Oeuvres
Voici enfin le dernier volume de vers de cette édition, la dernière, elle aussi.
J'ai indiqué, Fan passé, en tête des Marines. les raisons qui m'avaient décidé à la publier. Je ne les reproduirai donc pas ici. Mais je dirai comment cette détermination a été prise.
Au mois de mai 1867, à la suite de grandes fatigues, je m'accordai un congé de deux mois. Je sentais l'indispensable besoin d'un peu de calme et de repos.
Mais les organisations foncièrement laborieuses ne s'accommodeut pas de ces brusques changements de régime. Il faut toujours un aliment et un dérivatif à l'exhubérance de leur activité.
Au bout d'une semaine je me surpris, un beau matin, en flagrant délit de travail, en plein retour vers les études littéraires, vers la poésie si chère à ma jeunesse.
Je me pris à relire mes petits poèmes à tête refroidie, avec la rectitude de jugement, avec l'expérience que le temps nous donne en toutes choses, avec le désintéressement qu'on acquiert vis-à-vis de soi quand on arrive à la limite ascendante de la vie et qu'on peut se juger, pour ainsi dire, de loin et de haut.
.l'ai dit combien je trouvai dans mes d'incorrections et de défectuosités, de naïvetés puériles, de mouvements d'orgueil, d'enivrements personnels qu'on ne peut pardonner qu'à L'extrême jeunesse et qui n'ont leur excuse qu'en elle.
Je me mis donc tout naturellement, et sans me rendre compte de la tache ingrate que j'entreprenais, à revoir, à corriger, à classer, a reprendre en sous-œuvre tout mon modeste bagage poétique.
Je fis part de ce travail à George Sand, dent
nseils en ces matières ont toujours été
d'un si grand prix pour moi. et je la consultai
sur l'opportunité d'une nouvelle et dernière publication.
Elle m'y encouragea.
« Cette édition vous fera grand honneur, m'é-
« ciivait-elle. Vous avez raison de chercher la « netteté et la clarté. N'éteignez pourtant pas a le feu de la jeunesse. On est trop porté à a cela dans l'âge mûr. Trouvez le mot juste. « mais pas le mot froid. »
C'était là, en effet, tout le programme. Mais tandis que je m'efforçais de le suivre fidèlement, le hasard voulut que, sans doute à titre d'antidote, Y Eloge de la folie, par Erasme, que je ne connaissais pas, me tombât sous la main.
Un soir, après une journée de ce labeur à la fois irritant et séduisant des corrections, je me trouvai en face de cette page si vraie et si triste du vieux philosophe de Rotterdam :
C'est la folie elle-même qu'il fait parler et qui énumère les diverses catégories de fous qu'elle tient sous sa loi.
< On peut bien ranger dans la même classe ces malheureux auteurs qui courent après la renommée en donnant édition sur édition. Tous sont mes protégés et particulièrement ceux qui
n'écrivent que des sottises. Pour ces hommes qui ne travaillent que pour un petit nombre de lecteurs, qui soumettent leurs écrits à l'œil perçant de la critique, hélas ! ils sont plus à plaindre qu'à envier, tant ils se donnent de mal. Ils ajoutent, ils effacent, ils corrigent, ils refondent, ils consultent. Et tout cela pour de la fumée, pour être loué d'un petit nombre de connaisseurs. C'est ce rien qu'ils achètent si cher, par tant de veilles, au prix du sommeil qui est le baume de la vie, par tant de sueurs <-t -le tourments. Ajoutez encore le délabrement de la santé, les flétrissures du visage, l'affaiblissement ou la perte de la vue, la pauvreté, les jaloux, les privations, la vieillesse qui hâte le pas, la mort qui suit de près et mille autres choses, encore. Ils croient que ce n'est pas trop payer les suffrages de deux ou trois radoteurs en lunettes. »
La leçon ne pouvait pas arriver plus à point. Elle était aussi rude que directe et le coup portait en plein.
•l'avoue qu'elle me fit hésiter.
Qui avait raison d'Erasme ou de George £and .' Tous les deux, ma foi ! chacun à son point de vue.
Cependant mon travail était presque terminé. Il m'en coûtait de le sacrifier. D'un autre coté, il m'était absolument impossible de donner tort à George Sand contre Erasme.
Tout compterait, la résolution primitive fut maintenue et la folie a compté un adepte de plus.
J'invoque cependant cette circonstance très atténuante : c'est que, je le répète, c'est bien fini cette fois. Je n'ai pas en vain, dans le temps, fait une chanson dont ce couplet me revient souvent à l'esprit :
Il est temps que je me repose.
Certes, j'ai fait assez de prose, J'ai fait, surtout, assez de vers.
Mais à chaque saison sa chose :
Au printemps la muse et la rose ; A l'été, moissons, pampres verts ; Doux, fruits à l'automne morose ; Repos et silence aux hivers î
L'hiver vient pour moi. C'est l'heure de la retraite. Les jeunes arrivent derrière nous, et nous suivent et nous poussent. Eux aussi ont
leur printemps à exhaler, leur âme à produire, leur chanson à faire entendre. Il est temps de nous effacer devant eux. Nous ne devons pas troubler les concerts de leur] voix sonore et fraîche par les accents attristés et discordants de notre vieillesse.