‹ ŒuvresChapitre 2 sur 32 · RUE DE LA PUTTERIE · texte numérisé non relu

RUE DE LA PUTTERIE

PARIS A. BOHNÉ, LIBRAIRE,

RUE r)E RIVOLI, 170

i860 Tous droits réservés.

La galerie de dos écrivains est riche et variée tout à la fois, pariant de Marnix et des réformateurs du XVI® siècle pour arriver, à travers nos poètes du xvn® siècle, au prince de Ligne, à Grétry, aux trois Liégeois, à Nelis, à Lesbroussart, à Van Meenen, sans parler de ceux qui vivent et marquent un nouveau progrès dans nos fastes littéraires ou impriment un nouvel essor au développement intellectuel de notre pays, dans les sphères de Thistoire, de la poésie, de la philosophie, du théâtre, du roman, de la politique, de la critique.

Le prince de Ligne nous donne bien la transition entre le xvni® et le xix* siècle, il est aux confins de Tun et de Tautre. Cest en sa qualité d^écrivain qu*il importe d'étudier rapidement les faces diverses de ce talent si souple et si varié.

Sa biographie ne sera pas longue, quoique sa vie ait atteint le terme de 80 années, mais cette vio n est qu'un perpétuel voyage de Belgique en France, de France en Prusse et en Autriche, d'Autriche eu Russie et jusqu'en Tauride d'où il a dalé ses fameuses Lettres de Crimée.

Sa vie est un voyajjçe h travers les cours cl les rham|)s de bataille de riuirope. (^esl par amour que

le grand seigneur endosse quelquefois Tuniforine du soldat, et le capitaine alors n'est pas moins réputé que récrivain et que le conteur spirituel.

D'une naissance illustre, appartenant à une des familles les plus anciennes et les plus glorieuses de la Belgique, leprinceCharlesdeLignevitlejouren 1735. Son éducation, confiée tour à tour à plusieurs précepteurs, accuse une teinte de scepticisme et d'épicurisme ; la galanterie , l'amabilité , une douce tolérance faisaient cependant le fond de son caractère, plutôt frivole que philosophique. Le Prince connaissait toutes choses, mais superficiellement. La grâce excluait chez lui la profondeur, et l'esprit remplaçait l'élan.

Attaché à la cour d'Autriche, il gagne successivement ses grades sur les champs de bataille; il s'illustre dans la guerre de sept ans, soutenue par Marie-Thérèse contre le grand Frédéric, roi de Prusse.

Sa souveraine, charmée du jeune héros, le charge d'une mission auprès de Louis XV.

Le Prince arrive à Paris et subit bientôt l'influence de ce milieu séducteur. Il y conquiert rapidement une place brillante, autant par les grâces de sa per-

16 ISTKODUCTION.

sonne, son air avenant, ses qualités de geutiUiommê ' que par les finesses de son espriL

Marié dès 1 âge de vingt ans par sa famille, sans avoir connu les sérieux attachements du cœur, sans avoir été même consulté, il en vint bientôt à trouver, selon son propre aveu, cet état nouveau a boufToii, puis indilTérent, »

C*est dire assez que le foyer ne pouvait reteDir une nature aussi vive, aussi impressionnable. Aussi Tamour léger ou plutôt la galanterie attirêrent4ls bientôt le jeune prince, devenu à la mode dams ions les salons où il était présenté»

Les loisirs de la paix lui permirent de satisfaire ^ son goût des voyages : il visita tour a tour IWngte* terre, Tltalie, la Suisse, laissant partout des souvettîfd vivaiiië «k m^ià padâage.

Ce charme quil répandait autour de lui, 8*exerçait même sur les souTerains; Frédéric de Prusse près duquel il avait été chargé d'une mission officielle, tenta tout pour retenir le plus longtemps possible un causeur si spirituel. Mais Paris attirait le Prince par un charme invincible, Paris où il trouve une jenne reine, au milieu d'une cour amoureuse de plaisirs, imprimant Tentrain à ces fêtes sans cesse

renouvelées. Grandi encore par les lauriers qu'il avait cueillis, comme commandant de Tavant-garde autrichienne, dans la guerre de succession de Bavière, le Prince fui choyé et recherché plus que jamais. Marie-Antoinette Tadmit dans son intimité, elle en fit son confident.

Les charmantes heures que le Prince passa à cette cour folâtre! les belles nuits de Versailles et de Trianon ! Les folles journées! Conversations intimes, soupers fins, parties de plaisirs, spectacles et bals, et chasses, il était le promoteur de toute fête ; autour de lui, la gaieté circulait. Quel entrain! Quelles folies! Que de bons mots jetés à tous les vents, que de grâces effeuillées, que d'impertinences dites par lui et que le roi même et la reine lui pardonnaient si aisément, en faveur de son esprit et de son amabilité. Sa franchise était atténuée par son bon cœur. Tout lui était permis et il profita souvent de ce privilège, pour faire le bien et protéger les innocents.

La cour lui laissait cependant assez de loisirs, pour qu'il se montrât dans les principaux salons littéraires du temps. L'amour lui-même avait une part large dans cette existence animée. Qui nous dira les belles dames pour qui de Ligne a soupiré? Qui lèvera

If? INTRODUCTION.

les masques de ces portraits exquis qu'il nous a peints sous des noms de fantaisie?

On ne connaît guère que madame de Coigny à qui toute sa vie il conserva une affection sérieuse et avec laquelle il entretint une correspondance suivie.

On se demandera où le Prince trouvait ses heures d'étude, au milieu de ces fêtes et de ces plaisirs.

Il quittait parfois la France, il revenait en Belgique, dans ses superbes châteaux de Belœil et de Beaudour, se reposer l'esprit et se délecter dans le travail.

Mais la fièvre de mouvement l'emportait bientôt au loin. A Bruxelles cependant, un attachement profond le retint longtemps auprès de mademoiselle de Murray et auprès de mademoiselle d'Hannetaire.

Puis la politique réclamait aussi son heure et la voilà qui le conduisait à Saint-Pétersbourg où il fut bien vite enchaîné par la glorieuse Catherine. Le Prince devint son favori, et l'impératrice, Catherine le Grand, comme il l'appelle, oublia son rang pour lui et ne fut plus qu'une femme.

Oh! que de triomphes de tout genre marquaient la vie de ce grand seigneur, de ce genlilhonime do hUlres.

Voici qu^il suit, au fond de la Crimée, Tlmpératrice; voici qu'il combat pour elle à Orzakow et sous les murs de Belgrade. Voici qu'il dirige la guerre contre les Turcs dont il a retracé les péripéties dans ses lettres.

Voici enfin que, sans raison, — comme si rien ne devait lui manquer, — il est disgracié par son propre souverain qui ne reconnut que plus tard son erreur et qui prit le Prince pour un révolutionnaire, un des fauteurs des troubles qui éclataient à ce moment dans les Pays-Bas!

Quoi! lui, un révolutionnaire! Le Prince, un conspirateur! Mais n'a-t-il pas mieux à faire , ce bel esprit? Courir à travers l'Europe, pour semer de capitale en capitale, les fleurs de son esprit et émietter les trésors de son cœur, au gré du hasard, voilà son rôle, voilà sa vie! Être adoré des reines est plus doux que comploter contre les rois !

Le discours qu'il prononça du reste aux États de Hainaut, présidés par lui, démontre suffisamment que le Prince n'aimait pas ce jeu des révolutions. Il ne comprit même rien au mouvement de 1789, il attaqua cette glorieuse révolution.

Pardonnons-lui; le Prince n'était pas un philo-

sophe ni un politique. Il n'est point enfant de la société moderne, et son originalité est même d*étre le dernier et le plus brillant représentant d'une société à son déclin.

Aussi depuis cette date, de Ligne, jeté en dehors du monde où il avait toujours vécu, se consacra-t-il aux lettres. Le nouvel état de choses lui fait des loisirs forcés ; il en profite pour improviser des livres; il rassemble tous les jets de sa plume , il veut au moins que son esprit lui survive.

Sa retraite profonde n'empêchait point le public de penser à lui. Chacun venait le visiter dans son château du Léopoldberg, près de Vienne. Les tempêtes politiques, les guerres de l'empire, respectèrent sa demeure. Ses œuvres, publiées par lui-même, faisaient le tour de l'Europe.

Il vieillissait, mais l'âge n'affaiblissait point les vives qualités de son esprit.

Ruiné en partie par ses prodigalités généreuses, ruiné complètement par la confiscation de ses biens , lors de la conquête de la Belgique par la France, il était plus riche que jamais en trésors de verve et d'esprit. Sa gaieté était toute une jeunesse nouvelle, et les souverains que le Congrès do Vienne

rassembla, s'empressèrent d'aller visiter cet illustre écrivain. Le Prince les fêta tons et, à son dernier jour, il s'écria, mourant comme il avait vécu : c Le Congrès danse, mais ne marche pas; je veux lui donner un spectacle tout neuf : Tenterrement d'un maréchal. »

Il tint parole en effet, léguant à son régiment ses œuvres posthumes.

Glorieux mort ! Il eut toutes les renommées , depuis celle de l'épée jusqu'à celle de la plume, depuis celle du diplomate jusqu'à celle du plus fin et du plus aimable causeur. La fortune et la naissance le favorisèrent autant que la nature elle-même. Il goûta de toutes les joies de ce monde, il s'enivra aux coupes séduisantes de l'amour. Il fit le bien par bonté de cœur, et l'admiration et l'amitié de ses contemporains ne lui manquèrent point de son vivant même. Maintenant la gloire l'a adopté et consacré.

Que pouvait-il envier de plus?

Tel est rhomme. Telle se passa sa vie, rêve féerique.

Il se représente à nous aujourd'hui, dans ses œuvres où il ressuscite véritablement.

C'est la même variété, c'est la même grâce, c'est la même vivacité, c'est la même frivolité souvent! Mais comme cette lecture entraîne et séduit tour à tour, là par le charme exquis des détails et les saillies originales, ici par l'allure enjouée de la phrase ou le fini du trait, ailleurs par une éloquence naturelle, et aussi par le bon sens.

L'esprit et le cœur relèvent le tout par leur accord harmonieux ; Thumouriste se double du moraliste, et parfois l'émule de Marivaux devient peintre de portraits et de caractères comme La Bruyère.

Mélanges historiques, mélanges littéraires^ mélanges philosophiques, mélanges militaires, romans, contes^ mémoires, pensées, correspondances, dialogues, comé^ die, voyages, études critiques j poésie, portraits, fantaisies, tous les sujets se croisent dans ces œuvres, tous les tons y alternent, le sérieux et le frivole, tous les genres y sont représentés, le léger et le grave, dans le plus charmant désordre, comme le Prince l'aimait tant.

Rien que cette variété si grande serait une recommandation suflisante pour ces tpuvres, si le talent du Prince ne leur donnait une valeur (|ui peut se passer de tout éloge comme de tout commentaire.

INTRODUCTION. i5

La grâce alliée au naturel, la finesse à la justesse, la causticité tempérée par une douce bienveillance, et la frivolité même relevée par la coquetterie du style, tel est le prince de Ligne, écrivain.

Étude pleine d'intérêt pour les amis des lettres , spectacle animé et vivant pour les curieux du passé, délassement et récréation d'esprit pour Thomme du monde, telles sont les qualités qui constituent l'ensemble de ces écrits d'un si charmant laisser-aller.

Albert Lacroix.

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