature. On dit que la comtesse voulut encore faire un essai; elle prit le fat, c'était le plus amusant. Il la quitta lorsqu'il s'aperçut que tout le voisinage savait qu'il était son amant.
On dit que le comte en a ri un moment. Il se Test reproché, et sans plaindre sa femme, car c'est un sentiment qui afflige, il l'en consola par une quantité déplaisirs champêtres qu'il lui procura, un spectacle de société et quelques courses aux villes voisines.
La comtesse devint grosse deux ou trois fois. Le comte, très économe, épargnait sur les médecins et accoucheurs. 11 n'en prit pas; il saignait même fort joliment. La comtesse ne pensa pltrs à faire l'agréable; elle ne fut plus qu'une excellente femme. Le comte, par son égoïsme, avait doublé ses revenus, parce que le bien qu'il faisait îi ses paysans lui rapportait beaucoup. Ils travaillaient mieux et plus pour lui, que leurs voisins i)0ur leurs sei^nieurs <iui, c'oniplaut être r^^oïstes, n'avaieut |)as riiouueur de rêtre. Ils étaicMil Ironipôs et se trunipaieiil, parce (juils tronii)aieut à Khii* tour... — lis étaient secs, décharnés et soucieu.x, amoureux d'eux-niêines, sans raison.
Le comte avait un joli embonpoint et beaucoup de fraîcheur, la sérénité sur le front et le calme dans rame : car il était égoïste. Mon Dieu ! que ce nom m'a fait peur, lui disait un jour la comtesse. Vous ne Fêtes pas, ou je ne sais pas le français. — Vous le savez très bien, Madame, et vous dites ce que vous avez entendu dire. Mais mon vocabulaire est différent de celui des autres. On appelle vertu ce qui souvent n'en est pas. — Mais, Monsieur, la fidélité d'une femme? — Est une qualité nécessaire peutêtre à son bien-être. — La bienfaisance? — C'est un besoin de Tâme. — L'amitié? — Pour ne pas être isolé. — Le courage? — Pour n'être pas déshonoré. — L'amour de la vérité? — Pour pouvoir être cru quand on parle. — L'amour de la justice? — Pour n'être pas rongé de remords. — L'amour du prochain? — Oh! pour celui-là, Madame, c'est un peu fort, et extrêmement chimérique. C'est beaucoup qu'on ne le haïsse pas, qu'on lui souhaite du bien, qu'on lui en fasse, si on le peut. Mais se mettre à l'aimer, à moins qu'on ne soit bien sûr de lui, c'est en vérité trop fort. Vertu serait duperie; et vertu, comme je l'entends, est une bonne affaire. Par exemple, croyez-vous au pardon des injures? Ce serait vertu, j'en conviens ; mais, moi, je les oublie. La vengeance me déplairait; je ne me venge, ni ne pardonne. Je vous ai aimée par instinct ; puis je vous ai aimée, parce que je vous ai connue; et puis je vous aime, pour que vous soyez heureuse en faisant mon bonheur : car je suis égoïste.
Je ne diraï plus le mot, car il deviendrait fatigant. Il était avare, par cette raison-là. Gomme il était son intendant, il se croyait en droit de se voler luimême. Quand il renouvelait un bail, louait sa maison de bains, donnait une métairie à cultiver: voilà, disait-il, ce que se ferait donner un homme d'affaires : mettons cela dans notre cassette.
Si je ne m'étais pas fait médecin, celui que j*auraîs pris m'aurait coûté à peu près, par an... le chirurgien, l'accouQlieur, autant... le précepteur de mes enfants, telle somme... (il les instruisait lui-même) : mettons encore tout cela de côté. C'est ce qu'il fit, et cependant, dont il se défit souvent, lorsque ses deux fils étaient en bas-âge; mais lorsqu'ils parvinrent à celui de treize ou quatorze ans, la cassette qui s'était ouverte quelquefois pour marier ses petites ouvrières, ses jolies jardinières, et donner quelques petits bals sur sa pelouse, et de jolis goûters à tout son village, se referma tout à fait.
Quel exemple de tous les vices donne M. le comte des Trois-Étoiles h ses enfants, disait-on partout ! et puis on en faisait la récapitulation : n'aimant que lui, avare, espèce de célibataire en mariage, indillërcnt sur ce qui tourmente les époux, dupe publique dans ce genre, et assez poltron pour n'en pas demander raison à deux hommes de sa connaissanee; cocu volontaire, eocu le sachant, eoeu insouciant, cocu ami de sa lemnie (1). M. le comte des
({) Ou Viiit i^uo M. le prince de Ligne cmiiluic uuvortemeullo mot qui
Trois-Étoiles avait la plus mauvaise réputation du monde. Faites cas, après cela, du jugement des hommes ! Il riait souvent de celui qu*il savait qu*on portait sur lui. Vice de plus, disait-on; il est insensible et se moque de son honneur.
Qu'aurait-on dit, s'il avait été le contraire de ce qu'il était? Il livre l'éducation de ses enfants à des mercenaires, il ne les voit jamais; il ne sait comment dépenser son argent; il est jaloux, brutal, tyran de sa femme, querelleur dès qu'on le regarde; il est susceptible, joue la sensibilité, se jette à la tête de tout le monde pour se faire des amis. C'est un de ces philanthropes dont il faut se méfier.
Ses enfants grandissaient à vue d'œil. Ils étaient si heureux! L'air était si bon! Leur mère était si contente ; on chantait tant, on riait tant autour d'eux ! Le comte ne se donnait pas la peine d'être gai; il voulait que les. autres le fussent, pour l'amuser. Il les mit au service et leur dit : « Soyez braves, mes enfants, et ne mentez pas, parce que vous me feriez du chagrin, et je ne veux pas en avoir. Partez pour votre garnison. » Ils étaient jolis garçons, ils furent bien reçus. On disait seulement : Voilà les fils de l'égoïste.
fait aujourd'hui siffler le George Dandin de Molière par les carabins, les marmousets de l'École de Droit, et les grands garçons de l'École Polytechnique. Ces messieurs ont sans doute le goût plus délicat et plus raffiné qu'on ne l'avait dans les sociétés du Petit-Trianon et de VHermitage, fréquentées par l'auteur de ce conte immoral et indécent.
(Note de l'Édit.) T. I. 2
Donc, il ne faut pas l'être, se dirent-ils un jour. Une fille de Paris qui, avec l'accent de l'innocence, vint s'engager dans la troupe de comédie de la petite ville, pour jouer les rôles d'Agnès, fit semblant d'aimer un des jeunes comtes.
Elle m'adore, dit-il, elle est jolie et a de trop petits appointements; il lui donna la moitié des siens, et comme elle avait quelques petites fantaisies de schals, de chaînes, de voiles,. de spencer et de nelson, il fit des dettes. Pourquoi, disait-il, vivre pour soi seulement? il faut vivre pour les autres.
Son frère trouva un officier de son régiment bien triste : Qu'avez-vous, lui dit-il? Je viens de perdre beaucoup d'argent. Il lui donna cent ducats qu'il devait, qu'il ne rendit pas, et qu'il alla jouer. Un de ses camarades lui vendit très cher une rosse, parce qu'il n'avait rien reçu de ses parents depuis longtemps, à ce qu'il dit. Qu'est-ce que cela fait, dit le jeune comte? Pourquoi vivre seulement pour soi? il faut vivre pour les autres.
Le père, sans se laisser troubler par de petites peines prévenues, et sans espionnage, apprenait tout ce qui se passait. Il envoya à ses fils celui d'un de leurs voisins qu'il leur dit être ruiné, avec (|ui ils avaient passé les quinze la'eniières années de leur vie.
Il joua son rôle à merveille, les attendrit et leur demanda (\ci^ secours. Les jeunes comtes avaient un cœur excellent : ils pleurèrent, cherclièrenl i)artout.
n'avaient plus ni sou, ni crédit; et quand le petit voisin , soi-disant à Taumône , vit leur désespoir : Pardonnez-moi, mes petits amis, leur dit-il en se jetant à leur cou, cette petite mystification. Il m'a fallu une grosse somme pour m'y prêter; mais enfin la volonté de votre père et l'intérêt m'y ont porté, car je suis son garçon égoïste : et voilà mille ducats pour chacun, que son égoïsme vous envoie pour vous engager à en avoir un peu. Ils pleurèrent tous les trois; ils rirent tous les trois. Ils soupèrent, s'enivrèrent tous les trois à la santé du père : ils grondèrent, battirent, embrassèrent mille fois le petit mystificateur, et lui promirent de se corriger.
Ils se conduisirent à merveille pendant longtemps. L'amour ne coûta plus qu'un ducat par tête à l'un des jeunes Trois-Étoiles, et la générosité à l'autre qu'un diicat pour celui qui en avait réellement besoin. Ils ne sortirent de cette règle qu'une fois; ils le pouvaient, car ils avaient rattrapé leur crédit. Le premier donna cent ducats à une pauvre famille, pour sauver la vertu d'une jeune fille qui, pour la nourrir, allait prendre un vieux amant, horrible corrupteur! et l'autre, pour sauver la vie à un de ses camarades qui s'était battu et était obligé d'aller chercher un asile et du service chez une autre puissance.
Le père, toujours à Taff'ût de leur conduite, sans que cela parût, leur envoya cette somme par un capucin, qui leur dit que c'était une restitution d'un pénitent qui s'était accusé à confesse de les leur avoir volés.
Le comte prospérait ainsi que la comtesse, leur fortune, leurs rosiers, leurs rosières, leurs jardins, leurs plantations, et passait une vie fort douce. Il rendait tant de gens heureux qu'on ne savait plus qu'en penser. On ne le trouvait plus aussi abominable ; et sans vouloir faire secte (ce qui est toujours dangereux, même en bien, car il se dénature), il avait des écoliers; on s'en retournait plus content; on écoutait quantité de sophismes apparents, de soi-disant paradoxes : on changeait, on défigurait la définition des mots. Les indifTérents haussaient les épaules, et les intéressés disaient : Nous entendons assez nos intérêts pour imiter le comte des Trois-Étoiles.
Ses fils avaient fait une campagne fort brillante. Valeureux dans les combats, humains, généreux ensuite, ils étaient aimés et estimés. Apparemment que leur père, malgré ses principes affreux, ne les avait pas si mal élevés.
Ils n'avaient pas autant métaphysique le bien que lui; ils le faisaient par instinct et habitude : ils étaient nés heureusement. Ayant appris, à leurs dépens, à ne vivre pour les autres qu'après avoir vécu pour soi, ils portaient partout l'image du bonheur; ils honoraient et secouraient les vicnix soldats; ils instruisaient les jeunes, estimaii'nt et assistaient les blessés et, i)onr (Mre eontents (Teuxniênies, remplissaient h merveille les devoirs de leur état.
S'ils ne sont pas contents de l'argent (juu je leur
LE PARFAIT égoïste. 21
donne et de leurs appointements, disait le père, ceux de maréchal, dans la suite, ne leur suffiront pas.
L'ambition vint déranger la tête et les affaires de l'un et la philosophie de l'autre, accompagnée d'amour et de mariage. Voilà quatre raisons pour être malheureux, quatre maux sortis de la boîte de Pandore. Une grande princesse, fille d'un petit souverain des environs, accoutumée à voir l'aîné tous les jours à des fêtes qui se donnaient chez son père, prit tant de goût pour lui, à qui elle en inspira aussi un très vif pour elle, qu'elle voulut l'épouser. Elle était jolie : et devenir l'époux d'une grande princesse et le gendre d'un petit souverain, lui fit faire cette extravagance.
Le Jeune Trois-Étoiles fut banni des États de son beau-père qui lui ordonna de les traverser dans un quart-d'heure, pour n'y rentrer jamais : il déshérita sa fille. L'amour exista encore un peu par ses contrariétés; mais le ménage allait mal. La princesse, vendit tout ce qu'elle avait, usa pendant l'été une pelisse dont elle n'avait pu se défaire, et l'hiver ensuite un petit habit de mousseline qu'elle acheta de hasard pour un ou deux florins.
A cela près, ils eurent de quoi vivre, parce que, pour être bien nourris, ils firent quelques dettes. Ils avaient du crédit chez un traiteur ; c'était l'essentiel pour entretenir la santé et même la gaîté.
Le cadet Trois-Étoiles, croyant que l'amour était un trait de flamme qui ne pouvait pas s'éteindre, et l'ouvrage de la destinée, ne résista pas à une espèce
de passion pour une figure charmante. A peine demanda-t-il à qui appartenaient les beaux yeux qui l'avaient incendié. Quand il sut que c'était à une petite marchande de cerises : Tant mieux, dit-il, plus la distance est grande et plus je prouverai mon amour. Il lui fît de mauvais vers sur les fleurs et les fruits. La mère les trouva fades; il en fil de meilleurs sur les fruits; le père les trouva trop lestes et de mauvais ton. La petite personne, qui ne s'y entendait pas aussi bien que ses parents, qui, par une cc^ taine vendeuse de biscuit de ses voisines, avaient lu nombre de pièces de poésie erotique qui l'enveloppaient, fut enchantée de se voir comparer au 1)% à la rose, la pensée et la pèche, le remercia beaucoup des premiers vers et lui demanda ce que c'étaient que les épines des seconds. Heureuse innocence, dit-il, je vous épouse tout de suite. Un jeune prêtre, séduit par la figure ou les cerises de la petite marchande qui lui en donna plusieurs paniers, le» maria. Le père et la mère les chassèrent de leur boutique.
Le cadet Trois-Êtoiles, enchanté, pendant vingt- (juatre heures, d'un sacritice de noblesse h lu philo-' Sophie, dit encore quelques jours dos choses très^ uaives sur les préju^Ts do uaissauco rt do ranu', l'amour ([ui los oj;alise, olo. Mais l(? hoau-|irro ol la bolle-moro (jui, |)ar d'autros principos, irouvaiont ([uo sVlovor c'ôlail s'aiiaissor, los tourini'iilrroiit, imi enipcchant le orôdit qu'ils auraient Irouvô chez los cousins ot los cousiuos pour lour iiourriluro.
LE PARFAIT ÉGOÏSTE. i3
Dès que le comte des Trois-Étoiles apprit que sa belle-fille la princesse s'enrhumait et sa belle-fllle Margot maigrissait, il vint à leur secours. Cela le contraria un peu; car ces mille ducats par an, qu'il assigna à chacun de ces deux mariages, étaient destinés à creuser un canal jusqu'à un grand fleuve de son voisinage, qui l'aurait embelli et enrichi à la fois : car, après avoir traversé ses prairies couvertes de troupeaux , il aurait exporté ses bois et ses denrées jusqu'à la mer.
Quand il apprit le mariage de ses deux fils, il haussa les épaules et puis se mit à rire. Quand il apprit qu'ils commençaient à manquer de tout, il jura deux ou trois* fois et puis se mit à rire. Tant mieux, dit-il, voilà quatre personnes qui feront mon bonheur, car je vais faire le leur. On les plaignit d'être les fils d'un égoïste , car il avait eu beau remettre ce nom en son honneur, et, dans mon sens, il laissait encore chez bien du monde un son odieux. On fut bien étonné , quand messieurs des Trois-Étoiles reparurent dans le monde, comme si de rien n'était, leur père leur ayant pardonné les deux alliances, dont l'une était aussi inégale en haut que l'autre l'était en bas.
11 est fou, disait-on, et se conduit contradictoirement. Il ne se contente pas d'avoir des vices, disaiton encore, il soutient ceux des autres ; il aurait dû faire enfermer ses enfants. Un de ses fermiers, pour s'exempter de payer, lui fit un procès, supposa un titre, l'accusa près du juge. M. le comte des Trois-
Étoiles le fit venir et lui remontra son ingratitudi et turpitude, lui dit de retirer sa plainte et lui fil grâce. Quel spectacle pour moi , disait-il , de rencontrer une famille ruinée et désolée ! J*aurais élë ennemi de moi-même, si j*avais été son ennemi.
Du reste, il ne rabattait rien de son autorité ni de ses droits; il les soutenait à merveille. C'était le contraire d'un voisin qui les avait tous remis à ses paysans, en entrant dans la terre qu'il venait d'acheter : c'était un grand philosophe et un vrai philan-thrope. Quelle différence, disait-on, d'un homme comme celui-là d'avec un égoïste ! Il est vrai que cet homme aimait tant l'homme et la justice , que son village dépérissait, mais qu'il s'enrichissait. Il était à l'affût du plus petit mal, et, ne pardonnant rien, faisait exécuter les sentences contre ses manants, ses égaux, ses intimes. Libres en tout point, point obligés au travail, ils allaient au cabaret, faisaient des dettes et vendaient à très bon marché, pour les payer, leurs maisons à leur seigneur.
C'est parce que j'aime l'homme, disait-il, que je le punis d'avoir le plus petit tort. La liberté et légalité qui régnaient dans sa terre engageaient un cliacun à se mêler du métier qu il ne savait pas; et connne le philosophe avait plus de loiids que les autres, il accapara leur pelit eomnierce, et bientôt après leur petit bien.
Le jardin de T^'^^oisle s'einbriiissait tous les jours; relui (lu philosophe ne ruiisistiiit (juVii un pi'til r»»nil de buis, auluur d'un huste de Rousseau. Il iaut être
bien barbare, disait-il, pour faire travailler ses frères dans la plus grande chaleur. Les frères du premier suaient, à la vérité, mais ils mangeaient, buvaient bien et allaient à son hôpital quand ils étaient malades. Les frères du second lisaient, écrivaient, tenaient quelque école, faisaient pour leur compte des essais d'agriculture tirés des journaux, et mouraient de faim.
Un commissaire du gouvernement, qui, sur le bruit des accaparements d'un petit seigneur et d'une espèce de monstre qu'on appelait égoïste et de quelques villages ruinés, arriva chez l'ami de l'homme : je suis bien aise, dit-il en entrant, de voir l'effet de l'égoïsme, et de le faire punir par l'administration; venez, monsieur, lui en rendre compte. — Monsieur, répondit-il, vous vous trompez. Demandez à tout le monde; je suis un ami de l'humanité.
Le commissaire s'en informa; on lui dit : c'est ainsi qu'on le nomme. — Où est le village de l'égoïste? — C'est là. — Je crois que je verrai des malhaureux. Il part au grand galop, et il trouve dans une demiheure les plus jolies petites habitations en cabanes, chaumières propres à l'excès, et une charmante maison à rez-de-chaussée, au milieu d'une grande et vaste pelouse, autour de laquelle elles étaient rangées en rond. Il y avait quatre fontaines, au milieu de quatre gros groupes épais de tilleuls. Mon Dieu , dit le commissaire, comme on a l'air content ici! combien y a-t-il encore jusqu'au village de l'égoïste? On ne connaissait pas ce mot latin ; on n'y savait ni
lire ni écrire. — Monsieur, lui répondit-on, nous ne connaissons pas ce monsieur-là, il faut que œ soît un étranger. — Gomment s'appelle votre maître?— Oh ! notre mattre, nous n'en avons pas ; nous n*av0BS qu'un père. Ici près, le seigneur a des frèree <pi meurent de faim: et notre seigneur, à nous, a des enfants : on l'appelle le comte des Trois-Ëtoiles.
Le commissaire, qui se rappela alors ce nom, n'ea revenait pas; il n'osa seulement pas se moatnr devant lui, et repartit au plus grand galop, po«r rendre compte de ce qu'il avait vu. Les garçons philosophes abandonnaient successivement la liberté et venaient demander des corvées, de la servitude et des devoirs au comte.
L'ami de l'humanité se dégoûta de ne pouvoir ph» l'exercer et de s'appauvrir, ayant voulu s*enridilr aux dépens des autres. Il loua un petit appartenait en ville où il redevint riche, à force d'écrire sur le bonheur de la campagne et la richesse des paysans d'un philanthrope, grâce aux principes de philosophie et de fraternité.
Mais le bonheur est-il durable? Les deux fils avançaient dans le service et venaient souvent chez leur père, avec les enfants de la princesse et de la fruitière. Le comte avait fini son canal, et était le plus licureux des hommes, car tout le pays l'aurait été à cinquante lieues à la ronde. Il se mêlait de tout, comme j'ai dit. II voulait être son capitaine de vaisseau; et le premier jour qu'il mena toute sa famille et toute sa société Ji la mer, une tempête efTropWe
LE PARFAIT ÉGOÏSTE. i7
vint déranger la fête qu'il leur donnait sur son bord : il jeta l'ancre, le vent redoubla de furie; l'ancre fut arrachée. Il fit dans un instant le calcul que nul que lui ne pourrait trouver un pilotis qu'il avait enfoncé luimême assez près de là avec un anneau énorme, pour y passer un câble aussi gros que lui. Je sais nager, dit-il en lui-même ; mais que ferai-je seul au monde, si tout ce que j'aime périt. Risquons. — Il se jette ù la mer : son travail contre les vagues épuise tellement ses forces qu'il ne lui en reste que pour attacher son vaisseau à ce poteau, dont lui seul voyait la tête; et conservant la sienne jusqu'au dernier moment, il envoie sa bénédiction à sa femme, ses enfants et petits-enfants; et craignant d'ailleurs que parmi eux il n'arrive avec le temps quelque malheur dont il aurait été témoin, meurt presque avec plaisir au sein du bonheur, égoïste ainsi qu'il a vécu.
MÉMOIRE