‹ ŒuvresChapitre 18 sur 32 · QUATRIÈME ARTICLE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME ARTICLE

« Votre attaque des lignes, les postes que vous avez « attaquas, c'est de la bataille de Turin dont vous « parlez; sur quoi vous ajoutez : n'y mettez pas le « parti que vous aviez pris de me jeter dans la Hâve, « cela ne serait pas honnête, »

Je voudrais bien savoir, monsieur, où vous avez péché une telle impossibilité et une telle sottise.

Les soldats et les officiers de VEmpereur savent trop bien leur devoir envers les prisonniers de guerre, pour se prêler h de pareiiles atrocités. Vous les prenez sans doute pour des Russes; mais les premiers savant parfailemeiit par leurs ordonnances militaires, que ceux qui sont pris dans uue bataille sont immédiatement sous la sauvegarde du souverain; ils sont d'ailleurs trop honnêtes gens pour se prêter à des crimes aussi énormes que celui-là, outre que celui qui en serait Fauteur en serait plus sévèrement puni que s'il avait assassiné un citoyen. La nation allemande, pleine de point d'honneur et de pjénérosité. telle qu'elle est, n'envisagerait qu'avec horreur le premier auteur d'un très infâme fratricide. Alle^» monsieur, vous devriez mourir de tionte de penser sur mon sujet aussi bassement que vous laites. Ce qui me console de la perte de votre estime, c'est que toute la terre rend justice à ma vertu, malgré mes malheurs, et qu'il n'y a eu aucun potentat en Europe, à la réserve- de ceux de la maison de France, qiii ne m'ait offert refuge et assistance quand j'étais à Venise, mais que j'ai eu la lierté de ne vouloir devoir qu'à moi-même le rétablissement de mes affaires : de quoi j'ai des preuves en main. Au reste, monsieur, un homme aussi connu que moi ; aussi bien venu de tous les souverains de l'Europe qui me relevaient jusqu'à eux, et les plus grands de leur cour; parvenu dans les pays étrangers aux premiers grades militaires et à la plus intime confidence des ministres, ne peut avoir que

des qualités éminentes , et non de ces bassesses criminelles et noires que vous me reprochez. Les personnes de mon humeur, c'est-à-dire, joyeux par tempérament et sans souci, ne sont nullement capables de perfidie. Tout le monde sait que je conserve mon sangfroid au milieu des plus grandes batailles, ainsi que mon humanité envers ceux des ennemis qui restent ou prisonniers, ou blessés, et que j'ai toujours généreusement aidés et d'argent et d'autres secours fort utiles dans toutes ces circonstances ; à quoi je n'aurais pas manqué à votre égard. Ce n'est enfin que par des vertus et par ma franchise que je me suis acquis une parfaite réputation partout où j'ai été, ainsi qu'en Turquie, et non par des actions viles. Je le répète, vous devriez mourir de honte, monsieur, de penser sur mon compte de la manière que vous faites, et de me le mander comme une gentillesse. Sachez, ainsi que je vous l'ai déjà dit, que tous les gens de mon tempérament ne sont nullement propres aux crimes, et que la générosité du cœur a beaucoup de rapport à celle de la bourse ; c'est tout ce que je puis répondre à l'injure que vous me faites. Dieu vous convertisse ! Mais souvenezvous de l'histoire d'un tonnerre qui tomba à Juri, à la porte de votre salon , au milieu de toute votre famille, sur quoi madame votre épouse me dit aigrement : vous avez eu beau jeu ce jour-là, monsieur; ce qui fit que je n'eus plus l'honneur de la voir depuis. Vous ignoriez sans doute que j'étais alors aussi riche que vous; mais jugeant des autres par vous-même.

VOUS me croyez fort avide de vos biens. Mais sachez, monsieur, que je ne m'en soucie pas plus que de vous, et celle-ci sera la dernière que j'aurai Tbooneur de vous écrire ; seulement n'enviez pas le paio que le sultan me donne, et je serai content. Adieu.

lOIRE SUR M. LE COMTE DE BONNEVAL. 177

 GonstantiDoplc, ce 26 septembre 17ii,

é M. le baron de Hopken, qui a résidé à pie sept ou huit ans à la Porte Ottomane, le ministre plénipotentiaire et d'envoyé ire de Suède, d'une lettre par où je vous ndais et vous priais de le recommander à surtout à M. le marquis de Charmazel et a marquise, pour lui rendre le séjour de la cour le plus agréable que faire se dant qu'il y séjournera avant d'aller en )us adresse aussi par la voie de M. Cou- 'a fait remettre l'histoire de ma vie, mais où il y a à la fin une généalogie de notre le lettre pour le bâcha Saïd-Effendi, r du Grand-Seigneur auprès du roi, que gérez de lui faire remettre en main 5t la famille de ce ministre qui me l'a le l'a fort recommandée. Saïd-Eflfendi est i vous pouvez contribuer à ses plaisirs ï séjour en France, ce sera une grande

OEC^TIES DU PHINŒ DE UQW.

obligalioD que je vous aurai. Faites-luî nios comptiinents. Vous m'avez écrit par M. le chevalier de Beaufremont au sujet des enfants de M. et de madame de Cliarmazel, comme si c'étaient des pelils marmots » et j'ai appris par des gens venus depuis peu de Paris, qu'ils sont déjà ^ands, beaux et bien faits, et que ma petite nièce, mademoîs'^lle de Cliarmazel, est la plus cliarmante personne de la com\et f^*ande comme sa mère. Trouvez bon quoïi leur fasse ici amende honorable et mille compliments en irpa ration de la méprise où m'a mis le ton dont vous m'en parliez. Si mon neveu que j'embrasse tendra ment vous laisse sans héritiers, choisissez dansées messieurs de Gharmazel un nouveau BonnevEii : ils sont tous de notre race, puisqu'ils descendent de vous. Embrassez-les tous de ma part, pèpe, mère et enfants, et les assurez, ainsi que madame ma MI&' sœur, de mes respects et de ma tendresse.

On m'a envoyé des nouvelles anecdotes, aussi ridicules que mes premières Vénitiennes et Turques jusqu'à mon exil dans l'île de Chio. Ce sont de pauvres gens que ces prétendus historiens qui, sans doute, payent leurs hôtes et s'habillent à mes dépens. Ces écrits faits à la hâte et où je n'ai aucune part» même dans les aventures qu'ils m'attribuent, sont des ouvrages éphémères que je ne puis empêcher, mais que je désavoue formellement, comme vous pouvez en assurer tout le monde. Au reste, comïD^ j'ai vu deux grandes guerres d'un bout à Tautre, depuis 1688 jusqu'en 1714, et depuis celles de Bon-

grie et de Sicile, pendant laquelle j'avais été nommé pour être général en chef de douze mille impériaux et de six mille hommes du duc de Savoie, pour récupérer la Sardaigne occupée par les Espagnols ; et que j'ai eu part aux coryseils et aux confidences les plus intimes de tous ceux qui tenaient le timon des afflaires pendant la guerre pour la succession du roi d'Espagne, Charles II, contre la France ; vous jugerez bien que les mémoires d'un homme tel que moi auraient plus de consistance que les romans qu'on Di'a faussement attribués. J'ai été à tant de batailles, te sièges et de combats, dont j'ai rapporté onze Messures , que j'en pourrais faire des relations et *^ critiques judicieuses pour l'instruction des gens te guerre; j'ai eu part à tant de négociations et 4'affiiires très secrètes de tous les États ennemis de 1^ France, que des gens de cabinet trouveraient ^u moins de quoi s'amuser agréablement par des choses très vraies et assez extraordinaires que personne ne sait que moi, ou peu de gens qui ont intérêt qu'on les mette en oubli. De plus, je suis muni de si fidèles relations de tous les combats, sièges et batailles depuis cinquante-deux ans donnés ou faits dans toute l'Europe, que tout cela me rendrait intéressant si je voulais. Tant de rois et de princes m'ont honoré de • leur estime, amitié et même confiance, que je pourrais relever ma petitesse sur les échasses de leur grandeur. Mais à quoi bon des mémoires du comte de Bonneval ? Ma paresse s'oppose à un pareil travail, outre que tant de gens écrivent ce qui se

OEUVfiES DU PtlIN€E DE UGSE.

passe dans le monde ^ qu'on le saura bien sans moi. Les affaires les plus secrètes de Fempireolloinan, depuis que j*y suis, et auxquelles j'ai eu beaucoup de part, ou dont j'ai été rauteur, feraieat lu assez gros volume; mais dépareilles choses ne pe^jvent se relever sans crime et sans péril. De tout cela vous comprendrez, monsieur mon frère, que des mémoires dignes d'un homme tel que moi, souL d'un travail immense , et qu'il faudrait que je fusse plus actif, pour mettre les matières dans Tordre requis, afin de continuer ensuite à mettre uu tel ouvrage dans sa perfection : d'où vous comprotidrea facilement que, quoique acteur quelquefois, je ne serais qu'un très petit personnage dans une aussi vaste scène, si je n'avais l'art en même temps de 1 rendre comme auteur cet ou\Tage estimable Je vous * salue et vous embrasse. Cura vl mlem, vak (1).

Le comte de Bonneval.

(1) Qui croirait que c'est au même frère qu'il écrit une lettre si douce, après cet accès de furie qui lui aurait fait donner cent coups de bùton à ce frère, s'il l'avait rencontre ce jour-là? Ce trait achève de peindre Bonncval tel que je l'ai dessiné. On lui reprochera peut-être de se vanter un peu, et de rebàcher sur ce qu'il a dit, fait, vu et (ait faire; mais au moins il ne ment pas. C'est un homme aigri par ic malheur, qui se sent et se rend jusUce, puisque l'Autriche et la France la lui ont refusée. Ses phrases sont un peu longues, mais cotait l'ordinaire dans le temps qu'il a passé dans son pays natal, ou les gens d'esprit énivaient encore wn peu lourdement. Il n'y avait alors que lis femmes qui eussent un style léger, concis ou agréable-

(Note de l'Auteur.)

Lettre du comte de Bonneval au grand-visir (1).

LeSerayo, en Bosnie, le 29 juin 1729.

Le ciel qui gouverne avec la même facilité les Srandes et les petites choses de la terre, m'a conduit ^ Serayo et m'a inspiré depuis longtemps le désir de ^oirde plus près Votre Excellence, dont les vertus, *^ gloire, l'amour pour les sciences et les arts, sont Connus de tout l'univers et surtout dans les pays chrétiens, qui admirent le grand génie de Votre excellence, la solidité de son esprit et ses grands t^ents pour le gouvernement du plus vaste empire

(J) Celte lettre serait flatterie en Europe, mais non en Asie où il faut ^ ces grandes phrases de complimens orientaux : on ne reprochera !•» ce défaut à Bonneval. S'il était un peu coupable de mauvaise tête, ^Ae rétait pas en basiesse, excuses, regrets et suppliques; cet asile ifiilleQrs lui tenait à cœur, car il lui devenait nécessaire. C'est pour lonner envie de le prendre au service ottoman, qu'il envoya des obseri^ations sur la guerre, et des projets de tactique, d'organisation et de fisdpline. (Note de l'Auteur.)

Iffî DEUTRES DU PRINCE DE LfGTŒ*

du monde qui jouit par vos soins, monseigneuf, d'une lieureuse paix et d'une prospérité iafinie.

Après avoir ser\û dans les guerres passé€sti>lu>*l« quarante ans, et avoir occupé les premiers [K)sie> militaires des armées du roi d'Allemagne, bim i voulu que, pour avoir soutenu Thonneur rfunerfiw d'Espagne que Ton calomnait, j'aie essuyé de la put des Allemands la plus cruelle injustice, lesplu&dmQi persécutions; mais je bénis Fœuvre de Dieu, (Tutant plus qu'il m'a mis dans la pensée de venif d ces pays, pour offrir ma personne au très grand fl très heureux Padiscba» le plus grand monarque 4e la terre, par la protection de Votre Excellence,

Je me suis pi^ésenté pour cela au seigneur Itachi de Bosnie Achmet , qui m'a permis de mettre par écrit le discours que je lui ait fait le jour qu'il eutia bonté de me donner audience, pour renvoyer, mmseigneur, h Votre Excellence. Elle y verra un abr^ de riiistoire de cette calonanie; c'est le papier jmnli cette lettre.

Comme le métier des armes (|ue j'ai fait toute aa vie, ne m'a pas empêché de m'appliquer à leiodrd^s sciences, j'espère, monseigneur, que, soit en temps de guerre, soit en temps de paix, je pourrai toujotiii vous être utile; mais quand je ne rapjiortenns «le ce pénible voyage que la satisfaction d'avoir vu dans Votre Excellence le plus grand homme et le plus sage de tous les ministres, je serais satisfait. Souffrez donc, monseigneur, que je me remette entièrement sous votre protection dans le dessein quefai

*Î8 de consacrer ma vie au service du grand-seil«ur, votre maître, et que je vous supplie très Uablement d'ordonner au seigneur bâcha de Bosnie ibmeU de me donner toutes les commodités pou 5 rendre incessamment avec sûreté au pied du tae, et auprès de la personne de Votre Excellence, [uî je prie Dieu d'accorder une vie pleine de justice de santé. Je suis avec un très profond respect, mseigneur, de Votre Excellence, le très humble obâssant serviteur,

Le général comte m Bonneval.

Relation du voyage de M, le comte de BotL dictée et quelque/ois écrite par lui-même, le Von voit les motifs qui Vohligèrent à faire ment il a été for ce par les Allemande depren

Pendant son séjour en Hollande, Monteleon lui fit proposer, par le ji trer au service d'Espagne. Il y conseï tant s'y être engagé absolument, voulu en rien recevoir, quoique par 1 Monteleon, qui était ambassadeur d nise, lorsque M. le comte de Bonneva celte république, lui offrit de nouvea roi d'Espagne, de lui compter tout c

^nneval, qui recevait continuellement de Vienne

^ avis très sûrs de tous les desseins de la cour de

* Empereur sur les affaires d'alors, écrivit à la cour

d'Espagne de ne se fier nullement à toutes les belles

Promesses de la cour de Vienne, qu'elle ne cherchait

^u'à la tromper et que l'Empereur ne permettrait

î^ais que don Carlos passât en Italie. Il en dédui-

^t les motifs et conseillait à la cour d'Espagne de

prendre des mesures avec la France et l'Angleterre,

pour faire passer brusquement don Carlos en Italie.

filtre autres, il disait dans sa lettre : « L'Empereur

^t un fort honnête homme qui ne refusera pas que

sa fille, seconde archiduchesse, épouse don Carlos

^x conditions convenues; mais vous devez être

^uré que le prince Eugène, ennemi irréconciliable

de toute la famille des Bourbons, s'y opposera; et,

.comme chef du conseil, il entraînera tant qu'il pourra

tes autres dans son parti. Cependant le comte Louis

de Sinzendorf, grand-chancelier, peut être gagné,

car il aime beaucoup l'argent (4). Le comte Gundac-

(i) Je sais que cela s'est dit, et même on voulait que je lui susse raau-

rais gré d'avoir perdu soixante-dix actions dans la compagnie d'Ostcndc,

qu'il avait fait réformer, disaient ses ennemis, parce que les Anglais et

les Hollandais, à qui elle faisait du tort, lui avaient donné de quoi acheter

la terre de Silwilz en Moravie ; mais je n'en crois rien : et ce n'est point

parce que j'ai été l'ami de ses fils et de toute sa famille, c'est parce que

Je m'ensuis informé. Un d'eux, le commandeur, un des hommes le plus

aimable que j'ai connu, me l'aurait dit, car il était sans préjugés : il

m*t parlé de son père comme d'un étranger. Je l'aurais bien sud'ail-

Icars aussi. Il aurait été gagné plutôt par l'esprit que par l'argent; il

avait beaucoup de l'un et de l'autre. Sa plus grande dépense était en

im UËUVRËS DU PHIXCE BË UG^E.

ker Staremberg n'est point intéressé et ne peut p* être acquis par les dons; mais sa femme prcnii* toutes mains, elle le gouverne et lui fait im ^ quelle veut. M* de Penterrider est un honiiC*!* probité à tous égards; et quoiqu'il soîl panemJïi^ bas état au poste de vice-chancelier qu ii occupa il J est né avec des sentiaients tout à fait nôblt*^. ii*^ esprit infini et une fidélité inviolable pour lesiiit^ rets de l'Empereur, Mais si vous pouvez arriver à lai^ persuader que rien n*est plus avantageux à S* que raccomplissement de ce mariage , \ùm aiu alors un partisan très habile et fort accrédité*

Les ministres d'Espagne le remercièrent en tan très obligeants de tous ses bons avis. Quelquenifl*^ de ses lettres parvinrent au comte de Konigsejïi alors ambassadeur de fEmpereur à Madrid» lequel efl envoya à Vienne soit des originaux ou des capi^ très exactes , sans que M, le comte de Bonne^'al û jamais pu savoir au juste comment M« le comte (te Konigsegg s'y était pris pour les avoir. Il a taujoiti^ supposé que le marquis de Monteleon insimi&ail'^ cour devienne de tout ce que le comte de Bônaeit'aî conseillait à celle de Madrid, et cela afin de s aïtiref le bien vouloir et la protection de rEmper^nf^*'^ ainsi conserver des biens considérables qu li aviw dans leJVIilanais; et que ses avis furent la cause que le comte de Konigsegg eut ordre de faire tous ses

en bonne chère : il était fort gourmand ; mais très bien payé, $ociiW«» aimé, estimé. (Note de rAateiir.}

efforts à Madrid pour y avoir quelque lettre du comte de Bonneval. En effet, il réussit à avoir quelques-unes des plus essentielles.

A la fête de l'Ascension 1729, à Venise, où la coutume est de se promener et de se divertir sous le masque, le comte de Boulogne, ambassadeur de l'Empereur, reconnut M. le comte de Bonneval qui était aussi masqué, l'accosta et se fit connaître à lui ; il le mena fort à l'écart et lui dit : Vous donnez des avis à l'Espagne tout à fait contraires aux intérêts de l'Empereur; il en est informé : vous avez écrit telle et telle chose. Il lui en fit un détail circonstancié et si précis, que M. le comte de Bonneval l'avoua, en lui disant : Je crois que vous avez mes lettres dans votre poche. L'ambassadeur continua de lui parler en termes très modérés et d'un fort galant homme; il lui conseilla de cesser tel commerce, lui dît qu'il devait connaître que, dans une ville toute ouverte comme Venise, il serait facile à l'Empereur de le faire enlever ; mais qu'eu égard à ses grands services. Sa Majesté Impériale ne lui ferait aucune peine et que, s'il ne donnait plus sujet de plainte, il pouvait l'assurer que ses affaires se raccommoderaient à Vienne, tant celles qu'il avait avec le prince Eugène que toute autre (1). Cette conversation fut

(I) Voilà le plus grand tort qu'eut Bonneval de ne pas y croire : je suis persuadé qu'on lui aurait tenu parole. Le prince Eugène serait rcTenu à lui : il aurait servi sous lui sur le Rhin, l'aurait soutenu luimême contre la cabale autrichienne, son ennemie; et, par le besoin que la cour de Vienne aurait senti de ses talens, il aurait commandé

OEUVRES m vmmz de ligne*

un avis à M. le comte de Bonneval pour se tenir sur ses gardes; Î1 ne sortit plus de son logis qu'avec précaution, et pensa très sérieusement sur la réflexion ffue Venise était tout ouverte et qu'il était possible d'y être enlevé : il conclut de là que, si on ne Tavait pas fait, on le pouvait faire. Il mit en délibération s'il se réfugierait chez les Suisses protestants ou catholiques, ou en Hollande, ou en Angleterre. Il n'avait pas assez d*argent pour figurer à Londres un certain temps, selon son rang, et il ne se croyait pas assez en sûreté chez les Suisses ni chez les Hollaûdais. Il avait eu depuis longtemps envie de vôîr Constantinopïe ; et lorsque le comte de Wirmond y fut en 1719, pour ratifier la paix de Passarowitz, il demanda h TEmpereur d'y aller avec lui : ce qui lui fut refusé, par la considération qu'étant général de l'infanterie impériale, il ne ïK)uvâit paraître qne selon son rang; ce qui n'était pas compatible à la suite d'un ambassadeur. Il en forma de nouveau le projet en 1729, pour satisfaire sa curiosité, se mettre à l'abri contre la cour devienne, en cas qu'elle tentât de lui faire de la peine, et daAs ce voyage entretenir toujours sa négociation pour passer en Espagne, à des conditions convenables, et voir la tournure des affaires entre cette cour et celle de Vienne. Il prétexta d'aller à Corfou auprès du général Schulembourg, qui effectivement l'avait invité à y aller voir ses nouvelles

ses armées contre les Turcs dans la guerre qui arriva après la mort de ce prince. (Noie de TAuteur)

fortifications. Mais, au lieu d'aller à Corfou, il fut à Raguseet, en faveur d'un passeport du duc de Richelieu, afors ambassadeur de France à Vienne, qui ne le désignait que comme gentilhomme qui avait dessein de voyager, et lequel passeport on ne regarda presque point à Raguse, il passa en Bosnie avec cinq ou six personnes de sa suite. IJn arrivant à Bosna- Seraï , forteresse et ville frontière appartenant aux Turcs, il fut reconnu par le major du régiment Odward. Cet officier était venu d'Esseck, forteressefrontière appartenante à l'Empereur, pour quelques raisons d'affaires concernant son régiment, alors à Esseck, et était assis à la porte d'une hôtellerie, fumant sa pipe. Il reconnut M. le comte de Bonneval, se leva et le salua très profondément, en lui faisant son compliment en allemand. M. le comte ne fit pas mine de le voir, et continua sa route pour se rendre au logement que lui avait retenu un de ses gens qui avait pris les devants. Cet officier ne perdit point de temps , mais courut promptement chez le commandant de la ville et forteresse de Serai : c'était alors un nommé Achmet Bâcha Gazi. L'officier allemand lui dit : vous avez dans la ville un homme de la première distinction, et général de l'infanterie de l'Empereur, mon maître, nommé M. le comte de Bonneval, qui est arrivé aujourd'hui ; je le soupçonne de ne se réfugier dans les États du Grand-Seigneur que pour y venir offrir ses services à la Porte Ottomane, ce qui ^^ pourrait être que très préjudiciable à S. M. I. ^i, je viens protester entre vos mains que vous

190 OEUVRES DU PRlSCE DE LiGÎÎE,

ayiez à nous assurer de ce seigneur , que vous uelui laissiez point poursuivre sa route et que vous te gardiez pour le remettre h la cour impériale, lûrS' qu'elle le redemandera à la Porte Ottomane, le îjan, dit Tofficier, tout à l'heure, pour en donner avis l Vienne, et je vous laisse ma protestation par ^riti en turc et en allemand, afin que vous n'en préï6Bdiez cause d'ignorance, et j*en emporte avec m copie. Le commandant de Serai (H assembler lotis les principaux du lieu et tint conseil sur cequllï avait à faire. La conclusion fut que Achmel Bacte Gazi ne pouvait point laisser aller M. le comte dff Bonneval; cette résolution fut un effet de la cftiuK qu'avaient alors les Turcs des Allemands. Le Mal envoya à M* le comte son intendant avec deuïltiW Turcs de marque, lesquels lui dirent qull nùpt vait point sortir de Serai; qu'il y avait été recoofli par un tel officier anemand, lequel avait proité entre les mains du bâcha, et qu'il était parti pourf^i donner avis k Vienne. M. le comte eut diverse conférences avec le gouverneur qui le traita tite civilement, lui fit offre de tout ce dont il âuni* besoin, que rien ne lui manquerait, qu'il n'avait qû parler. M, de Bonneval ne voulut rien aceei>ier, fl'<* ayant pas besoin. Il était parti de Venise avec qui»* cents ducats d'or et de bons effets» qui, en les va»' danl à très bas prix, lui auraient rendu au moii^-* trois mille ducats. Il n'épargna rien pour (^^ connaître au bâcha qu'il le retenait injustement e* contre le droit des gens ; qu'il n'était plus au senic*

îTEmpereur; qu'il était libre et n'était point son ijet, étant né Français. La crainte de désobliger s Allemands rendit toutes ses bonnes raisons inules. La cour de Vienne faisait agir vivement M. Talan, son résident à Constantinople, pour que la iblime Porte lui rendit M. le comte de Bonneval ;

cour de Vienne faisait aussi tramer à Serai pour inlever mort ou vif. L'on avait fait entrer dans ce mplot l'intendant ou kiaja d'Achmet Bâcha Gazi. n Grec, fort bigot dans sa religion et très riche, abli à Esseck, était le chef du projet et avait pomis cinq mille piastres de récompense audit îaja s'il pouvait faire enlever M. le comte , et pomettait de bien payer divers Grecs qui devaient iciliter l'entreprise : on avait même donné à M. le )mte de Bonneval un logement écarté, afin d'avoir lus d'aisance à l'exécution. Il s'était fait ami des ôns du pays et particulièrement des chefs des janisaires, lesquels font en Bosnie la loi aux bâchas; il lisait aux uns de petits présents et les traitait tous es affablement. On le tenait au courant de toutes 'S démarches que ses ennemis faisaient contre lui

Constantinople et en Bosnie. Il commença par •tirer autour de sa maison environ trente gros iJ6na vagabonds qu'il faisait nourrir avec soin : ce ^t là sa première garde; mais elle ne pouvait pas le •éserver du poison (1), dont son chef de cuisine,

(|) Si cela est vrai, comme le croit certainement Bonneval, puisai le dit, cet ordre-là aurait été donné par quelque turc trop oMiaot pour notre cour, ou quelque consul grec ou italien des environs ;

qui ët*iil natif de Paris, Tavait présené trois fois, entre autres, une dans du lait caillé, oii il aperçut une fente qui lui dénotait quelque chose d'extraordinaire; le cuisinier empêcha que le riz ne fûtseni sur la table, et le lU donner à des chiens, dont quatre qui en mangèrent moururent immédiatement. Toutes ces opérations se faisaient par ledit kiaja: le hacha, gouverneur de Serai, en avait quelques soupçons et avait dit souvent à M. le comte de Bonneval de ne pas boire du café nulle part, pas même chez moi, lut dit-il, et encore moins chez mon kiaja. M, le comte voyant tant de fureur dans ses ennemis, et user de moyens si abominables pour le perdre, chercha à prendre des précautions plus sûres contre eux; il déclara à un des janissaires (îe Bosnie tout ce que l'on machinait contre lui , toiis les risques qu'il avait courus depuis qtfil était i Serai. Ge chef en fut touché. Je pars dans l'instant, lui dit-il, et je vous promets que dans trois jours vous aurez de mes nouvelles ^t que je trouverai moyen de vous délivrer de vos ennemis;, comptez sur moi. Il lui tint parole, revint à point nommé,

mais sans compter notre ministère, qui n'a jamais employé de moyens pareils, ils ont été inconnus de la maison d'Autriche. On n'en peut pas citer un trait de cruauté; la mort de Waldstein seule pouvait être un peu plus légale. Mais Charles VI était un des meilleurs souverains qu'il y ait jamais eu ; il était grave en public et polissonnait en parti" culier, bon pour tous ses alentours, ses voisins, ses sujets, et même ses ennemis : car on sait que ce fut lui qui empêcha FrédérioGo''* la urne de couper la tète au grand Frédéric son fils.

(Note de l'Auteur.)

îcompagné de trois de ses collègues qui lui dirent : Nous sommes quarante chefs à la tête des janissaires bosniaques; notre corps est au moins de six mille hommes, qui vous prend sous sa protection; et nous vous amenons une garde de dix hommes fidèles et déterminés qui viennent à pied et seront ici ce soir, qui ne vous quitteront point, et nous les ferons relever tous les huit jours par dix autres. Faites sur-le-champ réparer cette maison ici près de la vôtre, pour les loger quand ils arriveront (ce qui fut exécuté sur-le-champ), et venez avec nous chez Achmet, bâcha; nous voulons lui signifier, ainsi qu'à son kiaja, quelle est notre résolution. » M. le comte de Bonneval fut irec eux; ils dirent au bâcha, le kiaja présent avec hrers autres Turcs de marque : « Nous avons appris que quelques personnes tendent à faire enlever et perdre par le feu ou le poison cet étranger; nous savons tout ce qui se machine contre lui, et nous connaissons les personnes qui y ont pris part : nous vous déclarons que notre corps de janissaires le prend sous sa protection et que nous lui donnons une garde de dix hommes. S'il lui est fait la moindre insulte et qu'il lui mésarrive, nous ferons main-basse sur ceux qui en seront les auteurs, nous les mettrons en pièces, et alors nous ne répondons pas de vousmême, seigneur hacha. Nous vous prions donc de nous aider à lui sauver la vie, et à le traiter avec tout l'honneur et la distinction que méritent son

194 OEm^RES DU PRINCE DE LIG^B.

cf rang et sa dignité- >3 Le baclia fui fnppé de cetle démarclie à laquelle il ne s'attendait ^m; et biea quil fût Tami de M. le comte de BonnCTnl dtri* porté à Taider en tout et partout, il craigaitdatori que ce procédé ne produisît quelque effet ïkvïm^ Celui qui eut la plus grande peur, ce fui lu tiap. , qui dès lors avec sa séquelle ne parut plu^ ^^^ocoîptf j de M. le comte de BonnevaL Ainsi, peiidanl qyelfa«] temps, il eut un peu de tranquillité; il receTaîK nuellement des avis deConstantinople. Coniine)l.lsH man y faisait tous ses efforts pour obtenir de UI qu'elle le rendît h TEmpereur, M. Je comte de neval avait écrit une lettre au prince Rakotïi eiM] autre k M. de Villeneuve, ambassadeur de Fnfl lesquels ne lui firent aucune réponse : ie prince^^ parce que M. de Ëonneval av*ait oublié le litrt d'aiîto^^ dans sa lettre; M. de Villeneuve piiJite silence par déférence pour TEmpereur, M, lo €ùbM a de fortes préventions que M. Talmau avait *« gagner cet ambassadeur par quelque motif tfuilérêt, afin qu'il ne réclamât point M. le comté de Bonneval comme Français. Il y avait environ sept mois qu'il était à Serai, lorsqu'il se détermina, n^pA point de réponses auxdiies lettres, d*envoyfT 1 Constantinople un de ses gens, pour y faire tous ses efforts pour qu'il ne fût point livré aux Allemands. Tout cela n'aboutit à rien, et dans plusieurs audiences que son envoyé eut des ministres de la Portf, particulièrement avec Mehemet, kiaja du grandvisir, lequel dit : « Je ne puis pas croire que M. le

Bonneval, qui recevait continuellement de Vienne des avis très sûrs de tous les desseins de la cour de VEmpereur sur les affaires d'alors, écrivit à la cour d'Espagne de ne se fier nullement à toutes les belles promesses de la cour de Vienne, qu'elle ne cherchait qu'à la tromper et que l'Empereur ne permettrait jamais que don Carlos passât en Italie. Il en déduisait les motifs et conseillait à la cour d'Espagne de prendre des mesures avec la France et l'Angleterre, pour faire passer brusquement don Carlos en Italie. Entre autres, il disait dans sa lettre : « L'Empereur est un fort honnête homme qui ne refiisera pas que sa fille, seconde archiduchesse, épouse don Carlos aux conditions convenues; mais vous devez être assuré' que le prince Eugène, ennemi irréconciliable de toute la famille des Bourbons, s'y opposera; et, conune chef du conseil, il entraînera tant qu'il pourra les autres dans son parti. Cependant le comte Louis de Sinzendorf, grand-chancelier, peut être gagné, car il aime beaucoup l'argent (1). Le comte Gundac-

(1) Je sais que cela s'est dit, et même on voulait que je lui susse mauvais gré d'avoir perdu soixante-dix actions dans la compagnie d'Ostcnde, qu'il avait fait réformer, disaient ses ennemis, parce que les Anglais et les Hollandais, à qui elle faisait du tort, lui avaient donné de quoi acheter la terre de Silwitz en Moravie ; mais je n'en crois rien : et ce n'est point parce que j'ai été l'ami de ses fils et de toute sa famille, c'est parce que je m'en suis informé. Un d'eux, le commandeur, un des hommes le plus aimable que j'ai connu, me l'aurait dit, car il était sans préjugés : il m*t parlé de son père comme d'un étranger. Je l'aurais bien su d'ailleurs aussi, n aurait été gagné plutôt par Tesprit que par l'argent; il avait beaucoup do l'un et de l'autre. Sa plus grande dépense était en T. I. 16

coup de dUigence, et que celui qui devait arriyj après lui ne pourrait pas s'y rendre en mom à& temps.

Il lui demanda encore s'il pouvait lui procurer de %^air !a lettre d'avis qu il avait apportée de la parlde la Porte au baclia ; il répondit qu'il croyait qu'on Jo lui accorderait, et qu^il ï'allajt chercher. Eu effet, !e Lâcha la lui remit, et il la porta h M. le eomle de Bonneval, qui se la fit lire et interpréter trois fois de suite, afin d'en mieux cûmpreudre le sem: ilfiit convaincu qu'U allait être livré à ses ennemis ai ^ plus tard dans trois jours (1). Il récompensa le cauf- I rier, et le renvoya rendre la lettre au baclia, 11 paâsa n le reste du jour et de la nuit dans de très grandes agitations : il se rappelait la correspondance qu'il avait eue avec la cour d'Espagne quand il était à Yenise; que celle de Vienne en avait une exacte connaissance; qu'on lui imputerait son passage en Turquie comme un crime , quoique le vrai motif fût d'éviter de tomber entre les mains de ses ennemis, et que la curiosité et la dissipation y avaient bonne part, jusqu'à un temps convenable pour passer au service d'Espagne, et qu'on le chargerait d'avoir voulu prendre parti chez les Turcs. Il se voyait près d'être à 1^

(1) Je ne répondrais pas que cet avis ne lui eût été donné parM.de Prié, s'il était encore eu vie ; car je ne sais ce qu'est devenu cebas** vil intrigant que j'ai puni dans la personne de son petit-flls, cnélaol amoureux de sa femme. Peut-être quelqu'autre homme pareU, in« espèce, un subalterne des subalternes, que Bonneval avait désoblige autrefois à Vienne, craignant qu'il ne revînt, fut-il capable de cela.

(Not6d«rAuteur.)

osition de l'Empereur, de subir une mort honte ou une prison dure et cruelle, pire que la t. Il voyait que l'ambassadeur de France n'avait daigné dire un mot à la Porte, qui, sans comtre en rien cet ambassadeur, aurait pu sauver le comte de Bonneval des mains de ses ennemis, rs, dans une si cruelle extrémité, il prit le parti îe déclarer turc, et voici comme il l'exécuta. Ce quatorze mois après son arrivée dans les États du ttd-seigneur : il avait fait rencontre à Serai d'un c qu'il avait connu autrefois à Milan, au service 16 dame, sa parente. Ce domestique fut pris dans guerres de Hongrie, et ensuite se fit mahométan ; le comte de Bonneval le tenait auprès de lui , et iployait à servir. Il se confia à lui, et lui demanda connaissait quelqu'un à Saraï qui fût bon musuli et capable de garder un secret : celui-ci dit )ui; allez-moi chercher cet homme, et l'amenez Il s'enferma avec eux dans une chambre, n'y at nul autre qu'eux trois ; il ordonna à celui qui t à son service de demander à celui qu'il avait iné, s'il savait positivement les paroles qui désint la profession de foi des mahométans. La quesfut faite, et la réponse fut qu'oui, qu'il savait ces )les : dites-lui qu'il les prononce, et je les répéi après lui : ce qui s'exécuta immédiatement, i fait, M. le comte de Bonneval ordonna de nou- 1 à ces deux hommes de se taire et de le suivre z le bâcha, où ils furent tous trois; et là il leur de déclarer à ce bâcha, comme lui, comte de

OEUTRES Utf PRINCE DE LtClîE.

Bonneval, était musulman (I). La déclaration faite,; le bâcha l'embrassa, le baisa, et lui fit mille caresses. Le commandement du grand-seigneur pour leliner aux Allemands arriva effectivement deux jours après: il ne put plus être mis en exécution ; le bâcha âmt ■ expédié à la Porte Ottomane promptemeiit pour \m f donner avis du cliangemcnt de M, le comte de Bonneval; et» sur cet avis, la Sublime Porte ordonna au même bacba de lui donner une somme de deux cent cinquante piastres par mois, k compter depuis le jour de son arrivée dans les États du grand-seigaeur* Mais le fourbe dekiaja, qui avait promis de le livrer mort ou vif aux Allemands, s*appropria les quatone mois écoulés depuis l'arrivée de M. le comte de Bcuneval : le kiaja a été ensuite puni de ses perQdies. M. de Bonneval étant arrivé à la Porte fit cûiinaiim ce fourbe , et prouva que de quatre mille spahis qui avaient été commandés pour rétablir la forteresse de Serai, à peine y en avait-il eu quelquefois la moitié, et dans d'autres temps le quart ; qu'il recevait de l'argent de ces mêmes spahis pour les exempter du travail, et qu'il s'appropriait une bonne partie des

(1) Voici comme il évita la circoncision. U pria à dîner les gens de marque, les fit boire de la liqueur et beaucoup de vin, sous le nom àt sorbet; alors Bonneval passa dans sa chambre avec les deux affidésqui avaient attesté sa religion, et qui parurent destinés à lui faire l'opération par laquelle tout musulman est légal. Us rentrèrent peu à peu dans la salle à manger, portant sur une assiette un morceau d'intestin de mouton ensanglanté. La supercherie ne fut pas seulement soupçonnée; et le néophyte, afin de mieux jouer son rôle de circoncis, garda le W pendant quelques jours. (Note de l'Auteur.)

deniers que la Sublime Porte destinait au rétablissement de cette forteresse. L'on fit faire des informations sur les lieux, et Ton trouva vrai l'exposé de M. le comte de Bonneval. Le kiaja fut emprisonné; on lui trouva six cents bourses de bien qu'on lui ôta, et il est mort dans les fers.

M. le comte de Bonneval déclara à tout le monde que c*est au marquis de Villeneuve, ambassadeur de France à Constantinople, qu'il est redevable d'avoir: pris le turban. Il serait à souhaiter, dit-il, que cela ne me fut point arrivé ; mais, puisqu'une étoile fatale m'y a conduit, j'y soutiendrai la qualité d'honnête homme : il a fallu, par une violence inouie, prendre ce parti ; j'y serai fidèle, ainsi que je l'ai été quand j'ai servi la France et l'Empereur.

Ses ennemis ne s'^en tinrent pas là pour le persécuter. Les révolutions arrivées dans l'Empire ottoman, qui firent descendre du trône Achmet III pour y mettre le sultan régnant, ne permirent pas qu'on appelât alors à Constantinople le comte de Bonneval. Après que tout fut calmé, Topal-Osman bâcha, vizir en 1731 , et qui défit l'armée de Perse commandée par Thamas-Kouli-Kan, en 1733, fut celui qui le fit venir. M. Talman, qui en fut informé, trouva le vizir et lui porta des plaintes vives, lui disant que s'il appelait à Constantinople M. le comte de Bonneval , cela irriterait la cour de Vienne et qu'elle se porterait à rompre avec la Porte et à lui déclarer la guerre. Topal-Osman, vizir, homme très habile, mai« vif et peu endurant, répondit à M. Talman : Si

200 OEUTRES m PH1?ÎCE DE UGMI.

VOUS avez des ordres de la part de votre maitrej me parler sur ce ton, produisez-les : moi, i*ac ce parti ; je lui déclare aussi la guerre, et, par |iit>-j vision, je vais vous envoyer prisonnier aux Sep Tours. La cour de Vienne n'a rien à voir à conduite que tient le Grand-Seigneur mon maîtrt;] il lui est permis de faire aller les musulmans, et particulièrement M. le comte de Bonneval, où bùù \âl semble, dans retendue de son empire. Si vooti avancez témérairement et sans ordre ce r|îîe vo«s me dites, vous abusez de votre autorité €t vous îdc jugez tel que quelques-uns de mes prédéœsseu^ ignorants sur leur devoir, faibles et timiiles: je ne suis point tel; expliquez-vous» et montn'iz-iûoi v(â ordres, M. Talman voyant à qui il avait à parier, radoucit ses termes. Le vizir rehaussa sa voix et !iu dit d'un ton dur, par trois fois : Sortez, sortez, soto- Tout d'un coup, les gens du vizir prirent par te épaules M, Talman et toute sa suite, et le Crênl sortir de Tappartement du vizir. C'est Topal-Osmia qui fit lui-même le récit de cette scène au comte de Bonneval {!),

[i] n n-y a que peu de personnes quî pourront croire q%*nM l^t soit capable de parler ainsi ; mais moi qui les connais, qui ti e« M» à eux en écriture, en paroles et en actions Je n'en doute pas, fi j€ fii> oblige de convenir qu'il n'y a rien de plus fin et de plus noble à la Nb que cette superbe réponse. Outre son grand caractère, Topstl-OoMl avait une grande prédilection pour les Français: en voici rorifiM. Pris par un corsaire maltais, étant chargé d'une commissioa potf rÉgyptc, dans sa jeunesse, un négociant nommé Armand le rtckHt. en eut le plus grand soin, et le renvoya à son pays, tu risqae de |

MÉMOIRE SUR M. LE COMTE DE DONNEVÂL. âOl

Voici la raison pour laquelle M. le comte de Bonneval fut exilé, le 30 novembre 1738, au château de Gastambol, en Asie, à cent dix lieues de Gonstantinople. Il connaissait toutes les menées de M. de Villeneuve, ambassadeur de France, qui était tout à fiait d'accord avec le grand-vizir, nommé Mehemet Yegen, pour engager la Porte à faire la paix à tout prix; et, afin d'y disposer les plus opposés, cet ambassadeur avait en son pouvoir, de la part des Allemands et des Moscovites, une somme de trois mille bourses ou 4,800,000 livres argent de France, pour la distribuer à son choix. Le grand-vizir devait en avoir le plus gros lot, et les autres officiers de la Porte à proportion. Bien entendu que M. de Villeneuve ne devait pas s'oublier. Dans ces vues de paix, ils firent tant qu'ils empêchèrent la Suède de se déclarer, en 1738, contre les Moscovites, ainsi que le projet en avait été formé.

M. le comte de Bonneval, qui était très bien instruit de tout, disait : La France ne parle jamais deux langages différents; l'ambassadeur qu'elle a à Stockholm raisonne et agit tout difiëremment de celui qui est à Gonstantinople. M. le comte de Bonneval forma le projet d'user de son droit, comme bâcha, de pouvoir représenter à Sa Hautesse tout ce

U somme qu'il lui avait coûte, mais qu*il rendit dés Finstant de son retour à Gonstantinople. Tout cela se passa si rapidement qu'on n'y sut IMS sa captivité, et qu'il eut le temps de s'acquitter de ce dont il avait été chargé en Egypte. La fortune se plaisait à se jouer de lui.

(Note de l'Auteur.)

âOi OEUVAES BU PRINCE DE LIGNE-

qui est plus convenable à l'honneur et à l^âvîntlfie de son empire. Comme il ne peut pas parler coirecment le turc^ et encore moins féerire, il appela pour cet effet son premier interprète, nommé Ùanûm, k qui il donnait mille livides argent de France^ par année, d'appointemeot. Il lui dicta un mémoire ea français pour le traduire en turc : c'était un Jeuà'. Ce traître dlnterprète fut le montrer h M. de Villeneuve, qui en fit d'abord part à Mehemet Ya^o, viziis lui faisant dire : M. de Bonneval connaît tous nos desseins; il veut les faire écliouer par ut mëmoîre qu'il destine pour le Grand-Seigneur U délibération contre lui fut bientôt prise : le samedi suivant du susdit mois, il fut envoyé eo exiL H ii*ï * resta que six mois*

Messieurs les ministres de Suède « Qonunés le baron d'Hoepken et Carlson, turent les premiers qui donnèrent avis à M. de Villeneuve que 31, le comte de Bojuieval était rappelé de son exil et devait bientdl être à Constantinople* En éflet, il y rentra k S mai 1739. A cette nouvelle, M. de Villeneuve futsaîii tVétonnement; mais, revenant à soi, il dit : J'en suis pourtajil bien aise. Ce pourtant était une réponse qu'il faisait au combat qu'il avait dans Tome sur ce retour inopiné, ce qui intérieurement fit rire ks ministres de Suède, Ils en rirent bien en le réciunt à >L le comte de BonnevaL

FIN DES PIÈCES Xl^STIFICATIVES.

MÉMOIRES

Page 1