‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 2 sur 62 · LE MAGASIN PITTORESQUE · texte numérisé non relu

LE MAGASIN PITTORESQUE

Je sejitis à .sept ans mon enfance s'éprendre Du bonheur de savoir, de connaître et d'apprendre. Je n'avais pas poussé toutes mes dents de lait Que, des Ignorantins captivant l'auditoire, Je récitais par cœur leur humble répertoire Aussi bien que le chapelet.

Tandis qu'ils me rê\ lient un plus vaste théâtre, La misère déjà rivait ma vie au plâtre. Aux vacances je fus sevré de leurs leçons. Je partis, de lauriers couvert comme Alexandre, Et fin haul de ma gloire il me fallut descendre Dans les décombres des maçons.

Le métier paternel me coûta Lien des km Dès le début, pourtant, je mordis à ses «.haï ! .Mon amour pour l'étude un momenl s'assoupit.

Mon noviciat fait, il ressaisit ma \ie El dès lors cette soif tenace, inassouvie, Ne me laissa plus de répit.

Je ne pus L'apaiser qu'il force de lecture. Les romans de Ducray, veufs de leur couverture, L'n .Molière en lambeaux, un Racine tronque -M'ouvrirent tour à tour L'horizon poétique : Et je fus plus d'un an la meilleure pratique Des vieux bouquinistes du quai.

Repoussant le sommeil qu'aime tant le jeune âge, Je dérobais, le soir, la lampe du ménage Pour lire jusqu'à l'heure où la nuit s'achevait : Ma mère, sainte femme au tombeau descendu.'. Souvent à pas de loup, l'haleine suspendue, Venait l'éteindre à mon chevet.

De cette passion rien ne put me distraire. — l'n jour que je bâillais aux vitres d'un libraire, Devant un bataillon de frais in-octa\o, Et que, les dévorant de mon regard avide, Mes doigts sondaient en vain ma pauvre poche vide J'y \u< un prospectus nouveau.

C'était le Magasin pittoresque, — heureux litre ! — De gravures sans nombre encadré sous la vitre, A deux sous par dimanche aux souscripteurs donné. .Casais juste deux sous d'étrennes par semaine, .Mais je n'hésitai pas : et dans ce beau domaine J'entrai sur l'heure en abonné.

Soudain le cercle étroit où l'enfance gravite S"embellit à mes yeux et s'agrandit plus vite. Ce livre simple et grand dont je me nourrissais Fit de l'enfant un homme. . . et l'homme à tous raconte Tous les bienfaits qu'il doit à cette œuvre, qui compte On tiers de siècle de succès.

Oui, voilà trente-un ans que ce recueil austère Brille d'un pur éclat dans le ciel littéraire ; »Ju*il satisfait mes goûts, qu'il prévient mes désirs Et qu'au peuple, altéré comme moi de lecture, Il verse une abondante et saine nourriture ; Qu'il moralise ses loisirs.

U livre universel ! vaste encyclopédie Utile et chère à tous et par tous applaudie ! Des arts et de l'histoire inépuisable écrin ! Bibliothèque immense ! admirable musée Où l'esprit est instruit et la vue amusée Par le texte et par le burin !

Libre de tout souci, sans coûteux équipaf Que de fois j'ai couru le monde dans tes pages ! Combien de fois j'y vis même les deux ouverts : MVtonnant que, d'un trait de crayon ou de plume, Le génie humain pût, dans un simple volume, Résumer ainsi l'univers !

Grâce à toi. j'ai pu voir les plus lointains ri\ M'initier aux mœurs des peuplades sauvages, Explorer des déserts les vierges profondeurs, Sillonner l'Océan aux sonores abîmes Et franchir la hauteur des monts aux pics sublimes Ceints de frimas et de splendeurs.

Grâce à toi, j'ai pu lire aux secrets de la terre. Tu m'as des bois sacrés révélé le mystère, Des oiseaux et des fleurs tu m'as dit les amour- : Tu m'as servi de guide aux mines souterraines Où l'homme va puiser, de ses mains souveraines, Cet or qui le tente toujours.

Emporté comme au vol d'un vaisseau fantastique, Tu m'as fait traverser les flots de l'Atlantique Des polaires glaciers aux feux de l'équateur ; Tu m'as jusque montré, sous les vagues profond.- ( m nul n'est descendu que les morts et les sondes Les merveilles du Créateur.

Des cieux où Dieu se voile à noire âme inquiète, J'ai pénétré par toi l'immensité muette, .l'ai mesuré de l'œil les orbes éclatans Qu'aux champs de l'infini décrivent les planètes, Et d'où le soleil-roi rayonne sur nos têtes Depuis la naissance des temps.

Ton burin fait revivre, auguste galerie !

Les hommes dont la gloire illustra la patrie :

Navigateurs, héros, artistes, écrivains !

De sa reconnaissance et de son juste hommage

Le peuple, en te lisant, honore leur image,

Leurs exploits ou leurs chants divins.

Tu fais revivre aussi, de la tombe évoquées, Les nations qu'au front la mort avait marquées, Les cités que la terre en ses flancs enfouit, Leurs temples où du Christ l'immortelle victoire Renversa les faux dieux : tout ce qui dans l'histoire Nous confond ou nous éblouit.

Par de touchants récils, des légendes naïves, Tu sais, sous des couleurs attrayantes et vives, Peindre le dévoûment, le devoir et l'honneur. Combien de fois, l'hiver, notre enfance folâtre, En cercle gravement assise autour de l'àtre,

Les recueillit avec bonheur !

Tout a sa place en toi : tout, le cèdre et l'hysope, Le fleuve et le ruisseau, le palais et l'échoppe. La plus inûme chose y figure à son tour ; El la création, poème que Dieu signe, .Ya pas un seul détail qui te paraisse indigne D'admiration ou d'amour !

Arts, sciences, travail, religion, morale, T'inspirent tour à tour. Ton œuvre générale Parle aux yeux, à l'esprit, au cœur, à la raison. \ji politique seule, objet d'ardentes haines, De stériles combats, dans tes pages sereines N'a jamais versé son poison.

Poursuis donc ta modeste et glorieuse tâche, 0 livre à qui le peuple applaudit et s'attache, Toi pour qui le passé répond de l'avenir, Toi qui, secret heureux ! nous fais aimer l'étude, Toi que ma voix, écho de noire gratitude, Vient remercier et bénir.

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