OPUSCULES
MÉMOIRES
OPUS€l]LES HlSTORMllIES, MILITAIRES ET POLITIQUES
UTOPIE (i)
Je disais Vautre jour: Si j'étais roi... Mes trois filles, trop bien élevées pour savoir le reste du vers, me dirent : Vous feriez bien des sottises. Point du tout, leur répondis^je : je ne suis votre père que par la métempsycose : j'ai été roi, tel que vous me voyez. Voici l'anagramme de mes deux noms et Vhistoire de mon règne.
Il monta sur le trône à l'âge de dix-huit ans; et voulant faire une guerre pour ne plus en faire ensuite, et voir s'il avait du courage pour pouvoir s'estimer lui-même, il la déclara à un de ses voisins qui avait enlevé une province à son père : il la lui reprit,
(i) OEuvreê mêlées, tome XIII, page 1 el suiv.
Sm OEUTRES DU PRI?{€E m UQM.
gagna trois batailles, s'enipara de ses Êiau,teil prisonnier lui-même et les lui rendit, & eonditifli qu'il le défendrait contre ses autres YOisiûi,sTlî voulaient' lui chercher querelle*
Je n'ai plus besoin d'armée, dit ce grand prift»; que mes soldats, jusqu'à ce que j'en aie besoifti soient laboureurs et artisans. Je garderai aulottrift ma personne une garde de dix mille liommeâ^tnci beaux, bien ajustés, et où tous mes sujets vîcûdîoi se relever tous les ans, pour qu'ils ne perdent pois resprit militaire; et ils serviront aux ballets, lia I tragédies, aux mascarades de la cour, à la naviptifit I de toutes mes promenades sur Teau et îi oies taUii« j de lièvres, de faisans, de perdrix et de lapins.
Ainsi parla SelrahcengiL Voici ce qu'il fit pour 1^ mœurs ; il ordonna que les jeunes fceus des êm% sexes eussent la plus grande liberté, pour se L'^^aoiih tre assez et, moyennant cela, ne pas se tromper fii se mariant-
Malgré cela, puisque la fougue des passjonâpo«vait remporter sur la raison, en cas que le premier bandeau de llltusion fût déchiré, il permit q«*Oill mariât jusqu'à trois fois; n'étant pas vraiSêinliliM qu'on se trompât toujours : permis de rweiliràli première ou deuxième, si les parties étaient tf»> cord. Lliomme ou la femme, le plus ricbe des divo^ ces, entretenait les enfants; ils devenaient ainablés et étaient beaux comme le jour, étant tous enfants de l'amour. Point de querelle dans le ménage : tout, jusqu'aux valets qui n'avaient poW
BÉGNE DU GRAND SELRAHCENGIL. 207
e de mauvaise humeur, était heureux et
s dont la figure ne promettait pas deveirés, médecins et juges. Chacun de ces états le ducats par an et existait dans chaque
avait point d'avocats, par conséquent point s. Les livres de ces trois professions leur iterdits : le curé prêchait et paraphrasait e; le médecin cherchait des simples, faisait ions de chaque maladie , pour en tirer des )ns utiles; et le juge, qui n'était qu'un arbiommodait les familles qui étaient près de se
cengil n'avait que trois grands-officiers à sa lieu d'un grand-maître, d'un grand-cham- ; d'un grand-maréchal , c'étaient un grandgrand-médecin et un grand-juge : ils faims cesse des tournées dans les États, pour r qu'on ne brouillât la conscience , la santé Paires. Son seul travail était de s'enfermer tour à tour, une fois par semaine, pour *endre compte.
ace n'avait ni cabinet, ni bureau, ni secréici comme il arrangea la partie des IBnances : 5 les employés à la recette des revenus de n mangeassent pas la plus grande partie, il ans chaque paroisse un grand coffre de fer, n portait sa capitation. Chaque sujet payait un ducat par an, l'un portant l'autre *> c'e^V
OEUVRES DU PRINCE DE UGTiB.
à-dire que le plus riche payait pour 1© pluêfiv vre. Celui qui ne gagnait que 50 floriûs ne psû que âo kreutzers; c'était le taux de cette tépartmoû qui lie gênait personne. Ceux qui avaient moin^fl» payaient rien; mais, moyennant cela, ga^îiaienl bientôt de quoi avoir le revenu qui était soumis i h taxe. Le receveur -général allait, av6c un raulei, ramasser toutes les capitations des coffres de krà les portait daas le coffre de Sa Majesté,
Il n'y avait de manufactures que pour le besoin A le luxe du pays, qui ne pouvait rieo recevoir àt rétranger : il n'entrait point d'argent dans le pajSf mais aussi il n'en sortait pas.
On recevait à peine des voyageurs; il fallait queH fussent de grands personnages ou de grands noioieQ mérite et naissance. Il fallait plus que des certifi<?tts de bonne conduite» il fallait une grande répatatioa*
A peu de cliose près , Sclralicengil avait ûré un cordon contre toute l'Europe, comme contre la jiesie. La milice des villages situés sur les avenues de fe»pire en défendait l'entrée par un petit corps-d€* garde sur ciiacuué : c'étaient tuut au pius cw hommes armés sur toute la frontière, et encore restaient-ils dans leurs maisons , jusqu'à ce que le co^ net de poste d'un voyageur les appelât à la guériie.
Sa Majesté n'envoyait aucun ministre aux cou» étrangères et n'en recevait pas; elle lisait les gaxeUes de temps en temps pour savoir si quelque conquérant ne s'annonçait pas; et elle riait souvent, avec toute sa cour, des grâces et des disgrices des
autres : elle passait vite sur les injustices et les malheurs , pour n'être pas obligée de pleurer.
Sa Majesté n'ordonnait rien, pour n'être ni désobéie ni trompée. Elle faisait souvent entendre ce qu'elle désirait : par exemple, elle s'était expliquée sur le plaisir que lui ferait chaque grand seigneur ou gentilhomme de passer quatre mois Tannée dans ses terres , pour être plus sûre encore que le curé , le médecin et l'arbitre faisaient bien leur devoir , et d'y dépenser une partie de son revenu.
L'obligation des particuliers de parler à celui-ci de leurs affaires, leur apprenait à bien parler ou bien écrire; mais, si quelqu'un prenait ce dernier parti, son mémoire ne devait être que de douze lignes.
Chacun pouvait en présenter à ce monarque, et même une plainte, pourvu qu'on y signât son nom; mais on était sûr du secret : et pour qu'il fût impénétrable, on mettait tout cela dans une grande bouche de vérité , sous le péristyle de la superbe colonnade de son magnifique palais.
Le calomniateur n'avait pas beau jeu et ne s'y exposait pas : le prince allait lui-même chercher tout cela le soir, avant de se coucher, et avait tout lu avant de se lever.
Les pauvres honteux étaient assistés; il n'y en avait pas d'autres. Chaque seigneur y pourvoyait par des établissements pour le travail dans chaque village, et par des hôpitaux pour ceux qui n'étaient pas en état de s'occuper utilement.
Sa Majesté avait vingt-cinq millions d'habitants,
âlO ÏEIWBES DU MÎI^CE DE LIGNE,
par cons iit vingt-cinq millions de ducats, sans aucuns fiai [ue les curés, les médecins, les juges, el la nouiTj \re du mulet du receveur général. Elle âuraîl eu dtî la peine h dépenser son revenu, sans son goût pour les arts et les plaisirs.
Elle aimuit beaucoup rarcliitecture et les jai^dins; tout son royaume en était devenu un par les canaux qui le ffertilis quatre rangées de
liêlres, de till iers.
Ils passaient rairies couvertes de
bétail, dont lef ts ardeurs du soleil
étaient des espbi^v Dhampêtres toujours
variés.
Les cabanes de ceui gardaient, el qu'on
promenait sur des roues, étaient peintes dune manière agréable et formaient un coup d'œil charmant, adossées à quelques groupes d'arbres très élevés qui les protégeaient contre les injures du temps. Ce spectacle tranquille, diversifié ensuite par des intervalles de plaines, de quelques beaux rochers sur le bord des rivières et des bouts de forêts, était animé par des haras de chevaux presque sauvages, qui en sortaient, pour sauter et gambader dans d'autres prairies. Ceux qui en avaient soin y étaient répandus sous des espèces de tentes faites de bois. Cet air de campement était très pittoresque.
Tout cela servant de point de vue aux jardins des gentilshommes, les rendait très intéressants, pour peu que le goût du prince se répandît jusque chez eux.
Leurs châteaux étaient au milieu, sur une belle pelouse, sans trop ni trop peu de mouvement dans le terrain, et tous à un étage; car le prince avait défendu les escaliers dans tout le royaume. Quelques-unes de leurs maisons avaient une balustrade qui cachait le toit, et tout au moins à l'entrée une jolie colonnade. Quelques autres avaient des mansardes ; d'autres étaient flanquées de tours : il n'y avait point d'uniformité dans toutes ces bâtisses, mais beaucoup d'élégance. Les écuries, les remises et la ferme étaient cachées dans des massifs de leurs bois, plus ou moins considérables.
Chaque paysan avait son petit enclos de haies d'épines vives en losange, pour son jardin, son champ et sa vigne. La maison était peinte en blanc et séparée de celle du voisin pour prévenir l'incendie. Toutes les rues, tirées au cordeau, étaient plantées d'arbres à fruit, et un ruisseau traversait le village ou en faisait le tour.
Dans les campagnes, variées agréablement par le sarrasin, la navette, les pavots, les pommes de terre, le lin, etc., il y avait des remises pour le gibier dont la cour payait noblement le dégât, si l'on en souffrait.
Les chiens en faisant beaucoup, et augmentant considérablement la consommation des vivres dans un pays, il n'y en avait pas un dans celui-là. C'est une partie de la sensibilité des femmes qui leur était enlevée, et qui devait se porter sur les maris et les enfants.
Il it nulle part ni ruines véritiibles, ni fac^
tices, m ponts que les nécessaires. Les églises de chaque âge, dans les situations riantes, étaieiu daos le piw s beau genre grec, plus ou moins sévère, gothiques dans les pays de montagnes; et dans toutes il 3 ivait une excellente musique.
Toutes h^ forêts étaient routées en étoiles et en grands rei s, avec des bancs pour
les voyag( [les grands chemins, k
côté d'une s Dliment décorée. f
Il y avait hi \ grands chemins un™
grande et be : lieues Tune de Fautre,
et un café à c stanca. M
Il n'y avait 3 lois, car il n*y avaî^
pas de crimes, tout le monde étant h son aise, aimant le plaisir et un devoir aisé. Seulement la peine du talion, si par hasard il y avait un criminel.
Le souverain entretenait les chemins et se char- ,geait des ouvrages publics; mais que de trésors ne lui restaient-ils pas dans son grand coffre de fer, n'ayant à payer ni généraux, ni soldats, ni ministres, ni présidents, ni financiers ! Voici à présent l'état de la cour.
Selrahcengil sortait de son appartement à trois heures et était sûr de trouver un monde considérable dans ses salles immenses. On ne savait jamais à quelle table il se mettrait : il y en avait vingt dans ses antichambres, de douze couverts, où se plaçaient ceux et celles qui le voulaient. On s'y mettait suivant la société qu'on y recherchait, ou suivant le menu
qui était attaché à la porte. On se faisait écrire la veille pour avoir une de ces tables avec les femmes de ses amies et, quand on était prévenu, cela servait pour le lendemain. La chère était délicieuse. Il y avait pour le soir autant de tables; beaucoup de jeux de hasard ou d'exercice pendant le jour; et des salons pour dessiner, ou pour des concerts, ou pour danser, suivant ce qu'on désirait, c'est-à-dire que, sans en avoir le projet, comme les musiciens étaient là, toujours prêts à tout, si l'on rencontrait des amateurs, on faisait jouer des écossaises ou des allemandes. Tout était permis à la cour, excepté l'insipide menuet. Vingt harpes, mandolines ou forte-pianos attendaient les aihateurs de musique ' dans l'autre salon. Il y avait ensuite un théâtre pour la comédie française, un autre pour l'opéra italien, des buffets avec des rafraîchissements dans une salle intermédiaire, et le tout superbement éclairé jusqu'à quatre heures du matin.
Il n'y avait ni jour de cour, ni appartement, ni bal de commande, ni représentation, ni fête. Chaque jour en offrait une, et chacun se la donnait à soimême.
Le prince y paraissait ou n'y paraissait pas. On ne se levait qu'une fois par jour pour lui , et d'ailleurs il fut le premier de sa classe qui aimait à s'asseoir. Pour qu'il n'y eût ni cercle, ni alignement, tous les divans étaient sur des roulettes et chaque société formait ainsi des groupes différents.
Dans le double des appartements, il y avait des
OEtTIŒS BU PUTNCE DE U0PŒ,
salles de gardes; et, h un coup de sonnette, ils arrivaieiit pour senir tous ceux qui avaient besoia : deux cents étaient toujours de service. Pour les oflieiers, tous jeunes gens et les plus jolies figure^de TEmpire, ils étaient toujours dans les salons, soit pour valser, soit pour faire et procurer des partîtes de plaisir dans les magnifiques jardins, où l'on pouvait transporter les tables et les bals tant ejuoû voulait.
Uue partie de cêsjardins était pour le public; et îl y avait tout ce qui pouvait le divertir en jeus, cbaiisonniersj danses et guinguettes. Plusieurs auU'es parties étaient destinées à des sociétés, qui ^^ demandaient les clefs pour y passer toute ïa journée. Il y avait de la musique sur plusieurs galères pour les personnes qui aimaient la navigation et le clair de lune.
Outre un lac d'une étendue considérable au milieu d'un grand bois de chênes, il y avait une rivière qui, perçant un roc, tombait de très haut, avec un grand bruit, dans le lit qu'elle s'était creusé au milieu d'une pelouse émaillée de fleurs qu'on renouvelait sans cesse.
Il y avait, pour qu'on pût mener le même genre de vie dans chaque saison, un grand jardin d'hiver, couvert de vitrages, dont la peinture en arbrisseaux empêchait de voir les joints : il était traité à la française, en allées droites d'orangers, gerbes d'une grosseur immense, jets d'eau jusqu'aux cieux, cascades régulières et autres effets magiques, au ffiUi^"
RÈGNE DU GRAND SELRAHCENGIL. 21*i
de corbeilles couvertes de fleurs les plus précieuses, <]u*on faisait venir de Hollande, et quelques canaux méc des gondoles de Venise. Des tuyaux de chaleur entretenaient sur leurs bords un printemps continuel, et de superbes colonnades y rassemblaient chaque société.
Chacune en veillissant ensemble, sans s'en apercevoir, y fut bien souvent renouvelée , car ce grand prince régna soixante-huit ans. Chacun ne remar- *quait pas les rides de sa chacune : on se croyait toujours jeune, même en changeant de goût. Il y avait des plaisirs pour chaque âge , et la tranquillité se trouvait dans une salle ou un bosquet, à côté des plaisirs bruyants de la jeunesse. On faisait des enfants aussi beaux, aussi aimables qu'on l'avait été. On n'était point méchant, car on était heureux.
Les femmes étaient habillées comme elles le sont dans toute l'Europe, les hommes, en vestes aussi magnifiques qu'ils voulaient, et des espèces de culottes moins amples que celles des Turcs, et uu bonnet qui, sans approcher tout à fait de leurs turbans, était plus haut que ceux des Polonais.
Les perles et les pierres relevaient l'ajustement des uns et des autres. Ceux qui n'étaient pas aussi contents de leur taille pouvaient porter des tuniques. Le même habillement, proportion gardée, était aussi pour le peuple; mais on recommandait des couleurs voyantes et un grand contraste entre les vestes etjles espèces de pantalons dans lesquelles elles entraient.
HT nirsrCE DE LfCTTi.
, if étant pas obligés 4e xemî mâm
, i eai^e des rassemhlemeutâ df ti
1 pte disent à dépeos-er h leur c^
'le ptes èe bien qu'ils y faisaîeiit. qA
; le fkas if estime de la pan de lei^r m-
■ y »»t« dâiis tout ï'Êt.it, tme grande éffliK |
Mtf^les pm accordés à une belle âciion ^
p «I «M tmae en agriculture, mâûtifuctureei
i le amos de die^'auit et de vA^ diaf^ pcmr lâ coitsoiiunaliOQ I^s stiÊMis de la garde sennîeut imm rCiteSifê de l:i cour. Ils eu donûaie , ék%Êsm^tramtnîs de musique i ks jCMiss gCDs d'un feu dont ils bu ^■irT.^ .^^ Tw-^,*iiTasv si Ton avait voulu atiaquarll
T: y 2«iî ties f<ix à là course de toutes les manièrf<v i îi Base, à îims les exercices du corps et de
ilhâcw ïiMtk^iJîar qui se sentait de l'éloquence c»4: ài: î*î«)î poBr la poésie, cette nourrice de furhsTiiK^ de> BKTnîTN. pouvait monter dans une espèce i^f i^>*:fi^TV^ t*5 î\àrier ou lire sur tout ce qui conU'ibuail ^c X>î:ibî>:.r. â la ïQorale et à l'étendue des beaux- <*?ns 1^4 tv h linèraiure, à condition de n ennuyer
l Tvri>.\ :er}e 3:n)C0 arrêtait ceux qui s\ seraient ' x'îv>^ Il X ^\^:î iHi jeu de paume, une bibliothèque
à la cour et plusieurs cabinets de lecture,
excellent déjeûner; et des galeries de
où étaient de belles copies de tous les
u'on n'avait pas pu avoir.
ait des modèles en relief de tous les plus
timents connus ou à faire , ainsi que de jar-
vant toutes les fortunes. Enfin, jusqu'à la
bon prince, enterré à l'âge de quatre-vingts
i des espèces de champs-élysées qu'il avait
p tous ses sujets, il n'y eut jamais de plus
que les siens : il n'y eut jamais non plus un
1 qui, en les amusant et les gouvernant
un règne plus fortuné.
jue l'on ait une idée plus juste dé cet
palais à un étage, couvert d'une terrasse
ir et jardin, voici la distribution des salons,
Bn glaces, cintrés par en haut, entre des
d'ordre corinthien, toutes dorées; les autres
[1 blanc et or parfaitement sculptés ; d'autres
'S plein pour l'hiver, et pékin ou broderie
;, ou en superbes tapisseries, ou en marbre
colonnes, ou en stuc imitant le vert anti-
en peintures à fresque dans le genre
lartement de Selrahcengil.
e pour les promeneurs en attendant le dîner.
>. Salles à dîner pour quatre tables, et au
1 billard.
3 à danser. •
ire de la musique.
ë, A dessiner, avec une grande table et beaucoup de lïorlefeuiUes à voir.